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Krystian Zimerman en récital au Palais des beaux-Arts de Bruxelles, le 23 octobre 2012

Krystian Zimerman

Krystian Zimerman piano

Claude Debussy Estampes, Préludes no. 1, 12, 6, 8, 10, 7 (1er livre)
Karol Szymanowski, 3 Préludes (extraits des 9 Préludes, op. 1)
Johannes Brahms, Sonate n° 2, op. 2

Rencontre au sommet : Krystian Zimerman rend hommage à Claude Debussy dans un programme substantiel. Il est l’un des pianistes légendaires de notre époque, connu pour son exigence et son perfectionnisme tant sur le plan musical que purement pianistique. C’est dire si l’on peut attendre des sommets de son récital entièrement consacré à Debussy, dont il va interpréter notamment une sélection des 12 Préludes du Premier Livre, qui est, avec le Second Livre, le fruit de sa haute maturité.

Un étalon nommé piano

Une  lumière ambrée jaillit des tuyaux de l’orgue brillant comme un coucher de soleil et un spot unique semble baigner la silhouette du  chevalier aux cheveux blancs courbé sur son instrument de laque noire. La salle est muette, en attente de bonheur.     

Prestige et perfection sont au rendez-vous ce soir au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles : c’est que Krystian Zimerman, globetrotter de la musique romantique nous a fait l’honneur d’arrêter sa course à Bruxelles pour nous inviter dans une  atmosphère  automnale particulièrement envoûtante. A travers l’interprétation des estampes de Debussy et  de ses préludes, d’un choix de préludes de Szymanowski et du concerto N°2 de Brahms, il nous transportera dans le  monde des correspondances  de Baudelaire. Au cœur intime des choses, bêtes et gens. Un lieu hors du temps,  dépouillé de tout, hors l’émotion intense dans tous ses états: de la plus ténue et délicate, aux orages ravageurs et stupéfiants. Tout cela se joue comme si le musicien se transformait en peintre impressionniste, et que son piano se transformait en chevalet immense. Chaque touche étant une découverte, un attrape-lumière, un piège à parfums, une teinte unique d’une palette généreuse.   On peut alors observer et entendre des nuances inouïes, voir des couleurs mordorées, palper des pans de couleurs moirées, froisser mille et un tissu d’émotion. C’est cela, le génie de l’homme qui convoque l' attention presque religieuse de son auditoire. Le pianiste diffuse l’amour de la musique comme l’encensoir ses parfums capiteux.

Tout de suite les bruissements de Pagodes (Debussy) se définissent : voici le gong, voici les gamelans, voici l’Extrême-Orient. Des cymbales chinoises même,  en lourds accords, qu'agrémentent  de longs roucoulements de flûte aiguë. Une musique laquée et dorée à la fois, qui sent les épices rares. En un saut, on est au cœur de l’Andalousie. La habanera joue avec les accents jazzy et hop ! on est aux portes de Paris avec  les jardins sous la pluie. Cela saute joyeusement dans les flaques, cela chante à tue-tête toutes les variations de « Nous n'irons plus au bois». La débandade de bonheur s’achève d’un coup de pinceau spectaculaire du pianiste-peintre: la troisième estampe est achevée et les applaudissements difficilement contenus flambent de toutes parts !

La poésie continue : syncopée avec les Ménestrels, scintillante et paisible en suivant  les pas sur la neige, amoureuse avec la fille aux cheveux de lin dont la dernière note est haute et fragile comme une alouette. Voici l’atmosphère mystérieuse de la cathédrale, gothique flamboyant sans doute. Les grondements de la main gauche vont en crescendo, les accords impressionnants prennent le rythme des tableaux d’une exposition tout en contrastant avec la voix d’un ange. Un souffle, à peine. L’homme sage se cantonne au milieu,  - in medio virtus - tandis que Lucifer en personne anime sauvagement la main gauche, tente la séduction fatale. Mais les anges veillent et Lucifer disparaît pour les uns ou engloutit pour les autres. Après la passion fulgurante du Vent d’Ouest, à la puissance maximale des sonorités, on assiste à un délire d’applaudissements, côté spectateurs.

Après l’entracte, les 3 Préludes de Szymanowski choisis par Z. seront  brillants et romantiques. Le deuxième joué suavement et  qui a célébré la beauté ne peut se clore qu’avec quatre larmes de joie. Le troisième développe de mélancoliques souvenirs, un bouillonnement de sentiments –ah, la Pologne ! - puis une détente apaisante.  

Brahms couronne le concert  avec virtuosité et grandeur. D’abord un chant d’entrée laisse échapper des sonorités chaleureuses, toutes prises au filet de l’art de la nuance. Deux accords assourdis, comme par taquinerie, tournent la page vers l’Andante, que l’homme va muser confusément presque tout au long. Le scherzo est chantant, hésitant comme une valse et se transforme en festons chatoyants de musique saoule des échos de l’Andante. Construction libre de l’œuvre : on semble percevoir un chant lyrique  dont les notes maîtresses sont emplies de délicatesse et de pureté. Une déclinaison d’amour ? Un appel secret ? Puis cela se met à caracoler comme un étalon sauvage nommé piano. Le reste est dialogue d’amour entre la noble bête et l’homme. Une union sacrée entre l’émotion profonde et animale et l’homme qui exulte puis verse dans la sérénité.

Avec cette générosité,  ce toucher de magicien, les spectateurs, dont les oreilles ont frémi,  repartent le sourire aux lèvres.


La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens. (Correspondances, Baudelaire)

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