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"Voyage au bout de la nuit" jusqu'au 4 décembre 2016, au théâtre des Martyrs

Philippe Sireuil   mettait  en scène  la première partie du roman-fleuve de Louis-Ferdinand Céline « Voyage au bout de la nuit » (1932) en février dernier.  La  reprise du spectacle à Bruxelles au théâtre des Martyrs,  est aujourd'hui la bienvenue dans le contexte de violences mondiales effrénées qui nous entourent. Une question se pose : il y aurait-il du courage dans la lâcheté ?

« ...Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat… 
- Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans… Je ne la déplore pas moi… Je ne me résigne pas moi… Je ne pleurniche pas dessus moi… Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir. »

 L'interprétation du personnage de Bardamu par la comédienne Hélène Firla  est hypnotique. Elle prête son souffle et son  jeu magistral  à  l'un des textes les plus puissants de la littérature française du XXe. Dans un même creuset de mots en ébullition,  l’homme et la femme  se retrouvent  soudés dans le même rejet de l’innommable, à contre-courant de tout ce qui, à l’époque et à la nôtre, entraîne vers la débâcle absolue.

 Bardamu est assis sur un banc de pierre, lisse comme un autel, le visage et le corps sculptés par des jeux de lumière, fumant, crachant, narrant, soliloquant à perte de verbe sur l’horreur et l’absurdité de la Grande guerre, la souffrance de l’humanité. La voix  vient d’outre-tombe, d’un mort vivant qui s’extirpe d’un trou d’obus, qui rassemble des bribes de mémoire. A lui tout seul, le personnage assis dos au mur, homme vieilli, à lunettes, vêtu d’un complet trois pièces et chapeau melon représente des millions de voix éteintes par le sang meurtrier des champs de bataille.

A elle toute seule,  la comédienne Hélène Firla, incarne les émotions du chœur  des tragédies grecques. Et le sang coule.  Dès les premières phrases, on oublie que l’homme est interprété par une femme. Ce qui se  déroule devant nos yeux nous plonge au cœur de l’humanité et dans sa fragilité. 

Comme c'est absurde! Bardamu s’est engagé sur un coup de tête dans l’armée, séduit par la musique et  la belle allure d’une parade militaire ! Une fois au front, il est en proie à l’horreur et à l’absurdité de la guerre.

« Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ? Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! Décidément, je le concevais, je m’étais embarqué dans une croisade apocalyptique. »

Comme c’est absurde et révoltant ! Faut-il que ce soit la guerre qui révèle les tréfonds de la nature humaine ? Faut-il que la bête resurgisse indéfiniment ?  La terrifiante volupté du sang dans chaque massacre, dans chaque hécatombe ne supprime-t-elle pas les moindres formes d’amour ou d’intelligence? Les héros ivres d'orgueil ne croient même pas à leur propre mort ! Et, devant les récits d’héroïsme, les spectateurs trépignent de joie…quelle folie! 

Louis-Ferdinand n’a que 20 ans quand il est entraîné dans le sillage du grand Carnage. Avec ce texte, nous sommes face à un véritable Guernica littéraire, une explosion de parler vrai, une dénonciation de la mort par bêtise humaine. Le délire verbal rejoint le délire sur le front. Le langage châtié croise avec l’insolence et la liberté de l'expression populaire, mais tous les humains sont otages de l’hydre de la guerre.

Dès les premières lignes,  Bardamu avoue sa peur:

« On était faits comme des rats ! »  « Moi, je leur avais rien fait aux allemands ! Une formidable erreur! »

Dès le début, il sait qu’il est lâche, qu’il n’a pas l’étoffe du héros. C’est quoi, ce patriotisme,  cette gloire,  sous le couvert d’un soit-disant altruisme ? Il est embarqué dans une croisade apocalyptique sans fuite possible, convaincu qu’il aura de moins en moins d’espérance d’en revenir.

