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« Disent les imbéciles" » est un roman de Nathalie Sarraute (née en 1902, décédée en 1999), publié à Paris chez Gallimard en 1976.

 

L'adorable "tableau de famille" que forment une grand-mère "mignonne à croquer" entourée de ses petits-enfants qui la câlinent "se craquèle", sous le poids précisément de cette expression entre guillemets qui, en définissant, en qualifiant, fige, emprisonne, réduit, délimite. Le roman passe ainsi en revue un certain nombre de phrases ou d'expressions, voire de mots, qu'il décortique, pour montrer quels sont leur pouvoir et leur sens véritable: "jaloux", "il aura un menton en galoche", "il nous montre", "c'est vous que ça juge" et surtout "c'est ce que disent les imbéciles". Cette phrase recouvre à elle seule toute la diversité des mouvements qui s'agitent à l'intérieur des personnages anonymes, ou qui les portent vers et contre les autres. C'est cette phrase qui permet aux deux thèmes structurels de l'oeuvre de se rejoindre: celui de l'identité (chacun pouvant s'éprouver comme vide, infini, sans limites, mais se sachant aussi défini par autrui au moyen d'un jeu de qualifications) et celui de la nature des idées (que l'on peut imaginer à l'état pur, isoler d'une quelconque paternité, ou au contraire qui sont possédées par leur "père" autant qu'elles le possèdent). Deux personnages s'affrontent, s'opposent, fusionnent jusqu'à se confondre, pour se séparer de nouveau, etc.; deux maîtres, dont l'un est estimé parce qu'il a rejeté une idée quelconque avec mépris ("C'est ce que disent les imbéciles") et l'autre parce qu'il a fini, après avoir dissocié les "imbéciles" et l'idée en question, par s'en voir attribuer la paternité.

 

Ce roman de Nathalie Sarraute est peut-être le plus achevé de ses livres, le plus rigoureux, qui illustre de la façon la plus pure ses préoccupations littéraires. Elle avance dans l'abstraction avec une logique, une précision toutes mathématiques, formant de véritables équations à partir de formules, organisant des démonstrations jusqu'aux "leçons" finales, exigeant de son lecteur la plus grande attention pour suivre les étapes de ses raisonnements méthodiques. L'abstraction tient au fait que les véritables acteurs du roman sont les mots, d'une part, et les idées, d'autre part, qui sont associés parce qu'ils forment l'échelle des valeurs: la métaphore de l'escalier, qui revient à plusieurs reprises dans le roman - "Escaliers qui s'étirent, ondulent, redescendent, remontent, redescendent et enfin se dressent abrupts jusqu'au ciel... jusque-là où il se tient [...] d'où ils observent celui qui maintenant vers lui rampe, grimpe..." -, est à cet égard significative. Sur cette échelle de valeurs, les personnages, anonymes, parfois difficiles à identifier, désignés par des pronoms qui, au sein de la même phrase peuvent varier, viennent se placer suivant une hiérarchie qui va des "imbéciles" aux "maîtres".

 

L'auteur explore le langage pour lui-même: certains mots, certaines expressions ou phrases sont mis entre guillemets, isolés au sein du texte et étudiés, parfois sous deux angles différents. On rencontre ainsi, tout au long du roman, de micro-analyses stylistiques qui soulignent les différentes connotations d'un possessif, d'un verbe, d'un adjectif, d'un pronom, etc. Et le mot acquiert le pouvoir d'une arme ("La voici, l'arme la plus facile à manier [...]. Rien n'est plus étonnant que la rapidité, la force avec laquelle ce mot frappe"), d'un outil rassurant, d'un mur ("Vite, endiguons [...], amenons les mots fabriqués tout exprès"), d'un objet que l'on peut "se passer" et qui emprisonne l'informe, lui donne des limites et une définition. La phrase clé du texte, "disent les imbéciles", est par exemple tour à tour une prière, un exorcisme ("Prononcez les paroles qui vont vous délivrer... Répétez après nous: cela, c'est ce que disent les imbéciles"), le piège qui se retourne contre celui qui la prononce, la formule magique qui inverse à elle seule une situation. Et le texte rebondit sur ces expressions qui toujours impliquent un ou plusieurs interlocuteurs, progressant donc essentiellement par dialogues (ou monologues dont le sujet se dédouble) selon une véritable maïeutique.

 

Cette exploration du langage a pour enjeu essentiel la question de l'identité: existe-t-on dans, par les mots, ou hors d'eux, en deçà ou en delà? N'est-on que cela, ce puzzle constitué plus ou moins subtilement par les qualifications d'autrui: "Avare [...]. Égoïste. Rancunier. Modeste. Franc. Amoral. [...] Je suis paresseux. Je suis coléreux. Je suis un grand timide. [...] Lui, c'est un compliqué." La tentation est grande d'échapper au mot qui "juge", qui fait "loi", qui définit: "Je ne suis rien... un vide... un trou d'air... Infini. Sans confins... Et tous autour... comme moi." A maintes reprises, le texte capte ces moments où l'identité des personnages oscille entre le rien et le quelque chose, qu'un pronom personnel suffit soudain à figer: "Il est lui. Je suis moi. Nous sommes nous [...] Vous êtes vous. Ils sont eux". L'auteur use de la litanie, de la répétition (les formules sont nombreuses qui réapparaissent intactes au gré de la progression du roman, comme "tel qu'il est", "tous tels qu'ils sont", "chacun sa place", etc.); il fait référence à des contes (le Prince et le Pauvre, Gulliver) qui mettent en scène des confusions ou des recherches d'identité; il organise des "combats" d'identité au sein de dialogues (les interlocuteurs y parlent de leurs places respectives, mais se rejoignent, se fondent par la parole, pour s'éloigner sur un geste, tenter de se confondre dans une idée, etc.); il joue de la confusion pour mieux la mettre en scène, sans décider pour finir si les mots piègent ou libèrent, si une idée caractérise celui qui l'émet, ou est au contraire contaminée par celui qui s'en empare, s'il existe une identité personnelle rassurante, fixée une fois pour toutes à l'intérieur d'une hiérarchie qui distingue clairement les "imbéciles" des autres, de ceux qui sont enfin "quelqu'un".

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