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Deuxième tableau: la princesse

J'avais passé la soirée avec un ex-collègue à siroter quelques Caïpirinha au comptoir du café Belga, parmi des cohortes de jeunes étudiants venus fêter la fin de la session d'examens de janvier. J'étais rentré chez moi, parfaitement mûr pour une nuit sans rêves. Sur mon bureau une surprise virtuelle m'attendait.

Ce n'est pas gentil, tu ne m'as même pas regardée.

Elle m'avait écrit en français. La photo à côté du message était d'une beauté à couper le souffle. Son sourire était intact, conquérant, magique. La topaze brillait toujours discrètement à la base de son cou. Je me demandais si son petit ami était toujours le même. Le jeans informe avait fait place à un pantalon moulant bleu ciel, les baskets à d'élégantes bottes courtes et le sweat-shirt s'était transformé en petit top blanc comme j'avais dû en apercevoir par dizaines lorsque j'étais au bar.

Mais pas porté de si belle manière.

Tiana était devenue mannequin, avait fait sécession avec sa famille. Elle était à Bruxelles pour deux jours. Une collection de diamants à mettre en scène. Puis ce serait l'Australie, puis Tokyo.

Marie va bien?

Oui Tiana, ma fille se porte comme un charme, mais si je te réponds, où et quand recevras-tu mon message? Lorsque tu seras de l'autre côté de la terre? Et puis... comment m'as-tu retrouvé?

Je demeurai quelques minutes immobile devant mon écran, à dévisager la jeune femme pixellisée. L'étudiante s'était transformée en une femme d'une extraordinaire beauté. La photo était prise au café Belga, probablement au moment où j'y étais. Pourquoi n'était-elle pas venue à ma rencontre? Je n'eus pas trop de difficultés à deviner: j'avais vieilli, grossi, et peut-être n'était-elle pas sûre de me reconnaître. Et puis la Caïpirinha ne nous rendait peut-être pas d'un abord facile. Si Tiana s'était approchée et avait fait erreur sur la personne, comment se serait-elle débarrassée de deux quadragénaires raisonnablement imbibés?

La réponse ne se fit pas attendre.

Elle se souvenait de mon nom. Elle s'était emparée de son petit smartphone préféré, avait demandé à son amie de la photographier, puis avait consulté tous les sites internet « sociaux » à ma recherche.

Douze minutes... pas mal non? Un ange qui hier encore avait l'âge d'être la baby-sitter de mes enfants m'avait pisté grâce à la grande toile en moins d'un quart d'heure. J'étais à la fois flatté et effrayé. Quand on cherche, on trouve... tu n'es pas fâché j'espère?

Elle m'avait envoyé une deuxième photo, avec un commentaire: « mon métier de maintenant ». Elle y posait en nuisette; elle était devenue mannequin. Lise Charmel. La marque que j'avais tant et tant offerte à la maman de ma petite Marie. Mon étudiante était devenue très féminine.

Je m'endormis après lui avoir répondu:

Non pas fâché, que du contraire: heureusement surpris de te voir par ici. Maintenant que j'ai ton adresse mail (enfin, que tu as trouvé la mienne plutôt), je ne te lâche plus... Donnant donnant, tu me racontes, je te raconte. Et pour commencer, oui, Marie va très bien, elle est chez sa maman pour l'instant, je la retrouverai vendredi... et elle est presque aussi jolie que toi :-)

Si j'avais su ce qui allait suivre, me serais-je abstenu de répondre?

Bien des hommes croient forcer leur destin. Ces mêmes hommes ne sont rien face aux femmes dont ils croisent le chemin.

Le lendemain je consultai les mails au pied de mon lit. Encore une autre photo d'elle. Marie aurait dit « elle t'envoie un bisou qui vole ». Tiana portait ses cheveux bruns déliés, et ses yeux pétillaient au-dessus d'un nouveau pendentif: un anneau constellé de brillants. Cadeau d'un autre petit ami, avec plus de moyens? Au moment où je chassais cette pensée, je constatai que ma main droite avait abandonné la souris pour venir se poser sur mon écran. J'avais posé trois doigts sur l'image de Tiana.

Je suis tombée amoureuse de ta Vieille Europe, tu sais? Tu m'excuses pour mon français mais j'aime écrire dans ta langue même si je fais des fautes. C'est comme ça depuis Paris, je dois te raconter! Demain je pars, alors ce soir j'ai envie de manger tout ce que je ne peux pas à cause de mon métier. On mange ensemble si tu veux.

Sans réfléchir j'accédai à sa demande.

Tu vas être servie... Frau Hartmann, Marie et moi te devons bien cela. Je te fais la cuisine. Je viens te chercher où et à quelle heure?

J'avais à peine expédié mon courrier que je me maudissais. « Tu vas être servie »: quel idiot! J'espérai que sa compréhension du français ne laisserait planer aucun malentendu. Le tableau était déjà assez bizarre ainsi: un quadragénaire célibataire invite chez lui une jeune et jolie modèle. Se connaissent-ils? Non, du tout: ils ont partagé en tout et pour tout:

  • vingt minutes de voiture
  • quelques mots
  • une ordonnance

Rien dans cette histoire n'était vraisemblable et pourtant la réponse vint sans tarder.