« Quand on n’a pas d'imagination, mourir c'est peu de chose, quand on en a, mourir c'est trop ! »

lâche l’anti-héros dans un souffle, épuisé de sa lutte  frénétique contre l’obscurité bouleversante des « homicides énormes et sans nombre ».  L'anti-héros est endossé avec grandeur par  une femme, Hélène Firla qui expose devant un public cloué de stupeur, avec immense talent et dans une multitude de registres,  cette humanité bafouée au sein de la vaste farce globale qui ne rêve que de l’anéantissement de l’autre.

http://www.theatre-martyrs.be

Contact
billetterie@theatre-martyrs.be 
02 223 32 08 

place des Martyrs, 22
1000 Bruxelles

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Commentaire de Deashelle le 17 juin 2018 à 15:22

 PARTIR DU 6 JUILLET PROCHAIN ...
"C'est donc une femme qui endosse, à la première personne, le périple d'un homme, Ferdinand Bardamu, dans l'horreur de la guerre, cet abattoir aveugle et absurde qu'a engendré la folie humaine. Cheveux tirés, chapeau melon sur la tête, en sombre costume trois-pièces, la comédienne suisse fait d'abord illusion, avec sa voix grave et son regard ténébreux, dans les volutes mystérieuses de cigarettes fumées à la chaîne. Peu à peu, les intonations plus féminines se relâchent, le personnage d'une maîtresse s'intercale dans le jeu et, finalement, cet entre-deux, mi-homme, mi-femme, donne des nuances fascinantes au voyage. Derrière ces fulgurances de féminité, il y avait l'idée de parer Bardamu d'une fragilité, d'une douleur, dont n'aurait pas pu rendre compte un acteur masculin. Pari réussi ! 
Catherine Makereel
LE SOIR
20.02.2016

VEN, 6 JUILLET ET 20 AUTRES DATES
Théâtre Episcène Avignon
Commentaire de Deashelle le 25 novembre 2016 à 13:33

Ecrit de la main de Céline, il était enfermé dans un coffre-fort de la BnF. Il en est sorti, rien que pour vos yeux...

....Toutes les pages y sont, sans retouches, en couleur, que chaque encre, chaque crayon conserve la sienne. Il y en a 1040. Pour en dire toute la richesse, il faudrait l'avoir épuisée. Mais c'est qu'elle est inépuisable. Céline, dans une lettre qui accompagnait la dactylographie proposée aux éditeurs, les avertissait pour ne pas les prendre en traître: «C'est du pain pour un siècle entier de littérature.» Cette édition du manuscrit, c'est le pain avec le beurre.

Commentaire de Deashelle le 25 novembre 2016 à 13:32
Commentaire de Deashelle le 25 novembre 2016 à 12:19

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Commentaire de Deashelle le 25 novembre 2016 à 11:21

Commentaire de Deashelle le 25 novembre 2016 à 11:14

                L'inscription

et la  participation à ce résau

   sont  entièrement grauits.

       Le réseau est modéré

Les rencontres littéraires de Bruxelles

Le projet est lancé le 28 mars 2017. J'y ai affecté les heureux talents de Gérard Adam pour mener ce projet à bonne fin

Billets culturels de qualité
     BLOGUE DE              DEASHELLE

Quelques valeurs illustrant les splendeurs multiples de la liberté de lire

Focus sur les précieux billets d'Art de François Speranza, attaché critique d'art du réseau Arts et Lettres. Ces billets sont édités à l'initiative de Robert Paul.

ABSTRACTION LYRIQUE - IMAGE PROPHETIQUE : L'ART DE KEO MERLIER-HAIM

DE L’ABSTRACTION DES CORPS : L’ART DE DEJAN ELEZOVIC

L'IMAGE DE LA FEMME DANS LA MYTHOLOGIE D'ARNAUD CACHART

L’IDEE, ARCHITECTURE DE LA FORME : L’ŒUVRE DE BERNARD BOUJOL

LE THEATRE DES SENS : L’ŒUVRE D’ALEXANDRE PAULMIER

DU CIEL INTERIEUR A LA CHAISE HUMAINE : L’ŒUVRE DE NEGIN DANESHVAR-MALEVERGNE

VARIATIONS SUR LE BESTIAIRE : L’ŒUVRE DE ROBERT KETELSLEGERS

ELIETTE GRAF ENTRE POESIE ET MAGIE

COULEURS DE MUSIQUE, MUSIQUE DES COULEURS : L’ART DE HOANG HUY TRUONG

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LE SIGNE ENTRE PLEINS ET VIDES : L’ŒUVRE DE CHRISTIAN GILL

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DE L’ESTHETIQUE DU SUJET : L’ART DE JIRI MASKA

