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Comment qualifier ce livre de Bernanos publié en 1938? Ces apostrophes passionnées; ces attaques souvent interminables où une violence verbale inouïe fait parfois place à une ironie, un humour plus corrosifs encore; ces procès intentés de tous les côtés, au général Franco, à Charles Maurras, à H. Massis, comme à Paul Claudel, à la cour de Rome, aux démocrates-chrétiens et aux nationaux chrétiens, aux prêtres républicains français aussi bien qu'aux prêtres phalangistes espagnols; ce livre écrit avec autant de bonne foi, d'enthousiasme, que de partis-pris, brûlant d'amour de la justice, alourdi de beaucoup d'injustices dans ces jugements; ne voilà-t-il point toutes les caractéristiques du pamphlet? L'auteur pourtant refuse aussitôt le mot: "Loin de m'exiter, dit-il, je passe mon temps à essayer de comprendre... Je crois que je m'efforce d'aimer..." Et c'est comme le "témoignage d'un homme libre" que nous sont proposés "Les grands cimetières sous la lune". Les "grands cimetières", ce sont aussi bien ceux de la guerre de 1914, oubliés par la nouvelle génération assoupie dans les habitudes, que ceux de la guerre d' Espagne. Celle-ci éclata en 1936: Bernanos, qui se trouvait à Majorque, lui fut d'abord favorable. Son fils même combattit quelques temps dans les rangs des nationalistes: les "Grands cimetières" est le premier des ouvrages de déception de Bernanos, il prélude à "Nous autres Français", à "Scandale de la vérité", où l'écrivain instaurera le procès "spirituel" de ses anciens amis politiques de l'école maurrassienne. Si les "tumultes" français ne cessent, au long de ces pages, de préoccuper Bernanos, c'est cependant la tragédie espagnole qui est le thème du livre. L'attitude que les uns et les autres prennent à l'égard de ce problème semble à Bernanos un point de repère infaillible. Pour lui, la position à choisir n'a point tardé à se montrer clairement: la guerre d' Espagne est un scandale, mais elle est le signe d'un scandale beaucoup plus vaste, plus ancien et sans doute hélas! plus durable que la seule équipée du général Franco et de ses compagnons. Scandale de l' Eglise? Pas exactement: "S'il m'arrive de mettre en cause l' Eglise, écrit-il, ce n'est pas dans le ridicule dessein de contribuer à la réformer. Je ne crois pas l' Eglise capable de se réformer humainement, du moins dans le sens où l'entendaient Luther ou Lamennais. Je ne la souhaite pas plus parfaite, elle est vivante".

Le scandale est donc moins celui de l' Eglise, que l'éternel scandale des "biens-pensants" de l' Eglise, déjà dénoncés dans "La grande peur des Bien-pensants". Dans son premier ouvrage politique, Bernanos paraissait "homme de droite", nationaliste, antisémite avec Drumont, et c'est aux hommes du Ralliement, qui rêvaient de réconcilier l' Eglise et le monde moderne qu'il s'en prenait surtout. Il semble donc, au premier abord, que les "Grands cimetières" marquent un renversement dans l'évolution de Bernanos. Il s'agit tout au contraire du prolongement d'un unique combat et d'un approfondissement: l'écrivain le souligne: les "Grands cimetières" ne sont que "de nouveaux chapitres de la "Grande peur". Franco est un Gallifet de cauhemar": Bernanos le rattache ainsi expressément à la répression de la Commune. Ce qu'il dénonce dans la collusion des catholiques et de l' aventure franquiste, c'est une nouvelle rupture entre l' Eglise de Dieu et les pauvres. Car la position politique se double ici d'une véritable imposture religieuse: ici et là, hier et aujourd'hui, les chrétiens témoignent du même oubli des moyens proprement spirituels et surnaturels, de la même confiance dans les seuls moyens temporels et politiques. Imposture de ceux qui se servent de la religion pour donner une bonne conscience à leur haine sociale, "Machiavels gâteux", "charmants petits mufles de la génération réaliste", qui ont mis "l' ouvrier syndiqué à la place du Boche". Imposture des hommes d' Eglise qui raisonnent en politique sans tenir aucun compte de la grâce et de l' amour surnaturel, fascinés qu'ils sont par les gloires et l'appareil de l'ordre temporel. Et quel ordre! "Une conception hideuse de l' ordre -l' ordre dans la rue", dit Bernanos. En effet, la conception du véritable ordre chrétien s'est perdue- et d'abord chez les chrétiens. Les séductions qu'exercent les tyrannies politiques ou les démagogues sur les gens d' Eglise les plus raisonnables témoignent d'une désincarnation de la foi, d'une habitude, désormais bien prise chez trop de chrétiens, de regarder le monde avec les yeux du monde- et non ceux de la grâce: "Si Dieu se retire du monde, c'est qu'il se retire de nous d'abord..."

"Les grands cimetières sous la lune" ont une atmosphère encore plus lourde que "La grande peur des biens pensants": Bernanos n'est pas loin du désespoir. La mort de la chrétienté, qu'il envisageait dans son premier pamphlet comme un futur, lui apparaît maintenant comme un présent. Celui qui attaque Franco et les hommes de droite qui en France le soutiennent, est loin d'être démocrate. Cet anarchiste est, au fond, un homme d' ordre déçu -qui se rend compte que tout l' "ordre" dont rêvent les modernes n'est qu'un mot, qu'il est radicalement étranger à l' âme de l'ordre: l' amour surnaturel... Des solutions? On doit reconnaître que Bernanos n'en propose guère, si ce n'est un appel, à un "esprit d' enfance" à vrai dire assez mal défini, et qui peut recouvrir aussi bien la plus sincère humilité et la simplicité chrétienne du coeur, qu'une tentation trop humaine de démission de l' intelligence et des nécessaires servitudes de la politique. L'ouvrage tout entier est d'ailleurs confus à l'extrême et Bernanos ne semble guère parfois se soucier de la fatigue de ses lecteurs. Mais ce prophète plein de colère a aussi des oasis intimes: il se plaît alors à évoquer des scènes familières, à se rêver "assis à la table de vieux moines ou de jeunes officiers amoureux de leur métier"; ou bien encore il se raconte, avec ses enthousiasmes et ses dégoûts. A certains, ce Bernanos pourra paraître plus vrai, plus humain que le polémiste: mais si ce dernier, surtout dans "Les grands cimetières" paraît se contredire, c'est que seul l'homme concret l'occupe, que c'est lui, le signe de contradiction, qui peut écraser les systèmes et les politiques. C'est d'abord cette fidélité, que Bernanos exalte ici jusqu'à l'exhaustion.

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Commentaire de Robert Paul le 15 novembre 2017 à 19:31

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