Arts et Lettres

Le réseau des Arts et des Lettres en Belgique et dans la diaspora francophone

Nos valeurs sont en crise. Alain Finkielkraut s'interroge, dans ce pamphlet retentissant (Gallimard - 1987), sur les raisons d'un tel déclin. On a, selon lui, détrôné la culture au profit des cultures. L' humanisme universel, que nous tenons de la Renaissance et des Lumières, succombe sous la pression montante des revendications identitaires ou particularistes. L'auteur retrouve ici certains accents du "dreyfusard" Julien Benda, rationaliste et démocrate: "Les intellectuels ne se sentent plus concernés par la survie de la culture. Nouvelle trahison des clercs?"

Cruellement confirmée par la montée des nationalismes ou intégrismes de tous poils, et par l'explosion d'une guerre au coeur même de l'Europe (Sarajevo, encore), "La défaite de la pensée pourrait bien devenir le cri de ralliement désespéré de toute une génération.

 

L'homme est mort, vivent les Nations.

Selon Finkielkraut, le concept en vogue d'humanité plurielle, "pluriculturelle", n'est pas une idée vraiment neuve en Europe. Il dériverait, à l'origine, des idéologies réfractaires aux principes démocratiques et universalistes de 1789. De fait, la Contre-Révolution, reniant l'idée de contrat social, a fondé une nouvelle conception, à la fois historique et mystique, de la Nation française, entité culturelle spécifique, vivante et irrationnelle, irréductible aux individus, antérieure aux consensus. Parallèlement, le romantisme allemand, inspiré par les thèses du philosophe Herder (1744-1803), a exalté contre l'occupant français un sentiment national propre, et même glorifié le "génie germanique", tout entier résumé dans un néologisme au succès prometteur: le "Volksgeist", "l' âme du peuple", l' "Esprit national". Ainsi, plus de culture ni de valeurs communes, donc plus d'Humanité! Aux Lumières, on préféra la "raison nationale" (Joseph de Maistre); et à l'esprit de Goethe, le préjugé allemand.

Par la suite, cette mystique identitaire, qui exacerbait l'enracinement culturel des consciences, devait engendrer des courants politiques lourds de menaces pour la liberté et la paix en Europe: le pangermanisme d'abord; et par réaction après la défaite de 1870, le nationalisme français, xénophobe et "antidreyfusard". En vain Ernest Renan (1923-1892), finalement rallié à l'idée du contrat et fidèle aux Lumières, souligna-t-il la supériorité d'une "théorie élective" de la Nation sur la "conception ethnique". Dans ce culte des différences natives, dans cette religion du "Volksgeist", comment ne pas voir, avec lui, "l'explosif le plus dangereux des Temps modernes"?

 

"La deuxième mort de l'Homme".

Après les deux guerres mondiales, la création -pour prévenir tout retour de la barbarie -d'une Organisation des Nations Unies pour l'Education, la Science et la Culture (UNESCO) semblait devoir se placer sous le patronage des Lumières. Il n'en fut rien. L' humanisme occidental, taxé d' abstraction, accusé d' impérialisme, subit alors les premiers assauts de la "Philosophie de la décolonisation". Orchestrée par des sciences "humaines" en plein essor structuraliste, "la deuxième mort de l'Homme" répondit à la volonté expiatoire de sacrifier une certaine idée -"ethnocentriste" selon Lévi-Strauss -du progrès, de la civilisation et de la nature humaine à la reconnaissance des autres cultures. Ce serait, désormais, par la différence culturelle qu'il faudrait définir l' identité des hommes.

Mais, en soulignant ainsi la relativité des valeurs culturelles, les "antihumanistes" contemporains (Lévi-Strauss, Foucault, Bourdieu entre autres) renouaient à leur insu avec la théorie du "Volksgeist". Et dans la mentalité des peuples décolonisés, imbus de leur exception culturelle, devait bientôt germer un racisme identitaire, né du refus de toute assimilation. Dans ces conditions, fanatisme, obscurantisme et tyrannie ont pu prospérer partout dans le Tiers Monde- sous l'oeil bienveillant de l' UNESCO, incapable d'accorder son credo humanitaire avec son souci de respecter les différences.

 

La "nouvelle trahison des clercs".

