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Judith pouffait de rire.

Le couple était attablé depuis bientôt trois heures. De l'apéritif au dessert, ils avaient ri, bu, mangé, encore ri. Ils sirotaient leur verre de château Dassault 1982.

En arrivant au restaurant, le maître d'hôtel n'avait pas réussi à cacher sa surprise : Judith portait une robe de mariée. Dominique avait annoncé :

— Nous avons réservé. Mastrocristino. Nous sommes mariés depuis... attendez... cinq heures, trois minutes, et vingt-sept secondes.

Le maître d'hôtel leur avait fait penser à un douanier soupçonneux : il avait regardé le couple, consulté son carnet de réservations, puis avait recommencé..

Contre l'avis de son mari, qui semblait se délecter de la perplexité de leur hôte, Judith avait ajouté :

— Ne cherchez pas d'autres convives. Ce soir, nous fêtons notre mariage en tête-à-tête.

Ayant en effet trouvé une réservation au nom cité, le maître d'hôtel avait adressé à Judith un sourire protocolaire :

— Certainement. Au nom de la Villa Lorraine, je vous adresse tous mes vœux de bonheur. Madame, monsieur, si vous voulez bien me suivre ?

Il les avait ensuite guidés dans une grande salle d'un autre âge : plafonds hauts et murs tendus de tissu vert pâle, meubles Charles X, reproductions des célèbres toiles de René Magritte, tapis plain entre gris et taupe.

— Souhaitez-vous prendre l'apéritif au salon ?

— Avec plaisir, avaient-ils dit tous deux en riant.

C'était précisément ce qui avait irrité quelque peu l'officier d'état civil : lors de la cérémonie, ils ne s'étaient pas dit « oui », mais « avec plaisir ». L'homme n'avait pas insisté car l'assemblée avait immédiatement applaudi à faire trembler les murs.

Le repas avait été merveilleux. Le couple était rapidement devenu un objet de curiosité pour l'ensemble du personnel : ce mariage était le plus confidentiel que l'établissement ait connu depuis sa fondation.

À chacune des sept créations proposées par le chef s'étaient associés autant de vins. Parfums de fruits, arômes épicés, marins, doux ou chocolatés, chaque dégustation était venue s'ajouter aux autres comme les instruments sur un thème musical, épousant le crescendo des multiples conversations du couple.

Et Dieu sait si Judith et Dominique – Domenico, Mimmo pour sa maman, et pour sa maman seule – avaient des choses à se dire.

Depuis des mois, ils se parlaient sans cesse : à peu de choses près depuis qu'ils s'étaient rencontrés. Ils n'arrêtaient pas : parfois leurs joutes verbales débordaient sur leurs ébats les plus intimes.

À la fin du repas, le chef de rang finit par prendre le parti de les interrompre.

— Madame, monsieur, prendrez-vous un café, un thé, une infusion ?

Face à la gravité de la question, Judith prit les devants :

— Houlà, attention... En ce qui concerne mon homme, je tiens à vous prévenir, mon mari est exigeant à un point tel que votre café risque fort...

— ...d'être qualifié d' « eau sale », fit Dominique.

— Mon tout nouveau mari est Sicilien.

— Oui, mais ton mari va parcourir 900 kilomètres cette nuit en ta compagnie, donc... un petit café serré sera le bienvenu.

— Certainement. Et madame souhaitera ?

— Un café aussi. Merci.

Le chef de rang se tourna pour prendre congé, puis se ravisa :

— Puis-je me permettre de vous poser une question ?

Judith et Dominique acquiescèrent.

— Célébrer un mariage en tête-à-tête est pour le moins inhabituel, et...

— Nous rejoignons demain quelques amis dans le Vaucluse, dit Judith, nous fêterons cela avec eux.

— …surtout ne vous méprenez pas, Madame. Je voulais juste vous demander s'il vous plairait de laisser quelques mots sur notre livre d'or.

— Avec plaisir, dit Judith. Mais auparavant j'ai une requête à vous soumettre.

Le chef de rang se tourna instinctivement vers Dominique.

— Ne me regardez pas ainsi, cher monsieur, Judith est ma femme, mais tout Sicilien que je suis, je n'ai pas à répondre de ses caprices.

— En fait, non, deux requêtes, renchérit la jeune mariée.

Le chef de rang jeta un regard circulaire à la salle : ils étaient les derniers.

— En un jour pareil je ne vois pas ce que nous pourrions vous refuser, Madame. Je vous écoute.

— Avez-vous de la Chartreuse ?

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Commentaire de Eric Descamps le 30 juillet 2012 à 15:16

@Flora: non ce n'est pas la suite... mais il y en aura une, c'est certain, une dizaine de pages sont déjà là, de même qu'un synopsis. Ici, il s'agit du début de Alvéoles, que je vais partager à raison d'une scène par jour, jusqu'à la fin des vacances...

Commentaire de Gilbert Jacqueline le 30 juillet 2012 à 14:05

Par ce temps d'automne, ce réçit intriguant est une vraie friandise...la suite...la suite...

Merci

Amitiés

Jacqueline

Commentaire de Garcia Sanchez Flora le 30 juillet 2012 à 13:16

Bonjour Eric

C'est la suite de ALVEOLES ???? - il est déjà en vente ????

Belle journée Eric - bisssssssss

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