 

 ENTRE REVE ET FEMINITE : L’ŒUVRE DE CHRISTIAN CANDELIER

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SURREALISME ET HUMANISME EXPRIMENT L’ŒUVRE D’ALVARO MEJIAS

UN THEATRE DE COULEURS ET DE FORMES : L’UNIVERS D’EDOUARD BUCHANIEC

CHRISTINE BRY : CAVALCADES AU CŒUR DE L’ACTE CREATEUR

QUAND LE MYTHE S’INCARNE DANS L’ART : L’ŒUVRE D’ODILE BLANCHET

D’UN SURREALISME L’AUTRE : LES FLORILEGES DE MARC BREES

DE LA TRANSPARENCE DE L’AME : L’ŒUVRE DE MARIE-CLAIRE HOUMEAU

VERS UN AUTRE SACRE : L’ŒUVRE DE RODRIGUE VANHOUTTE

traduit en espagnol via le        lien en bas de page

     http://bit.ly/29pxe9q

LE SIGNE ENTRE LA CULTURE ET LE MOI : L’ŒUVRE DE LYSIANE MATISSE

DE LA MATIERE ENTRE LES GOUTTES DE L’ESPACE : L’ŒUVRE DE FRED DEPIENNE

FREDERIQUE LACROIX-DAMAS - DU PALEOLITHIQUE AU CONTEMPORAIN : RETOUR SUR L’ORIGINE DU MONDE

ENTRE SURREALISME ET METAPHYSIQUE : L’ŒUVRE DE GHISLAINE LECHAT

LA FEMME CELEBREE DANS LA FORME : L’ŒUVRE DE CATHERINE FECOURT

LA LIGNE ENTRE COULEURS ET COSMOS : L’ŒUVRE DE VICTOR BARROS 

CHRISTIAN BAJON-ARNAL : LA LIGNE ET LA COULEUR : L’ART DE L’ESSENCE

LE ROMAN DE LA ROSE : L’ECRITURE PICTURALE DE JIDEKA


MARTINE DUDON : VOYAGE ENTRE L’ESPACE ET LA FORME

TROIS MOMENTS D’UNE CONSCIENCE : L’ŒUVRE DE CATHERINE KARRER

CHRISTIAN KUBALA OU LA FORME DU REVE

L’ŒUVRE DE JACQUELINE GILBERT : ENTRE MOTS ET COULEURS

TROIS VARIATIONS SUR UN MEME STYLE : L’ŒUVRE D’ELIZABETH BERNARD

ISABELLE GELI : LE MOUVEMENT PAR LA MATIERE

L’ART, MYSTIQUE DE LA NATURE : L’ŒUVRE DE DOROTHEE DENQUIN

L’AUTRE FIGURATIF : l’ART D’ISABELLE MALOTAUX

CLAUDINE GRISEL OU L’EMOTION PROTAGONISTE DU MYTHE

VOYAGE ENTRE LYRISME ET PURETE : L’ŒUVRE ABSTRAITE DE LILIANE MAGOTTE

GUY BERAUD OU L’AME INCARNEE DANS LA FORME

LA FEERIE DE L’INDICIBLE : PROMENADE DANS L’ŒUVRE DE MARIE-HELENE FROITIER

JACQUELINE KIRSCH OU LES DIALOGUES DE L’AME

DU CORPS ET DU CODE : L’HERITAGE PICTURAL DE LEONARD PERVIZI

JACQUES DONNAY : ITINERAIRES DE LA LUMIERE

MIREILLE PRINTEMPS : DIALOGUE ENTRE L’ESPACE ET LE SUJET

STEPHAN GENTET: VOYAGE ENTRE LE MASQUE ET LE VISAGE

MARC LAFFOLAY : LE BOIS ET LE SACRE

FLORENCE PENET OU LA COULEUR FAUVE DES REVES

LE SURREALISME ANCESTRAL DE WILLIAM KAYO

CLARA BERGEL : DE L’EXISTENCE DU SUJET



GERT SALMHOFER OU LA CONSCIENCE DU SIGNE

ALFONSO DI MASCIO : D’UNE TRANSPARENCE, l’AUTRE

 