Au Conrad, je suis là après 19:00. Je suis contente.

Signe des temps: la « Toile » avait réuni deux êtres qui jamais n'auraient dû se revoir.

À dix-neuf heures précises, les vingt-quatre ans triomphants de Tiana illuminaient le début de notre soirée.

Elle m'attendait dans le hall d'entrée de l'hôtel. Son jeans moulant plongeait au fond de hautes bottes en cuir noir, et un caraco écru moulait son buste. Elle ne portait rien d'autre. Dehors il faisait à peine quelques degrés au-dessus de zéro. On annonçait même de la neige.

— Je suis descendue t'attendre, je ne t'ai jamais dit mon dernier nom? Si?

Elle avait traduit « last name » littéralement de l'anglais: dernier nom, nom de famille.

— Non, c'est vrai... et comme tu ne le précises pas dans tes mails, je n'avais aucune chance de te retrouver.

Elle m'embrassa sur les deux joues.

— Combien, à Bruxelles? Deux? À Paris c'est deux, ailleurs c'est parfois trois, je ne sais pas. Et si je fais des fautes de français tu les corriges, tu promets?

— Une, deux, cela n'a pas d'importance. Ton français est encore meilleur que ton allemand il y a quelques années. Comment fais-tu?

— Ah, les langues, j'aime les apprendre, c'est comme la cuisine, tu sais?

— J'espère que tu aimeras la cuisine que je te destine, alors.

C'était comme accueillir une petite sœur sur le quai de la gare. J'avais plein de choses à lui demander. A commencer par « tu n'as pas froid? », mais déjà je savais que cette question tomberait à plat: elle ne me laissait pas le temps d'en placer une... et l'enthousiasme dont elle faisait preuve laissait clairement entendre que le froid était le dernier de ses soucis.

Elle utilisait le français pour me poser des questions, et l'anglais pour raconter. Je m'amusais du vocabulaire simplifié dont elle faisait usage, comme si elle voulait aller à l'essentiel, exprimer le plus possible de choses avec le moins de mots possible. Après tout le temps nous était compté.

— Tu as vu la tête du concierge, à l'hôtel? Il croit que tu es mon petit ami.

— Tu veux rire?

— Non c'est vrai, j'ai dû lui faire promettre de dire que je dormais si mon agence m'appelle. Et à la copine qui partage ma chambre aussi.

— Tu es interdite de sortie le soir?

— On doit dormir beaucoup, pour avoir une belle tête le lendemain. C'est surtout pour les yeux, tu comprends? Je vais voir Marie?

— Non hélas elle est chez sa maman ce soir.

C'était mon « sujet sparadrap » de la soirée. Dire les choses d'un coup, et qu'on n'en parle plus: je ne vivais plus depuis quelques mois avec la maman de Marie. J'avais trouvé un équilibre, elle avait retrouvé un compagnon. A chacun ses priorités. Elle cita en français: « On s'est quittés d'un commun accord mais elle était plus d'accord que moi ».

— Tu connais ça, toi? Grand Corps Malade?

— Oui, je connais presque tout par cœur, j'ai appris beaucoup de mes mots de français en l'écoutant quand j'étais à Paris.

Et voilà comment une jeune américaine avait étendu ses connaissances en langues. Je venais de prendre un coup de vieux, mais à quoi devais-je m'attendre d'autre? Dix-neuf ans nous séparaient. L'idée de partager cette soirée avec elle m'enchantait vraiment, mais je devais me rendre à l'évidence: je l'avais invitée chez moi car je m'étais laissé séduire, et cela ne se faisait pas.

Avant d'arriver à destination elle avait résumé toute sa vie depuis notre première rencontre. J'usai mentalement de cette expression à la mode: « donc, ça... c'est fait ».

Je stoppai mon véhicule face à l'ancienne brasserie dans laquelle mon appartement avait été aménagé.

— Tu es au bout du monde, ici!

— Cela doit te changer de l'Arizona... Temps humide, frais, bienvenue dans la périphérie bruxelloise.

— Bof, je n'aime plus trop l'Arizona, je préfère les pierres de l'Europe.

— Et tu n'aimes pas retrouver ta famille?

— Ma famille n'aime pas le métier que je fais.

Je contournai la voiture pour lui ouvrir la portière. J'avais fait de même en Allemagne, devant la pharmacie, mais là-bas c'était aussi pour jeter un œil sur ma fille enfiévrée et endormie.

— Tu as gardé tes belles manières.

— Tu as gardé ton beau sourire.

Je lui tendis ma main. Elle cilla avec humour:

— Ça c'est nouveau. Très élégant.

— My pleasure, Milady.

À Daun j'avais saisi la main d'une étudiante. Ce soir-là j'accueillais une princesse.

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Commentaire de Liliane Boulvin le 1 novembre 2011 à 13:48

Et maintenant ...vite au troisième ....

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