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Les Lumières en marche: "Zaïre" où le choix de la pitié est aussi celui de l'humain contre le transcendant.

"Zaïre" est une en cinq actes et en vers de François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), créée à Paris à la Comédie-Française le 13 août 1732, et publiée à Paris chez Bauche et à Rouen chez Jore en 1733. Dans un troisième tirage, la même année, l'oeuvre est précédée d'une "Épître dédicatoire à M. Falkener".

 

Le 29 mai 1732, Voltaire annonce à son ami Cideville qu'il travaille à une tragédie entre "Turcs et chrétiens" où l'on verra "tout ce que la religion chrétienne semble avoir de plus pathétique" et tout ce que "l'amour a de plus tendre et de plus cruel". Elle est terminée en vingt-deux jours. Succès mitigé lors de la première: les acteurs jouaient mal. Bientôt "on s'y étouffe" et Voltaire attribue ce triomphe aux "grands yeux noirs" de Mlle Gaussin. Des parodies sont jouées par les Italiens, Arlequin au Parnasse ou la Folie de Melpomène de l'abbé Nadal, les Enfants trouvés ou le Sultan poli par l'amour de Dominique et Romagnesi. Zaïre fait pleurer, elle est traduite, jouée sur les grandes scènes européennes, et 488 fois à la Comédie-Française entre 1732 et 1936.

 

La scène est à Jérusalem au temps de la croisade de Saint Louis. Zaïre, jeune esclave qui ignore tout de sa naissance, aime Orosmane, un "soudan", fils de Saladin. Elle en est aimée et Orosmane veut la prendre comme unique épouse malgré la coutume musulmane. Arrive Nérestan, un chevalier chrétien, naguère captif avec Zaïre, qui apporte la rançon de dix prisonniers. Orosmane accorde la grâce de cent captifs, mais en excepte Zaïre et le vieux Lusignan, dernier des souverains chrétiens de Jérusalem (Acte I). Zaïre a sollicité et obtenu la grâce de Lusignan. Le vieillard reconnaît en Zaïre et Nérestan ses enfants: la croix que porte Zaïre, la cicatrice d'une blessure reçue par Nérestan le prouvent. Lusignan presse sa fille de devenir chrétienne et lui fait jurer de garder le silence sur ses origines (Acte II). Nérestan obtient de s'entretenir avec Zaïre. Lusignan se meurt. Zaïre promet à son frère de recevoir le baptême et de différer jusque-là son mariage. Alors que la cérémonie nuptiale est prête, le désespoir de Zaïre, ses larmes, ses réticences éveillent la jalousie d'Orosmane (Acte III). Orosmane et Zaïre se revoient, partagés entre des sentiments contraires. Orosmane essaie en vain d'arracher à Zaïre son secret. Elle demande un jour de délai. Mais voici qu'on remet au soudan un billet de Nérestan, destiné à Zaïre, mais rédigé de telle façon qu'Orosmane se croit trahi, et décide de soumettre la jeune fille à une épreuve en lui faisant remettre ce billet qui lui fixe un rendez-vous (Acte IV). Orosmane erre dans les ténèbres. Zaïre avance "le coeur éperdu". En l'entendant appeler Nérestan, Orosmane se jette sur elle et la poignarde. Nérestan survient enfin. Orosmane découvre l'affreux malentendu; il se tue après avoir accordé la liberté à tous les esclaves chrétiens (Acte V).

 

Dans "l'Épître dédicatoire" de Zaïre, Voltaire reconnaît qu'il doit au théâtre anglais la hardiesse d'avoir mis sur scène les noms des anciennes familles françaises. Les croisades servent de toile de fond à cette tragédie dans laquelle Voltaire mêle les allusions à des événements réels (l'appareillage de la flotte française pour l'Égypte date du 30 mai 1249) et des détails inventés. L'accent est mis sur l'ardeur religieuse des croisés, Nérestan et Lusignan sont des soldats du Christ; le monde musulman se réduit à des stéréotypes, Orosmane est un Oriental aux passions violentes. Le Moyen âge accède à la dignité tragique.

 

La dette anglaise de Voltaire ne se limite pas à cette inspiration nationale. Zaïre évoque Othello: Voltaire n'en dit mot, mais dès 1738 l'abbé Leblanc l'accuse de plagiat. Le meurtre d'une femme aimée par un amant jaloux et mal conseillé est le thème commun aux deux pièces. Mais tandis que la jalousie est au coeur de l'oeuvre de Shakespeare, le conflit entre le devoir filial et la passion l'est dans celle de Voltaire où le christianisme s'oppose à l'amour. L'Avertissement de l'édition de 1738 précise: "On l'appelle tragédie chrétienne, et on l'a jouée fort souvent à la place de Polyeucte." La grâce triomphe dans Polyeucte. Femme victime, Zaïre ne meurt pas convertie, et les deux amants, le musulman et la jeune fille d'origine chrétienne, sont réunis dans la mort. Voltaire, dont le rôle préféré était celui du vieux Lusignan, avait beau déclamer avec conviction la grande tirade: "Mon Dieu, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire", sa tragédie est "philosophique". Elle proclame la contingence des religions, les vertus d'un païen. "S'il était né chrétien, que serait-il de plus?" interroge Zaïre. Même le dur Nérestan l'entrevoit au dénouement. Des péripéties - billet intercepté et de rédaction ambiguë -, des reconnaissances interviennent pour conduire les héros au double sacrifice final. Mais c'est la foi sans faille des croisés, leur prosélytisme religieux, la loi du sang, le "sang de vingt rois", le "sang des martyrs", le "sang des héros" que Zaïre trahit dans des lieux sacrés, qui sont à l'origine d'un drame purement humain. Cette pièce où Voltaire s'est abandonné à la "sensibilité" de son coeur se développe sous le signe du pathétique. Le choix de la pitié est aussi celui de l'humain contre le transcendant.

 

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