Revenant à l'actualité politique française, Finkielkraut renvoie dos à dos partisans et adversaires de la "société pluriculturelle", en ce qu'ils réactivent tous le thème du "Volksgeist". Sur le problème de l' immigration, xénophiles et xénophobes professent à ses yeux le même relativisme, le même dogme de la différence. Et face aux idéologues de la "Nouvelle Droite", héritiers de Barrès, "il n'y a plus de dreyfusards", épris comme l'écrivain Julien Benda (1867-1956) d' idéaux transcendants? La gauche intellectuelle tombe alors dans une contradiction insoluble, "à vouloir fonder l' hospitalité sur l' enracinement".

De même, les réformateurs de l' école, croient pouvoir inculquer la tolérance par "une pédagogie de la relativité", qui renoncent explicitement au rêve goethéen d'une littérature et d'une culture universelles. Oublierait-on que l' Europe a fondé sa liberté sur le dépassement de ses propres cultures? Et qu'inversément la mise en pièces de la culture, au nom du respect des coutumes, cautionne des traditions oppressives et barbares?

Or qu'en est-il, au juste de notre identité, à nous Européens "post-modernes"? Nous n'en avons pas, car nous les avons toutes. Ainsi évitons-nous l'esprit monolithique du totalitarisme: par un patient "métissage culturel", nous digérons les traits des multiples "Volksgeist" pour mieux les surmonter. Mais n'y avons-nous pas sacrifié l'essentiel, en galvaudant le mot culture (tout devient "culturel"), en noyant l' humanisme dans un l'océan du pluralisme, dans le tourbillon de la consommation et des loisirs de masse. Le néo-capitalisme -hédoniste et permissif- ayant banni les jugements de valeur, toute hiérarchie, toute autorité morale ou esthétique est abolie: aujourd'hui, tout se vaut! C'est le triomphe de la confusion, de la non-pensée, "l'ère du vide", ou les nouveaux disciples de Tocqueville (Gilles Lipovetsky notamment) croient voir l'accomplissement de la démocratie.

Subvertissant le programme éducatif des Lumières, de Jules Ferry et de Malraux, on a choisi d' abêtir la culture: d'où la crise de l' école. Ce prétendu métissage, ce mauvais universalisme n'est en réalité que la version "postmoderne" du vieil obscurantisme. Et il devient culte païen et dérisoire, maintenant qu'il a trouvé une nouvelle idole dans la figure du Jeune, ce roi ignare d'un peuple sans esprit. Libres mais incultes, saurons-nous encore longtemps résister aux fanatismes?

 

 

Vues : 150

Commenter

Vous devez être membre de Arts et Lettres pour ajouter des commentaires !

Rejoindre Arts et Lettres

                L'inscription

et la  participation à ce résau

   sont  entièrement grauits.

       Le réseau est modéré

Les rencontres littéraires de Bruxelles

Le projet est lancé le 28 mars 2017. J'y ai affecté les heureux talents de Gérard Adam pour mener ce projet à bonne fin

Billets culturels de qualité
     BLOGUE DE              DEASHELLE

Quelques valeurs illustrant les splendeurs multiples de la liberté de lire

Focus sur les précieux billets d'Art de François Speranza, attaché critique d'art du réseau Arts et Lettres. Ces billets sont édités à l'initiative de Robert Paul.

ABSTRACTION LYRIQUE - IMAGE PROPHETIQUE : L'ART DE KEO MERLIER-HAIM

DE L’ABSTRACTION DES CORPS : L’ART DE DEJAN ELEZOVIC

L'IMAGE DE LA FEMME DANS LA MYTHOLOGIE D'ARNAUD CACHART

L’IDEE, ARCHITECTURE DE LA FORME : L’ŒUVRE DE BERNARD BOUJOL

LE THEATRE DES SENS : L’ŒUVRE D’ALEXANDRE PAULMIER

DU CIEL INTERIEUR A LA CHAISE HUMAINE : L’ŒUVRE DE NEGIN DANESHVAR-MALEVERGNE

VARIATIONS SUR LE BESTIAIRE : L’ŒUVRE DE ROBERT KETELSLEGERS

ELIETTE GRAF ENTRE POESIE ET MAGIE

COULEURS DE MUSIQUE, MUSIQUE DES COULEURS : L’ART DE HOANG HUY TRUONG

REFLETS D’UNE AME QUI SE CHERCHE : L’ŒUVRE DE MIHAI BARA

LE SIGNE ENTRE PLEINS ET VIDES : L’ŒUVRE DE CHRISTIAN GILL

ENTRE LES SPHERES DE L’INFINI : L’ŒUVRE D’OPHIRA GROSFELD

PAR-DELA BÉATRICE : LE DIALOGUE DE CLAUDIO GIULIANELLI

DE L’ESTHETIQUE DU SUJET : L’ART DE JIRI MASKA

 

