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                                                           Un jour nous fûmes invités à un repas, un de ces repas dans une salle des fêtes communales qui voit passer à longueur d’année le banquet des anciens, des associations, des fêtes républicaines avec tables alignées, nappes en papier et assiettes disposées à l’avance pour le traditionnel potage aux asperges. Les bouteilles de vin rouge débouchonnées figurent au programme et en quelques minutes le brouhaha peut commencer. Je ne sais plus exactement pourquoi nous étions là. Une invitation de mon beau-frère, président d’association sans doute. Mais près de moi dissimulé par une abondante barbe qui se teintait déjà de potage et de vin rouge il y avait un visage qui ne me réjouit pas. Pourquoi l’avait-on placé là ? Etait-ce le hasard ou avait-on pensé qu’il était judicieux de rassembler deux entrepreneurs de la ville ? Il dirigeait en effet une petite entreprise de publicité et son affaire marchait bien. La mienne axée sur la remise en forme des âmes et des corps en souffrance, du ré-équilibrage des corps d’avec les esprits, de bienfait à l’humanité comme me l'avait tôt inculqué ma mère, n’avait quant à elle que bonne réputation. J’appris assez tardivement que les bonnes réputations ne nourrissent pas souvent leur homme ! Mais c’est une autre histoire. J’eus la crainte que l’olibrius ne me reconnaisse tant sa présence devenait déjà envahissante. Il remplissait mon verre de vin rouge, en renversait sur la nappe et me toisait du regard comme font les imbéciles qui pensent avoir tout gagné et tout savoir. Nous savions l’un comme l’autre maintenant qui nous étions et ce ne sont pas les années, les barbes, les fonds de commerce qui pouvaient effacer les années d’enfance.

                                                         Ce Jacques là faisait partie du groupe des gamins de la rue. Nous étions quelques uns à grimper aux arbres, à jouer à la guerre avec des bâtons, à sauter dans les flaques d’eau, à glisser sur elles quand elles étaient gelées. Ceci comme tous les garçons qui aiment jouer avec le danger, se taper sur les doigts, s’asperger d’eau…Et c’est bien une vilaine histoire d’eau que je lui reproche encore aujourd’hui que les verres de vin dont il veut me noyer ne peuvent faire oublier.

                                                          Jacques habitait un petit quartier de trois maisonnettes accolées les unes aux autres ne comportant que deux pièces chacune. Je vous laisse deviner l’espace dont pouvait bénéficier chacun quand quatre personnes l’occupaient. C’était son cas. A l’époque, dans les années soixante certaines familles du Nord de la France vivaient dans une extrême pauvreté. C’était l’usine, la mine, un travail harassant, de petits salaires. Les besoins étaient nombreux mais restés en suspens dans l’attente de jours meilleurs. La promiscuité était vécue quotidiennement comme quasi-normale parmi des boîtes de conserves jonchant la cuisine ou mieux des poules et des canards qui y pénétraient sans retenue. Tout ceci sur fond d’illétrisme ,de sales tabliers bleus qui" ornaient" les femmes sur les pas de leur porte quand elles jacassaient comme des pies en parlant de la pluie et du beau temps ! Mes deux copains habitaient là. L’un dormait près de la moto du père, une grosse Terrot que l’homme aimait par dessus tout et passait tout son temps à la faire luire pendant que sa femme récurait leur fille dans un baquet avec de la poudre à laver le linge. La mère et la fille avaient la peau sur les os. Au milieu des hurlements du savon corrosif qui brûlait les yeux, je devinais que ces deux pauvres filles n’en avaient plus pour longtemps à vivre, rongées par la tuberculose à n’en pas douter. C’était notre quotidien à nous trois, les gamins, qui regardions ces tableaux dantesques comme des farces aux sans cesse rebondissements. Dans le quartier il y vivait aussi une veuve.

