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 A rebours est un roman de Charles Marie Georges, dit Joris-Karl Huysmans (1848-1907), publié à Paris chez Charpentier en 1884, réédité avec une «Préface écrite vingt ans après le roman» en 1903.

 

La production romanesque de Huysmans s'inscrivait jusque-là dans la lignée naturaliste, sous l'égide du maître, Zola. Avec A rebours, Huysmans s'engage dans une nouvelle voie, qui le conduira vers la littérature dite décadente.

S'il est un livre emblématique de cette littérature, c'est bien A rebours. En effet, le héros, Des Esseintes, dont la voix tend à se confondre avec celle de Huysmans, synthétise les attributs qui font le décadent, le «pâmé».

 

Jean Floressas, duc des Esseintes, dernier représentant d'une race dégénérée, esprit indépendant dégoûté de l'humanité, se retire à Fontenay-aux-Roses où il organise sa solitude avec un raffinement extrême (Notice): il décore son intérieur de couleurs précieusement choisies (chap. 1), transforme sa salle à manger, lieu de repas austères, en cabine de bateau (2), compose une bibliothèque d'auteurs de la décadence latine (3), s'amuse d'une tortue vivante à la carapace incrustée de gemmes, crée un «orgue à bouche» dont les touches effleurées libèrent chacune une liqueur (4), détermine les peintures qui orneront ses murs (5). Un soir, il se remémore ses méfaits passés, la façon dont il contribua à briser un ménage, comment il poussa un adolescent vers le vice et le crime (6).

 

Cette solitude volontaire devient toutefois pesante et contribue à le ramener imperceptiblement à la religion. Des désordres nerveux apparaissent (7). Cherchant à se distraire, il aménage une serre de fleurs aux formes artificielles, aux aspects obscènes et morbides. Dans la nuit, Des Esseintes rêvera d'une femme, la Syphilis, offrant les pourritures florales de son corps (8). Les cauchemars se renouvellent et sa névrose se complaît dans le souvenir d'aventures érotiques, une acrobate androgyne, une ventriloque perverse, un troublant jeune homme (9). Victime d'hallucinations olfactives, Des Esseintes tente de les repousser en créant des parfums subtils qui ébranlent définitivement ses nerfs (10).

 

Voulant distraire sa solitude, il projette un voyage à Londres mais se contentera d'un bar anglais à Paris (11). De retour à Fontenay, il reprend goût à la lecture de Baudelaire, de Barbey d'Aurevilly et des littératures religieuses (12). Mais son estomac se dérègle (13). Grâce à un régime sévère, il peut à nouveau se consacrer à la lecture des auteurs modernes (14). D'autres hallucinations apparaissent, auditives cette fois, qui réveillent en lui le souvenir de ses musiques de prédilection. Il se décide à appeler un médecin qui le guérira mais lui enjoindra de retourner à Paris (15). Évoquant avec effroi les perversions de la société humaine, Des Esseintes se résigne à en affronter les médiocrités (16).

 

Avec A rebours, Huysmans consacre donc sa rupture avec le naturalisme, mais de façon inconsciente, comme il l'avoue dans sa Préface de 1903: «Je cherchais vaguement à m'évader d'un cul-de-sac où je suffoquais, mais je n'avais aucun plan déterminé et A rebours qui me libéra d'une littérature sans issue, en m'aérant, est un ouvrage parfaitement inconscient.» Rupture insensible donc, mais radicale. Zola en eut d'ailleurs parfaitement conscience puisque, à la parution d'A rebours, il parla de trahison du naturalisme. En effet, la généalogie et l'hérédité fantaisistes de Des Esseintes, ses maladies et leurs remèdes sont autant d'attaques voilées contre les théories naturalistes sur l'individu et contre l'utilisation, par les romanciers, d'un savoir médical trop primaire. Huysmans s'attache à décrire une tout autre maladie que celles qu'appréhendaient les naturalistes: une maladie moderne, la névrose, l'ennui. Maladie insaisissable par laquelle le corps se soumet aux pulsions d'une âme compliquée, souffrant de sa supériorité, dont la volonté est réduite à néant. Telle est l'âme moderne et tel sera A rebours.

