Arts et Lettres

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-          Crac !

La branche murmure sa douleur. L’homme trébuche et continue son chemin.

 

Perché au sommet d’un gros chêne, Jean le solitaire se perd dans sa vie. Il regarde l’agitation des chiens et des hommes à ses pieds.

Le cœur froid et sans espoir, l’homme pense…

 

-          Craac !

Une branche se plaint dans un chuchotement.

 

Dix jours que Jean passe d’arbre en arbre, à fuir ses tragiques souvenirs vécus avec elle.

Elle, la Dame-en-noir ayant jeté son dévolu sur lui, l’homme des bois. Sa femme pour le meilleur et pour le pire. Surtout le pire !

L’a-t-il aimée un jour, cette dame de la ville arrivée un matin de guerre ?

Il ne sait pas. Il ne sait plus.

Ce dont il se souvient, c’est que Betty a eu une vie dissolue de serveuse de bar et de maîtresse attitrée d’un notaire ou d’un médecin. Il ne sait plus très bien.

Ce dont il se souvient, ce sont ses robes, ses sorties et l’argent jeté par les fenêtres, cet argent qu’il gagne à la sueur de son front, dans le dur labeur des saisons et des bois ingrats.

Et puis, elle sait se plaindre Betty. Elle se plaint encore et toujours de ses jambes.

Ses jambes, elles la perdront et ça, Jean le sait. Il attend, avec cette patience propre aux hommes de la terre.

Il sait attendre Jean. Ce jour viendra. Il en est convaincu.

 

-          Craaac !

La plainte monte dans la nuit lourde et noire.

 

Ce matin-là, l’acariâtre mégère vociférait du haut de l’escalier, hurlait dans toute la maisonnée. D’un geste brusque, ses jambes lâches l’abandonnèrent.

La chute fut brutale.

Jean, sans un regard pour sa femme étendue à ses pieds, attrapa une cordelette et l’étrangla. Elle n’eut pas le temps de souffrir. Dans un rictus, elle s’éteignit.

Un soupir de soulagement siffla dans l’air aigre de la petite ferme où le calme s’invita sans y être convié.

 

-          Craaaac !

La ronde des chiens et des hommes en bleu rythment le secret de la lune au travers des nuages sombres.

 

Jean se laissa choir sur une marche de l’escalier, ralluma avec maladresse son mégot qui pendouille à ses lèvres fanées et se prit la tête entre ses mains rugueuses pour réfléchir.

 

-          Craaaaac !

 

D’un pas pressé, Jean dévala les ruelles du village pour se rendre chez Anna, l’épicière.

-       Deux litrons de chaux suffiront, c’est qu’elle n’est pas bien grosse Betty, chuchota l’homme placide aux hirondelles perchées sur les fils.

 

-       Craaaaaac !

Les pas vont et viennent. Ils vont. Ils reviennent.

 

Le corps du délit enfoui et la chaux vive éloignèrent à jamais Betty de Jean.

Et l’homme pense.

Il pense à l’histoire qu’il va devoir raconter. Dans les villages, les « on dit » se répandent très vite, il va falloir ruser.

L’homme, tel un renard à l’affût, sait ruser.

 

Il n’a pas peur.

Il a la paix. Il ne pleure pas sa chère épouse, mais il faudra bien justifier son absence.

Il en est sûr. Les langues vont se délier. Le boucher va s’étonner de ne plus livrer la viande de Betty, le boulanger aussi et Anna, la fameuse Anna !

Anna, épicière et épouse du Maire.

Anna, née dans le sang de sa mère, le 06.06.06… la marque du Malin !

 

-       Betty a pris le train à la petite gare voisine, la vie est si dure dans nos contrées.

Voilà ce qu’il racontera Jean, si quelqu’un lui demande des nouvelles de Betty.

 

-       Craaaaaaac !

 

La vie continue.

Elle pourrait enfin couler des jours heureux la vie de Jean, mais c’est sans compter sur la langue de vipère d’Anna.

Les rumeurs courent dans le petit village.

-       L’homme des bois a tué la Dame-en-noir.

-       Qu’il dise ce qu’il veut ! Betty, c’est lui qui l’a tuée !

Anna surenchérit avec fougue à chaque passage de paysan faisant tinter la clochette de l’épicerie.

-       J’lui ai vendu deux litrons de chaux vive !

 

 

-       Craaaaaaaac !

Les branches hurlent sous les souillures des pas sur leur robe brune.

 

Jean a le sang chaud. Il empoigne d’un geste rageur sa hache de bûcheron, cette amie de tous les jours et descend d’un pas léger à l’épicerie.

 

La clochette se plaint au passage de l’homme bourru.

-       Anna va pouvoir causer à bon escient maintenant ! se dit Jean.

 

Il quitte le village à vive allure.

 

-       Craaaaaaaaac !

 

Dix jours que Jean est recherché par la police pour tentative de meurtre et puis, grâce aux « on dit », elle semble de plus en plus persuadée qu’il a aussi tué sa chère épouse, la Dame-en-noir.

 

Jean a fui. Il se réfugie auprès de ses seuls amis. Les arbres hurlent leur peine dans cette nuit de lune pleine.

 

Dix jours qu’il fait la nique à la centaine d’hommes débarqués des quatre coins du pays, pour lui mettre la main au collet.

Question de prestige !

Jean adore le jeu du chat et de la souris.

Dix jours déjà qu’il gagne toutes les parties… C’est vrai, il a un sacré avantage sur les hommes, il sait tous les coins et recoins de la forêt. Il la connaît comme sa poche.

 

-       Craaaaaaaaaac !

Les bouts de bois pleurent des larmes de sève.

 

Jean sait qu’il doit se cacher à l’orée de la forêt car les hommes baisseront  la tête, les yeux sur le sol, pour entrer dans ce monde hostile.

Ils se promènent à la recherche du moindre indice, mais personne parmi tous ces hommes en bleu ne constate que les champignons ne poussent pas cette année, qu’il n’y a plus de baies sur les arbustes ou de fruits dans les vergers, que les sources sont taries.

Non, personne ne le remarque. Personne…

 

-       Craaaaaaaaaaac !

 

Jean peut vivre de longs mois dans ce refuge feuillu.

Plus il s’amuse Jean, plus la sympathie de ce pays campagnard l’accompagne dans son dangereux périple au travers les fourrés.

 

-       Craaaaaaaaaaaac !

La forêt hurle sa détresse.

 

Dix jours déjà qu’il est là, perché au sommet d’un gros chêne.

-       Zut ! Une envie pressante, murmure-t-il tout en se soulageant avec diligence.

Question de pudeur !

 

Un chien plus futé que la dizaine d’autres, mit fin à cette cavale.

 

L’homme en bleu caresse le héros de cette nuit lourde et noire, ses yeux se fixent sur le nez aiguisé de l’animal.

-       Euh… Ils font les mêmes pour les hommes ? murmure-t-il à la lune bienveillante.

 

Les branches se sont tues… S’en est fini du mythe secret que Jean a laissé derrière lui,  un vaurien au grand cœur, rusé comme un renard une nuit de lune pleine !

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Commentaire de marie-ange gonzales le 17 février 2011 à 16:54

Bonjour Christel, c'est avec curiosité que j'ai continué ma lecture jusqu'au bout, regrettant que Jean se soit fait épinglé vraiment !

J'ai bien aimé cette nouvelle, le rythme est là grâce au rappel fréquent des situations. Bravo et merci pour ce bon moment de lecture

Marie-Ange

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