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L'Humanisme en marche: les " Considérations sur les causes de la grandeur des romains et de leur décadence" de Montesquieu

Il s'agit d'un Essai de Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu (1689-1755), publié sans nom d'auteur à Amsterdam chez Desbordes en 1734. L'ouvrage, le plus célèbre de Montesquieu après les Lettres persanes et De l'esprit des lois, connut six éditions de 1734 à 1746. L'édition définitive date de 1748.

Les Considérations couronnent une constante méditation sur l'histoire romaine, ponctuée par le Discours sur Cicéron (1709?), la Dissertation sur la politique des Romains dans la religion (lue à l'académie de Bordeaux en 1716, éditée en 1799), le mémoire perdu sur la Sobriété des habitants de Rome comparée à l'intempérance des anciens Romains (1732), et poursuivie tout au long de l'Esprit des lois. Mais on n'oubliera pas que les Considérations sont contemporaines des Réflexions sur la monarchie universelle en Europe (publiées en 1891) et d'une analyse de la Constitution anglaise. Leur sens est donc autant politique qu'historique: un retour à l'Empire romain est impossible dans l'Europe moderne.


L'ouvrage va, en vingt-trois chapitres, des "commencements de Rome" au seuil de la destruction de l'Empire d'Orient: "Je n'ai pas le courage de parler des misères qui suivirent [le renforcement des Turcs sous Bajazet]: je dirai seulement que, sous les derniers empereurs, l'Empire, réduit aux faubourgs de Constantinople, finit comme le Rhin, qui n'est plus qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans l'Océan" (fin du dernier chapitre).

Méditation sur les causes qui menèrent une ville à l'empire du monde, et l'empire du monde à une ville, les Considérations, on le voit sur ce court extrait, sont aussi un magistral exercice de "style romain" (Voltaire), où se forge l'instrument de l'Esprit des lois.


D'Alembert a parfaitement résumé la trame des Considérations, par ce qu'il appelle "l'étude réfléchie de l'Histoire", entendons l'histoire philosophique, qui fuit l'accumulation érudite des "détails" au profit d'"un grand nombre d'objets distinctement aperçus et rapidement présentés sans fatigue pour le lecteur". "C'est sous ce point de vue qu'il faut envisager l'ouvrage de Montesquieu. Il trouve les causes de la grandeur des Romains dans l'amour de la liberté, du travail et de la patrie [...]; dans la sévérité de la discipline militaire; dans ces dissensions intestines qui donnaient du ressort aux esprits, et qui cessaient tout à coup à la vue de l'ennemi; dans cette constance après le malheur, qui ne désespérait jamais de la République; dans le principe où ils furent de ne faire jamais la paix qu'après des victoires; dans l'honneur du triomphe, sujet d'émulation pour les généraux; dans la protection qu'ils accordaient aux peuples révoltés contre leurs rois; dans l'excellente politique de laisser aux vaincus leurs dieux et leurs coutumes; dans celle de n'avoir jamais deux puissants ennemis sur les bras, et de tout souffrir de l'un jusqu'à ce qu'ils eussent anéanti l'autre.

Il trouve les causes de leur décadence dans l'agrandissement même de l'État, qui changea en guerres civiles les tumultes populaires; dans les guerres éloignées qui, forçant les citoyens à une trop longue absence, leur faisaient perdre insensiblement l'esprit républicain; dans le droit de bourgeoisie accordé à tant de nations, et qui ne fit plus du peuple romain qu'une espèce de monstre à plusieurs têtes; dans la corruption introduite par le luxe de l'Asie; dans les proscriptions de Sylla, qui avilirent l'esprit de la nation et la préparèrent à l'esclavage; dans la nécessité où les Romains se trouvèrent de souffrir des maîtres, lorsque leur liberté leur fut devenue à charge, dans l'obligation où ils furent de changer de maximes en changeant de gouvernement; dans cette suite de monstres qui régnèrent, presque sans interruption, depuis Tibère jusqu'à Nerva, et depuis Commode jusqu'à Constantin; enfin dans la translation et le partage de l'Empire, qui périt d'abord en Occident par la puissance des Barbares et qui, après avoir langui plusieurs siècles en Orient sous des empereurs imbéciles ou féroces, s'anéantit insensiblement comme ces fleuves qui disparaissent dans des sables. [...] En laissant beaucoup voir il laisse encore plus à penser, et il aurait pu intituler son livre: Histoire romaine, à l'usage des hommes d'État et des philosophes" (d'Alembert, Éloge de Montesquieu).

L'expansion romaine met donc en oeuvre la totalité d'un fonctionnement social, où les visées réfléchies se conjuguent aux effets involontaires (par exemple, l'effet paradoxalement bénéfique des dissensions intérieures). C'est évidemment sur cette notion de système social ordonné par une logique interne que reposera la construction de l'Esprit des lois. Mais l'expansionnisme de Rome, produit obligé de sa structure particulière, se renverse quasi fatalement en logique de décadence quand la conquête détruit les causes de la conquête. Rome fournit le cycle grandiose d'un parcours politique complet, de la monarchie à la république et au despotisme, où l'Histoire peut, comme le remarque d'Alembert, prendre une forme systématique, fondée en vraisemblance, sinon en vérité.

Mais l'intérêt épistémologique du système romain tient moins à sa permanence qu'à sa singularité, comme le montrent les Réflexions sur la monarchie universelle en Europe, que Montesquieu garda en portefeuille. Ce texte très court est tout à fait décisif, car il définit la spécificité de l'Histoire européenne, de l'Histoire moderne: "C'est une question qu'on peut faire si, dans l'état où est actuellement l'Europe, il peut arriver qu'un peuple y ait, comme les Romains, une supériorité constante sur les autres. Je crois qu'une pareille chose est devenue moralement impossible: en voici les raisons." Ces raisons tiennent aux nouvelles techniques militaires (armes à feu), qui équilibrent les forces des nations; au nouveau droit de la guerre, qui interdit de financer la guerre par le saccage des villes et l'esclavage des adversaires ("Aujourd'hui, les victoires ne donnent que des lauriers stériles"); à l'importance du commerce dans la puissance moderne, alors que le propre du commerce est de varier sans cesse, et donc de déplacer la puissance et de la limiter (par l'inflation); à la géographie, qui contrecarre en Europe les grands empires; à l'instabilité des politiques monarchiques; à la rapidité des communications et des informations, etc. Bref, la guerre est devenue moins décisive que les dispositions civiles (mariages, traités...), l'État moderne ne se laisse plus détruire, car on est entré dans un système d'équilibre européen.

On mesure sans peine l'intérêt d'une telle analyse pour la vision géopolitique de Montesquieu: à la coupure entre l'Europe et l'Orient se superpose une division entre Histoire antique et Histoire moderne, fondée sur une différence de civilisation.

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