 

La modernité s'exprime dans le parti pris de composition romanesque: «Supprimer l'intrigue traditionnelle, voire la passion, la femme, concentrer le pinceau de lumière sur un seul personnage, faire à tout prix du neuf» (Préface). Nous nous trouvons donc face à une succession de chapitres sans lien, qui ne sont jamais que prétextes à des articles critiques sur l'esthétique, que notre unique personnage prend à son compte et derrière lequel nous reconnaissons Huysmans. Pareil florilège d'essais incarne bien cette tendance de l'esthète de la fin du XIXe siècle à n'être qu'un dilettante comme Des Esseintes, et comme plus tard Swann (voir A la recherche du temps perdu), un individu raffiné qui organise chez lui un véritable musée de pièces rares et choisies, de bibelots.

L'esthétique du bibelot, objet déraciné de sa culture et qui flatte le regard de son propriétaire, telle est la grande attitude esthétique de cette fin de siècle que dévoile A rebours. Chacun des seize chapitres développera ainsi un thème différent: «Le coulis d'une spécialité, le sublimé d'un art différent» (Préface). L'ensemble s'organise selon deux grands axes: définition des choix artistiques du décadent, et description de ses goûts en général. Ces deux optiques éclairent son essentielle manie: toujours il se tourne vers ce qui est «à rebours» de la pensée commune.

 

Ainsi, ce que Des Esseintes recherche dans l'art, c'est une expressivité extrême, un langage écartelé entre la violence et un raffinement ciselé, distendu jusqu'au malaise. En matière de littérature, Des Esseintes agrée d'abord les auteurs latins: rejetant Virgile, Horace et Cicéron, il isole Pétrone, Apulée, et quelques décadents mineurs pour leur style en force, composite et audacieux (chap. 3).

En littérature moderne (chap. 12), «il s'intéress[e] aux oeuvres mal portantes, minées, irritées par la fièvre», appréciant leurs «faisandages, ces taches morbides, ces épidermes talés et ce goût blet».

Trois auteurs sont particulièrement choyés: Baudelaire, bien entendu, pour avoir été le premier à révéler «la psychologie morbide de l'esprit qui a atteint l'octobre de ses sensations»; Barbey, au sadisme mystique; Mallarmé, enfin, qui sut porter à son apothéose le style décadent: écriture «affaiblie par l'âge des idées, épuisée par les excès de la synthèse, sensible seulement aux curiosités qui enfièvrent les malades et cependant pressée de tout exprimer à son déclin». Par l'analyse de ces trois auteurs, Huysmans met en abyme ce qu'est A rebours: la triple évocation de la névrose moderne, de la tentation du mysticisme et de la langue à son déclin. Des Esseintes n'oublie pas la littérature religieuse, mais l'attaque pour son inconsistance - à l'exception de Lacordaire, dont il apprécie le débordement de style. Dans le domaine de la peinture (chap. 5), Des Esseintes glorifie une esthétique morbide et perverse qui, par une technique hallucinatoire, pousse l'âme dans ses derniers retranchements et en exhume les obsessions et les terreurs (Moreau, Jan Luycken, Bresdin, Redon). En musique, Des Esseintes goûte l'oeuvre de Wagner, Schumann, Schubert, faite de gravité et d'hystérie retenue, mais surtout le plain-chant aux résonances douloureuses.

 

Le second axe thématique, sur les sens et le luxe, est une théorie générale d'esthétique, placée sous le double signe de la synesthésie et de l'artifice qui lui paraît «le signe distinctif du génie» (chap. 2).

Il s'agit en effet d'embrasser toutes les sensations mais avec un degré d'élaboration qui ne peut se satisfaire que de l'artificiel. Au chapitre 1, Des Esseintes choisit les couleurs afin qu'elles puissent s'exhaler à la lumière artificielle et s'harmoniser avec ses états d'âme. Les gemmes de la tortue (chap. 4) seront plus étranges que précieuses, refusant une conception vulgaire du luxe. L'épisode des fleurs (chap. 8) est l'un des plus intéressants: choisies parce qu'elles paraissent artificielles, leurs formes obscènes évoquent des sexes aux couleurs hideuses, des chairs corrompues par la maladie, comme ces «Amorphophallus [...] aux longues tiges noires couturées de balafres, pareilles à des membres endommagés de nègre» ou toutes celles qui «comme rongées par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées de roséoles, damassées de dartres». Ici, se trouvent résumées deux tendances de la décadence: le goût de l'inversion, lorsque la nature se fait artifice, et la fascination pour un érotisme morbide et dégénéré. Le même goût du paradoxe se manifeste dans l'ameublement, à la fois extravagant comme cette cabine de bateau peuplée de poissons mécaniques (chap. 2), et faussement austère comme la chambre à coucher rappelant une cellule monacale mais de façon que les plus riches étoffes imitent les textures les plus pauvres (chap. 5).