 ENTRE REVE ET FEMINITE : L’ŒUVRE DE CHRISTIAN CANDELIER

DE L’ORDINAIRE COMME ESTHETIQUE : L’ŒUVRE DE YVONNE MORELL

QUAND 

SURREALISME ET HUMANISME EXPRIMENT L’ŒUVRE D’ALVARO MEJIAS

UN THEATRE DE COULEURS ET DE FORMES : L’UNIVERS D’EDOUARD BUCHANIEC

CHRISTINE BRY : CAVALCADES AU CŒUR DE L’ACTE CREATEUR

QUAND LE MYTHE S’INCARNE DANS L’ART : L’ŒUVRE D’ODILE BLANCHET

D’UN SURREALISME L’AUTRE : LES FLORILEGES DE MARC BREES

DE LA TRANSPARENCE DE L’AME : L’ŒUVRE DE MARIE-CLAIRE HOUMEAU

VERS UN AUTRE SACRE : L’ŒUVRE DE RODRIGUE VANHOUTTE

traduit en espagnol via le        lien en bas de page

     http://bit.ly/29pxe9q

LE SIGNE ENTRE LA CULTURE ET LE MOI : L’ŒUVRE DE LYSIANE MATISSE

DE LA MATIERE ENTRE LES GOUTTES DE L’ESPACE : L’ŒUVRE DE FRED DEPIENNE

FREDERIQUE LACROIX-DAMAS - DU PALEOLITHIQUE AU CONTEMPORAIN : RETOUR SUR L’ORIGINE DU MONDE

ENTRE SURREALISME ET METAPHYSIQUE : L’ŒUVRE DE GHISLAINE LECHAT

LA FEMME CELEBREE DANS LA FORME : L’ŒUVRE DE CATHERINE FECOURT

LA LIGNE ENTRE COULEURS ET COSMOS : L’ŒUVRE DE VICTOR BARROS 

CHRISTIAN BAJON-ARNAL : LA LIGNE ET LA COULEUR : L’ART DE L’ESSENCE

LE ROMAN DE LA ROSE : L’ECRITURE PICTURALE DE JIDEKA


MARTINE DUDON : VOYAGE ENTRE L’ESPACE ET LA FORME

TROIS MOMENTS D’UNE CONSCIENCE : L’ŒUVRE DE CATHERINE KARRER

CHRISTIAN KUBALA OU LA FORME DU REVE

L’ŒUVRE DE JACQUELINE GILBERT : ENTRE MOTS ET COULEURS

TROIS VARIATIONS SUR UN MEME STYLE : L’ŒUVRE D’ELIZABETH BERNARD

ISABELLE GELI : LE MOUVEMENT PAR LA MATIERE

L’ART, MYSTIQUE DE LA NATURE : L’ŒUVRE DE DOROTHEE DENQUIN

L’AUTRE FIGURATIF : l’ART D’ISABELLE MALOTAUX

CLAUDINE GRISEL OU L’EMOTION PROTAGONISTE DU MYTHE

VOYAGE ENTRE LYRISME ET PURETE : L’ŒUVRE ABSTRAITE DE LILIANE MAGOTTE

GUY BERAUD OU L’AME INCARNEE DANS LA FORME

LA FEERIE DE L’INDICIBLE : PROMENADE DANS L’ŒUVRE DE MARIE-HELENE FROITIER

JACQUELINE KIRSCH OU LES DIALOGUES DE L’AME

DU CORPS ET DU CODE : L’HERITAGE PICTURAL DE LEONARD PERVIZI

JACQUES DONNAY : ITINERAIRES DE LA LUMIERE

MIREILLE PRINTEMPS : DIALOGUE ENTRE L’ESPACE ET LE SUJET

STEPHAN GENTET: VOYAGE ENTRE LE MASQUE ET LE VISAGE

MARC LAFFOLAY : LE BOIS ET LE SACRE

FLORENCE PENET OU LA COULEUR FAUVE DES REVES

LE SURREALISME ANCESTRAL DE WILLIAM KAYO

CLARA BERGEL : DE L’EXISTENCE DU SUJET



GERT SALMHOFER OU LA CONSCIENCE DU SIGNE

ALFONSO DI MASCIO : D’UNE TRANSPARENCE, l’AUTRE

 

