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administrateur théâtres

"Les Dieux veillent sur ceux qui leur ressemblent ..."

 

Mythe et intemporalité

Un empereur romain sous l'apparence d'un centaure, moitié dieu, moitié humain qui partagera son manteau avec un pauvre? Une atmosphère sombre qui conviendrait le mieux aux pièces de Maeterlinck  ou à d’autres poètes symboliques. Un enchantement de la nuit  de la Saint-Jean où tout est permis? Des créatures géantes effrayantes surgissant de grottes sombres  d’où affleurent  des gisements minéraux, où la passion consume à la fois humains et  animaux monstrueux. Le public est  emmené dans un lieu improbable et légendaire, une sorte d’utopie, un  Lucus romanus mysteriosus!  Rien de plus sacré en tous les cas, que le désir surréaliste de l'empereur de mettre en œuvre ses valeurs romaines fondamentales de respect, loyauté et compassion. Sa détermination à n'agir que pour le bien de la ville et à ne jamais vouloir régner par la terreur. Il s’oppose aux pires trahisons en accordant pardon et amnistie. Il est la grâce même. 

 Markus Suihkonen, de La Clemenza di Tito

La mise en scène décalée de « La Clemenza di Tito » de Mozart  par  Cécile Roussat et Julien Lubek à l'Opéra Royal de Wallonie-Liège a  agi comme  un réveil en fanfare.  Néanmoins, le deuxième acte  réduit  la mise en scène fantasmagorique  à une roche centrale mobile  le tout baignant dans des écailles luminescentes de tortues. «  Et les écailles lui tombèrent des yeux » Une référence à la conversion de saint Paul ? L’atmosphère poétique et tragique se retrouve épurée dans un mélange poignant. Thomas Rösner, le chef d'orchestre est à l'écoute des metteurs en scène créatifs, il cisèle des nuances romantiques  sur le  conte épique mozartien. Pierre Iodice, chef de chœur liégeois toujours inspiré et talentueux, a préparé le chœur. Ils sont tous de noir vêtus, pour  se glisser  discrètement et chanter derrière les musiciens dans la fosse. Question de nous replonger dans l’époque où l’on vit ?

Markus Suihkonen, de La Clemenza di Tito

 Côté noir, le cauchemar  enchaîne  la jalousie,  la soif de mariage et de pouvoir, le tout entre les mains de Vitellia. - La rédemption viendra avec le remords. - Elle est jalouse du mariage imminent de Tito avec Bérénice, reine de Judée. Elle convoite le trône, mais est aimée de l’inoffensif Sesto, le frère de Servilia, une fille romaine que Tito choisit d’épouser  pour  contenter son peuple. Cependant,  la loyale Servilia rejette la proposition impériale car elle est  sincèrement  amoureuse d’Annio, le confident de Sesto.  Bien sûr, Tito valorise la vérité avant les flatteries et  bénit  Annio et Servilia. Pendant ce temps, Vitellia n'a pas  compris le changement de cap de l’empereur et ne rêve que de le faire assassiner. Elle enjoint à Sesto de commettre l’acte fatal sans se soucier des sentiments qu’il éprouve pour son ami, mais il le fera pour lui plaire !  La révolte gronde, le Capitole brûle, Sesto croit avoir commis le meurtre irréparable, mais l'homme qu'il a poignardé n'est pas l'empereur. Sesto est arrêté. Et enfin, lorsque Vitellia se rend compte que Sesto ne l’a pas trahie lors de ses interrogatoires, elle éprouve du remords. Elle ne peut plus supporter l’idée de devenir l'épouse de l'empereur et  révèle son rôle dans le complot. Tito est déçu une nouvelle fois par la trahison mais décide de ne pas être envahi par la colère et pardonne à tout le monde, réaffirmant son désir d'agir pour le bien de la ville. Dans ce précieux  opéra  si édifiant, Tito devient le modèle même de la bonne gouvernance, un statut  rêvé et inventé par Mozart.

 Une imagination débordante

Le duo de la mise en scène Roussat-Lubek a  transformé  la cruelle Vitellia en une figure de lionne diabolique toute vêtue de rouge,   surmontée d’une perruque abracadabrante qu’elle démêle seulement lorsqu'elle se rend compte à quel point elle a été destructrice. Sesto, emprunte des cornes de bélier pour faire … le  mouton. Servilia est une fragile princesse de conte de fées vêtue d’une  robe  de mariée Art Nouveau suivie d’une rivière sans fin  de voiles scintillants. Annius est devenu un ange blanc chatoyant, à moitié ailé qui nous rappelle soit le monde de la Renaissance, soit celui de Jean Cocteau. Publius, le chef de la garde prétorienne, est devenu une créature verdâtre avec d'immenses mains squelettiques rappelant des personnages cauchemardesques d'Andersen ou de Tolkien. ... ou le puissant personnage du Temps dans "L’Oiseau Bleu" de Maeterlinck et les aiguilles du temps? Les gestes de mains de tous les personnages sont spécialement parlants et sont  axés sur le pouvoir de la communication, y compris quelques tendres invitations bouleversantes faites par un jeune enfant  à Tito.  Ce contact, un souvenir lointain  du  geste de Dieu vers l’Homme dans la Chapelle Sixtine? Quoi qu'il en soit, la célébration du corps humain culmine à merveille, quand une bande d’acrobates extraordinairement doués  à la corde ou au cerceau, semble tomber du ciel. On peut dire qu’ils connaissent les ficelles du métier. Leur intervention  silencieuse met constamment en évidence des messages importants. En quelque sorte,  ils encerclent font  circuler l'énergie du texte. En quelque sorte, ces  êtres extraordinaires sont devenus partie intégrante  du corps de la musique et révèlent en chair et en os tout ce qu’il  a  d'humanité nue. Une mention spéciale doit également être faite  pour le travail des lumières qui  abreuvent  tout mouvement de la scène.  Signé Roussat-Lubek, une fois de plus.   

Markus Suihkonen, de La Clemenza di Tito

Une musique enivrante

Mais bien sûr, ce sont les nombreuses belles arias mozartiennes qui retiennent toute notre attention. La basse finlandaise Markus Sihkonen  ponctue les mouvements du destin. L'ensemble de l'opéra semble  constamment  émerger  des ténèbres (avec les premières notes de Vitellia si proches de la voix parlée, chantée par Patrizia Ciofi) et se diriger progressivement vers une fin  lumineuse célébrant le pardon inconditionnel. La discussion animée du deuxième acte entre Sesto et Tito est particulièrement émouvante, de même que l'interprétation royale de Patrizia Ciofi  dans  le dernier revirement de conscience de Vitellia. Anna Bonitatibus est parfaite en tant que Sesto vivant et très humain. Une voix chaude, qui n'est plus du tout celle d’un mouton mais un amant passionné, partagé entre son amitié et son amour. Tantôt exaltée, tantôt abattue, sa voix puissante prend son essor et claironne et  plane comme un aigle à large envergure! Et Cecilia Montanari  incarne un Annio  aérien et voltigeant. Ceci dit, notre interprétation préférée est celle de style typiquement italien  de l'élégant Leonardo Cortellazzi, qui développe le rôle principal de Tito avec une splendeur tranquille et atteint une  puissance presque  transcendantale. "Les Dieux veillent  sur ceux qui leur ressemblent ..."   

Dominique-Hélène Lemaire

Opéra Royal de Wallonie-Liège

 15 mai >  24 mai 2019

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