Les scènes de l'orgue à bouche (chap. 4) et de la création des parfums (chap. 10) évoquent des expériences de synesthésie: dans l'orgue, chaque note correspond à une liqueur, chaque mélodie créant un cocktail unique, et chaque parfum se doit de provoquer des visions de villes et de paysages hallucinés. Des Esseintes passe ainsi en revue quatre sens: la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût.

Seul le toucher n'est pas explicitement évoqué. Pourquoi? Parce que le décadent n'a pas de chair, il n'a qu'un corps, dont les perceptions s'appliquent à des objets distanciés et exceptionnels, un corps miné par la névrose et dont les fonctions se détériorent: il n'a plus ni sexe ni estomac.

 

A rebours est donc le tableau de la névrose moderne et de ses causes. Parce qu'il est dégoûté par la perversion médiocre d'une société comblée de luxe et de confort (chap. 16), le décadent cherche à pousser plus loin le raffinement. Il lui faut ranimer ses désirs par une constante excitation intellectuelle: Des Esseintes se fait initiateur du vice et du cynisme (chap. 6), tente d'aiguillonner son appétit sexuel par des procédés artificiels ou malsains (chap. 9). En vain. Le décadent retombe toujours dans l'ennui, sa complication interne entraînant une insatisfaction perpétuelle et un pessimisme inépuisable.

 

Cette âme de décadent se doit de trouver place dans une écriture que Paul Bourget définit ainsi: «Un style de décadence est celui où l'unité du livre se décompose pour laisser la place à l'indépendance de la page, où la page se décompose pour laisser la place à l'indépendance de la phrase et où la phrase se décompose pour laisser la place à l'indépendance du mot.» Définition parfaite de ce qui préside à la composition d'A rebours: un éclatement du récit et de l'écriture en mille détails. Dispersion, mais aussi surcomplication. Le style tente de restituer le dernier râle du Verbe qui meurt de l'outrance et de l'indicible, tout comme l'âme du décadent. Le style de Huysmans devient ainsi contourné, se débat dans des floraisons denses et multiples, recherchant désespérément le néologisme et l'adjectif rare. Les mots se muent en bibelots précieux, exilés de leur propre sens, à réinventer: «Sur la cheminée dont la robe fut, elle aussi, découpée dans la somptueuse étoffe d'une dalmatique florentine, entre deux ostensoirs, en cuivre doré, de style byzantin, provenant de l'ancienne Abbaye-aux-Bois-de-Bièvre, un merveilleux canon d'église, aux trois compartiments séparés, ouvragés comme une dentelle, contient, sous le verre de son cadre, copiées sur un authentique vélin avec d'admirables lettres de missel et de splendides enluminures, trois pièces de Baudelaire.»

 

Le renversement et le déséquilibre sont donc généraux. Une seule issue à cette déroute semble possible: la foi, la foi qui s'insinue dans l'esprit de Des Esseintes dès le chapitre 6 et resurgit à la fin du roman: «L'impossible croyance en une vie future serait seule apaisante.» Sans le savoir, en s'attachant à l'art religieux, Des Esseintes s'attache peu à peu à la religion, comme la Madame Gervaisais des Goncourt (voir Madame Gervaisais): «L'Église [...] tenait tout, l'art n'existait qu'en Elle et que par Elle» (Préface).

 

En effet, A rebours, au dire même de Huysmans dans sa Préface, prépare sa réconciliation avec le catholicisme et constitue «une amorce de [s]on oeuvre catholique». Barbey avait prédit cette évolution dès la parution de l'ouvrage: «Après un tel livre, il ne reste plus à l'auteur qu'à choisir entre la bouche d'un pistolet et les pieds de la croix.» Huysmans, comme peut-être Des Esseintes, a déjà choisi.

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