LESLIE BERTHET-LAVAL OU LE VERTIGE DE L’ANGE


TINE SWERTS : L’EAU ENTRE L’ABSTRAIT ET LA MATIERE


ELODIE HASLE : EAU EN COULEURS


RACHEL TROST : FLOATING MOMENTS, IMPRESSIONS D’INSTANTS


VILLES DE L’AME : L’ART DE NATHALIE AUTOUR


CHRISTIAN LEDUC OU LA MUSIQUE D’UNE RENAISSANCE


CHRISTIGUEY : MATIERE ET COULEUR AU SERVICE DE L’EXPRESSION


HENRIETTE FRITZ-THYS : DE LA LUMIERE A LA LUMINESCENCE


LA FORME ENTRE RETENUE ET DEVOILEMENT : L’ART DE JEAN-PAUL BODIN


L’ART DE LINDA COPPENS : LA COULEUR ET LE TRAIT DANS LE DIALOGUE DES SENS


CLAUDE AIEM : OU LA TENTATION DU SIGNIFIE


BOGAERT OU L’ART DE LA MYSTIQUE HUMAINE


MICHEL BERNARD : QUAND L’ART DANSE SUR LES EAUX


PERSONA : DE L’ETAT D’AME AU GRAPHISME. L’ŒUVRE D’ELENA GORBACHEVSKI


ALEXANDRE SEMENOV : LE SYMBOLE REVISITE


VERONICA BARCELLONA : VARIATIONS SUR UNE DEMARCHE EMPIRIQUE


FRANCOISE CLERCX OU LA POESIE D’UN MOMENT


XICA BON DE SOUSA PERNES: DIALOGUE ENTRE DEUX FORMES DU VISIBLE


GILLES JEHLEN : DU TREFONDS DE L’AME A LA BRILLANCE DE L’ACHEVE


JIM AILE - QUAND LA MATIERE INCARNE LE DISCOURS


DIMITRI SINYAVSKY : LA NATURE ENTRE L’AME ET LE TEMPS


FRANÇOISE MARQUET : ENTRE MUSIQUE ET LEGENDE


CLAUDINE CELVA : QUAND LA FOCALE NOIE LE REGARD


LES COULEURS HUMAINES DE MICAELA GIUSEPPONE


MARC JALLARD : DU GROTESQUE A L’ESSENTIEL


JULIANE SCHACK : AU SEUIL DE L’EXPRESSIONNISME MYSTIQUE


ROSELYNE DELORT : ENTRE COULEUR ET SOUVENIR


BETTINA MASSA : ENTRE TEMPS ET CONTRE-TEMPS

XAVI PUENTES: DE LA FACADE A LA SURFACE : VOYAGE ENTRE DEUX MONDES

MARYLISE GRAND’RY: FORMES ET COULEURS POUR LE TEMPS ET L’ESPACE

MARCUS BOISDENGHIEN: ETATS D’AME…AME D’ETATS : EMOTIONS CHROMATIQUES

 

JUSTINE GUERRIAT : DE LA LUMIERE

 

BERNADETTE REGINSTER : DE L’EMOTION A LA VITESSE

 

ANGELA MAGNATTA : L’IMAGE POUR LE COMBAT

 

MANOLO YANES : L’ART PASSEUR DU MYTHE

 

PIERRE-EMMANUEL MEURIS: HOMO LUDENS

 

MICHEL MARINUS: LET THE ALTARS SHINE

 

PATRICK MARIN - LE RATIONNEL DANS L’IRRATIONNEL : ESQUISSES D’UNE IDENTITE

 

CHRISTIAN VEY: LA FEMME EST-ELLE UNE NOTE DE JAZZ?

 

SOUNYA PLANES : ENTRE ERRANCE ET URGENCE

 

JAIME PARRA, PEINTRE DE L’EXISTENCE

Bruxelles ma belle. Et que par Manneken--Pis, Bruxelles demeure!

Menneken-Pis. Tenue de soldat volontaire de Louis-Philippe. Le cuivre de la statuette provient de douilles de balles de la révolution belge de 1830.

(Collection Robert Paul).

© 2020   Créé par Robert Paul.   Sponsorisé par

Badges  |  Signaler un problème  |  Conditions d'utilisation