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Une initiation à la beauté: Le voyage du condottière

"Le voyage du condottiere" est un récit en trois parties d'André Suarès (1868-1948), publié à Paris chez Cornély en 1910 ("Vers Venise") et chez Émile-Paul en 1932 ("Fiorenza" et "Sienne la bien-aimée").

 

Vers Venise. A trente-trois ans, Jan-Félix Caërdal, le Condottiere de la beauté, se passionne pour l'Italie. Son besoin d'action s'accomplit dans la contemplation esthétique. Musicien des âmes, il découvre dans l'art l'expression de sa double postulation pour l'héroïsme et la sainteté. Après Bâle, où Holbein trahit son athéisme accompli, Milan grouille d'une vie pleine d'énergie. Léonard de Vinci transfigure la réalité par le symbole: chez lui, la forme donne vie à l'être. Les villes italiennes expriment les passions de tout un peuple: berceau de Monteverdi, l'ardente Crémone s'enivre de mélancolie; la chartreuse de Pavie dresse son décor compliqué; Parme et son monotone Corrège, infidèles à l'esprit de Stendhal, et la sombre Mantoue déçoivent. Passé Vérone, emplie du souvenir de Juliette, c'est Padoue et saint Antoine, terrible ascète; Venise arachnéenne, figure de son désir! Plénitude de Saint-Marc! Ravenne la Byzantine concentre des joyaux de lumière et ouvre les portiques des pins vers l'Adriatique. Franchir le Rubicon, posséder la terre... Le voyage est action, comme l'homme: saisi par une insatiable fureur de vivre, le Condottiere mène campagne dans le monde de la beauté.

 

Fiorenza. Gênes la magnifique, Pise l'irréelle incarnée, Lucques... Toutes ces villes s'ouvrent comme des livres merveilleux à qui connaît leur histoire. Florence inspire une émotion épurée. Que de génies! Donatello féconde les formes, Fra Angelico invente une beauté surnaturelle, Vinci approche l'absolu, Botticelli crée des lignes exquises. Et Giotto, et Michel-Ange, éternel titan... Mais Machiavel et son naïf système, Dante et son adulation aveugle de la Rome antique l'ennuient. Florence semble un musée, un roman où l'on cherche ses enfants; adieu, donc. Quel mérite y aurait-il à tout admirer?

 

Sienne la bien-aimée. Tous deux natifs d'Ombrie, le peintre Piero della Francesca incarne le Verbe et saint François d'Assise dispense un amour empreint d'une charité adorable. Enfin le voyageur atteint l'objet de son désir, Sienne, la parfaite, qui prend la forme de son attente. Plus ancienne que Florence dans la quête de la beauté, elle touche au sublime dans l'équilibre des proportions. Catherine s'y brûla dans une foi ardente. Guido Riccio enseigne au Condottiere l'"ardente sérénité" et l'accomplissement dans le silence: la suprême beauté naît de l'harmonie entre soi et le monde. C'est ici que la beauté comble l'attente de l'amour. En quittant Sienne, le Condottiere emporte avec lui une ville dont il ne sera jamais absent.

 

Le Voyage du Condottiere témoigne d'une immense culture artistique, héritée de nombreux voyages en Italie et mise au service de l'initiation à la beauté et, par voie de conséquence, à l'absolu. Le narrateur évoque la quête du condottiere moderne, double de lui-même: au travers de la contemplation passionnée des oeuvres d'art, il épuise le patrimoine culturel du quattrocento et du cinquecento italiens pour aller vers la connaissance de soi. Reniant l'héritage de Rome, sa démesure vulgaire, il tente d'approcher le spirituel au travers de la sublimation des formes: l'art invente une harmonie suprême, miroir des âmes, accomplissement de l'idée. Aussi le voyage en Italie s'impose-t-il comme un prétexte à la quête de soi. Du multiple, il conviendra d'extraire l'essence de la beauté: le Condottiere la trouve à Sienne où l'esthétique renonce à toute emphase et exprime l'amour épuré de tout narcissisme. Florence, Venise, Sienne constituent la trinité secrète, les trois pôles de son désir; il s'y promène comme il étreindrait un corps de femme et de cette union, de cette symbiose du corps et de l'esprit, naît la conviction d'une prédilection pour la cité ombrienne. Puisque les villes expriment l'âme d'une époque et d'un milieu, le choix de l'une d'elles révèle les déterminations inconscientes du héros: tel un nouveau Pâris, le Condottiere décerne le prix de la beauté à Sienne, sublimation du projet esthétique. Il y rencontre son maître le condottiere Guido Riccio, qui, aux armes préféra l'accomplissement de soi dans la passion.

 

Ce projet métaphysique ne peut se réaliser qu'au terme d'une investigation complète de toutes les formes d'art. Musique, poésie, architecture, sculpture, peinture: toutes les Muses sont convoquées pour retracer l'itinéraire d'une Italie transformée en un immense musée vivant. Dans un style classique qui ne répugne pas à l'exaltation mais qui sait frapper par ses formules, l'auteur explore avec minutie et exhaustivité tous les musées, toutes les églises, tous les hauts lieux touristiques pour les constituer en témoins d'une humanité pensante. Le passé s'impose comme la source d'une compréhension intime du présent; il se confond avec lui et lui donne sa richesse, car Suarès mène de front les études de moeurs et les analyses esthétiques. Aussi, à chaque pas, les vieux murs évoquent-ils une figure disparue, des personnages historiques fixés dans l'imaginaire collectif par la légende comme saint Antoine de Padoue, saint François d'Assise, sainte Catherine de Sienne; des artistes sublimes dont la science d'un auteur esthète restitue le visage, l'histoire et la technique, au travers d'évocations très fouillées de leurs créations... Ainsi, saisie entre son passé et son présent, l'Italie vit d'une existence à part entière sous la plume de Suarès, dont le héros de fiction incarne le conquérant des temps modernes, l'esprit à la recherche d'une beauté vivante. Il faut épuiser le champ de tous les possibles pour atteindre l'absolu. Certes, le lecteur éprouve souvent quelque lassitude, comme accablé par les descriptions incessantes des trésors italiens, et l'impression diffuse de compulser un guide touristique relevé par les notations très justes d'un exceptionnel amateur d'art. Mais, l'ensemble demeure un témoignage singulier d'un amour total pour une humanité en quête d'elle-même au travers d'un dépassement du réel. Décrivant l'Italie, Chateaubriand y projetait sa propre figure. Stendhal évoquait l'Italie qu'il rêvait. Suarès tente de convoquer toutes les figures du génie pour alimenter le feu de sa passion.

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