LESLIE BERTHET-LAVAL OU LE VERTIGE DE L’ANGE


TINE SWERTS : L’EAU ENTRE L’ABSTRAIT ET LA MATIERE


ELODIE HASLE : EAU EN COULEURS


RACHEL TROST : FLOATING MOMENTS, IMPRESSIONS D’INSTANTS


VILLES DE L’AME : L’ART DE NATHALIE AUTOUR


CHRISTIAN LEDUC OU LA MUSIQUE D’UNE RENAISSANCE


CHRISTIGUEY : MATIERE ET COULEUR AU SERVICE DE L’EXPRESSION


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BOGAERT OU L’ART DE LA MYSTIQUE HUMAINE


MICHEL BERNARD : QUAND L’ART DANSE SUR LES EAUX


PERSONA : DE L’ETAT D’AME AU GRAPHISME. L’ŒUVRE D’ELENA GORBACHEVSKI


ALEXANDRE SEMENOV : LE SYMBOLE REVISITE


VERONICA BARCELLONA : VARIATIONS SUR UNE DEMARCHE EMPIRIQUE


FRANCOISE CLERCX OU LA POESIE D’UN MOMENT


XICA BON DE SOUSA PERNES: DIALOGUE ENTRE DEUX FORMES DU VISIBLE


GILLES JEHLEN : DU TREFONDS DE L’AME A LA BRILLANCE DE L’ACHEVE


JIM AILE - QUAND LA MATIERE INCARNE LE DISCOURS


DIMITRI SINYAVSKY : LA NATURE ENTRE L’AME ET LE TEMPS


FRANÇOISE MARQUET : ENTRE MUSIQUE ET LEGENDE


CLAUDINE CELVA : QUAND LA FOCALE NOIE LE REGARD


LES COULEURS HUMAINES DE MICAELA GIUSEPPONE


MARC JALLARD : DU GROTESQUE A L’ESSENTIEL


JULIANE SCHACK : AU SEUIL DE L’EXPRESSIONNISME MYSTIQUE


ROSELYNE DELORT : ENTRE COULEUR ET SOUVENIR


BETTINA MASSA : ENTRE TEMPS ET CONTRE-TEMPS

XAVI PUENTES: DE LA FACADE A LA SURFACE : VOYAGE ENTRE DEUX MONDES

MARYLISE GRAND’RY: FORMES ET COULEURS POUR LE TEMPS ET L’ESPACE

MARCUS BOISDENGHIEN: ETATS D’AME…AME D’ETATS : EMOTIONS CHROMATIQUES

 

JUSTINE GUERRIAT : DE LA LUMIERE

 

BERNADETTE REGINSTER : DE L’EMOTION A LA VITESSE

 

ANGELA MAGNATTA : L’IMAGE POUR LE COMBAT

 

MANOLO YANES : L’ART PASSEUR DU MYTHE

 

PIERRE-EMMANUEL MEURIS: HOMO LUDENS

 

MICHEL MARINUS: LET THE ALTARS SHINE

 

PATRICK MARIN - LE RATIONNEL DANS L’IRRATIONNEL : ESQUISSES D’UNE IDENTITE

 

CHRISTIAN VEY: LA FEMME EST-ELLE UNE NOTE DE JAZZ?

 

SOUNYA PLANES : ENTRE ERRANCE ET URGENCE

 

JAIME PARRA, PEINTRE DE L’EXISTENCE

Bruxelles ma belle. Et que par Manneken--Pis, Bruxelles demeure!

Menneken-Pis. Tenue de soldat volontaire de Louis-Philippe. Le cuivre de la statuette provient de douilles de balles de la révolution belge de 1830.

(Collection Robert Paul).

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