                                                           Cette dame allait tous les jours au café du village. Outrageusement maquillée, à l’allure clownesque mais bien mise tout de même. Nous la voyions passer près de la maison. Les gens l’appelaient la ” saoulotte ” ou encore la ” poivrotte”. Ces pauvres diables que l’on sait malades aujourd’hui ont été longtemps considérés comme des natures diaboliques et le fait de se moquer d’elles marquait une frontière normale. Les enfants ne s’en privaient pas et la taquinaient comme l’on taquine une distraction faite pour eux. Ils riaient à la voir tituber d’un côté du chemin à l’autre, tomber dans le fossé, se relever, tomber encore. Elle regagnait son quartier pour s’affaler sur son lit, la porte ouverte et cuver son vin jusqu’au lendemain. Elle était la voisine de Jacques qui n’était pas avare de quolibets non plus. Ses parents trouvaient cette voisine insupportable et le gamin se croyait tout permis à son encontre dans un but inconscient peut-être afin qu’elle mette les voiles et cesse d’enlaidir le quartier, ce qui leur ferait plaisir. Mais je crois surtout qu’il existe des enfants méchants de nature et dont le seul plaisir est de s’épanouir dans la souffrance des autres.

                                                              Un jour qu’elle revenait de sa beuverie quotidienne nous jouions tous les trois dans la cour du quartier. On avait à cette époque une douzaine d’années. C’était le mois d’Août, il faisait chaud et Jacques nous arrosait avec un tuyau branché dans la cour. En pinçant le bout le jet devenait puissant et portait loin. L’eau pleuvait ainsi de partout en gouttelettes et l’on se serait cru sous une averse orageuse qui n’épargna pas non plus la revenante.Malgré la brume dans laquelle elle flottait, elle rassembla des forces retrouvées pour s’engouffrer dans sa maison et se laisser tomber sur son lit. Pris par la frénésie ambiante et la chaleur de l’été sans doute, Jacques dirigea le jet puissant sur la porte qui s’ouvrit. Il pénétra à l’intérieur et se mit à viser scrupuleusement le dessus de la cheminée. Les babioles, les photographies encadrées volaient en tout sens. Le jet d’eau n’épargnait rien : les murs, la tapisserie qui commençait à se décoller ni le lit, ni celle qui l’occupait. Il nettoyait tout, lavait tout, faisait table rase d’une vie qu’il fallait faire disparaître. Il était le vengeur des gens propres et honnêtes qui doivent se débarrasser des chancelants qui troublent le décor. Les tasses et les verres qui ne recevaient plus personne se fracassaient contre les murs. Les vêtements dans la garde robe restée ouverte étaient aspergés et dégoulinaient comme sortis d’une machine à laver. Et toute cette eau prenait la direction de la cour comme une inondation normale. Mais la dame ne semblait pas troublée et est restée allongée ne faisant pas à ce qu’il semblait la différence entre la réalité et le cauchemar qu’elle subissait. Le fils du père à la Terrot et moi-même étions stupéfaits du spectacle. Je ne sais si un enfant de douze ans peut être aux prises d’une conscience morale quelconque mais ce que je sais c’est que cette manifestation nous a déplu à tous deux. Le lendemain la jeune veuve s’en allait tout aussi outrageusement maquillée et aussi bien mise que la veille et continuait à tituber à son retour.

                                                              Trente années se sont écoulées et près de moi se vautrait dans le potage et le mauvais vin cet ancien copain de la rue, noyeur de veuve alcoolique et noyé lui même aujourd’hui. Il s’adressait à moi bruyamment, donnait sans arrêt du coude en me demandant de vider mon verre, la bouteille à la main pour me resservir comme si je lui devais quelque chose et que je tardais à lui donner. Alors je compris le message. Devant moi il y avait un pichet rempli d’eau, je le saisis et me levai de ma chaise, passai derrière l’individu à la barbe potagère et lui versai lentement le contenu sur le crâne. Curieusement il n’a pas bougé. Parfois les souvenirs d’enfance nous gardent immobiles quand ils viennent laver nos mauvaises actions passées ! Pour la suite, chacun pourra l’imaginer. Toutes les retrouvailles ne sont pas des embrassades !

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Commentaire de Gohy Adyne le 9 février 2017 à 20:38

La roue tourne cette histoire en donne la preuve.

merci Gilbert pour ce partage.

Bonne fin de semaine.

Amitiés.

Adyne

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