En trois lignes, c'est tout notre quotidien qui défile. Le bruit doux de la pluie m'a réveillé. Une nouvelle journée s'ouvre, "on traverse le temps, une date, une journée et puis elle est traversée », cesse. Ni grand bonheur particulier à en attendre, et on l'espère ni grande peine. Une journée.
(Marguerite Duras)
Depuis le début de mon séjour à la clinique dans cette aile qui ne devrait pas être la mienne, j’ai essayé de vivre chaque journée comme si elle était unique…Heureusement, pour cela, j’ai eu l’aide des infirmières trop contentes d’échapper pendant quelques instants à des patients incontinents, revendicatifs ou agonisants…
J’aurais sans doute pu finalement avoir une autre chambre en chirurgie, plus adaptée à mon cas, mais je m’en étais arrangée, me disant qu’une journée passée était une journée de gagnée et que ça n’en valait vraiment pas la peine.
On décrie l’impatience et la fougue de la jeunesse… Mais qui vit encore 24h sur 24 en immersion dans le monde de la vieillesse ? Je l’avais déjà fait… Ce qui m’avait privé de jeunesse… Pourtant, quand je suis née, ces ‘vieux’ là avaient mon âge actuel… Mais ils avaient connu les deux guerres et leurs privations, ils s’octroyaient donc le droit d’être égocentriques, méchants, revanchards… Et on le leur laissait, parce que c’était ainsi… parce qu’on n’imaginait pas qu’il puisse en être autrement. On leur devait bien ça.
Les années ont passé… Ils se sont bien vengés des guerres… Ceux qui restent n’ont pas changé… Ceux qui sont venu s’ajouter sont pareils…
Ah ! L’impatience et la méchanceté de la vieillesse… J’y suis en pleine immersion… M’excusant presque de n’être que crucifiée sur mon lit alors que leur leitmotiv est leur douleur chronique (qui disparait bizarrement quand ils pensent qu’on ne les voit pas), leur droit d’aînesse et leur transit qu’ils surveillent la montre en main…
Une nouvelle nuit à passer en compagnie d’une adepte du Lexotan… pris dès huit heures… Ronflements assurés… Peu m’importe, je décale ma nuit puisqu’il m’est impossible de lire ou de regarder la télévision… Sous peine de ne pas échapper à la litanie des malheurs de Marguerite à devenir vieille… Sous-entendu que, moi, la jeune, je ferais bien d’en tenir compte.
Je l’ai fait… Elle a alors trouvé d’autres prétextes, d’autres moyens d’être encore plus désagréable… Mais tellement attendrissante pour des oreilles complaisantes.
Me rendant compte que j’étais tout de même ici pour aller mieux et que la vitesse de mon rétablissement était directement proportionnel avec mon mental, il fallait que je trouve rapidement une solution…
J’avais fait des concessions, cela n’allait pas à sens unique…
Je n’ai jamais pratiqué le judo mais je sais que la technique est d’utiliser la propre force de l’adversaire contre lui-même…
Une conversation animée eut alors lieu… Ne lui laissant pas le temps de jouer à ce qu’elle faisait le mieux… Une fois acculée, elle faisait celle qui perdait tous ses moyens (« quelle affaire de devenir vieux, n’est-ce pas, j’oublie tout, je perds la tête »)… A d’autres, ma vieille, à force de vivre avec toi, j’ai pu voir que tu n’étais qu’une vraie peau de vache…
Face à face… mes yeux lui reflétaient ce qu’elle était vraiment… J’étais moi aussi capable de faire des coups en douce… d’exiger parce que je payais pour ça… et de lui rendre la vie plus impossible encore qu’elle ne pouvait l’imaginer…
Je l’ai entendue dire à une amie venue lui rendre visite que j’étais méchante… J’avais gagné, elle avait peur de moi. Je ne lui ferai rien de méchant, ce n’est pas dans ma nature et je continue de « pratiquer » le couvre-feu à l’heure des poules, mais elle me respecte enfin.
Elle est en train de ronfler à l’heure on ne peut plus matinale où j’écris ces lignes… Une nouvelle journée commencera bientôt… A la cadence des changements de couches, des petits déjeuners boudés parce que ce n’est plus une heure… Hier, il était servi avec une vingtaine de minutes de retard… des toilettes interminables… des transits observés et décrits avec minutie… De préférence alors que vous vous délectez de votre première biscotte trempée dans du bouillon, votre seul repas permis depuis dix jours…
Elle part dans deux jours… Rétablie d’une gastro due à un aliment périmé qu’elle aurait ingurgité… Son baluchon encombre la chambre trop petite pour deux lits… Je n’arrive pas à manœuvrer correctement le pied à perfusion qui me permet un peu de liberté… Cela ne la dérange que quand j’utilise ses propres arguments : « quelle affaire de subir une telle opération… Et dire qu’avant, j’aurais pu porter ça sans problème mais maintenant, il faut bien que je me débrouille comme je peux »
Le sac est alors déplacé en grommelant… dans un endroit tout aussi improbable. Le fossé des générations n’est pas prêt à se combler…
Deviendrais-je, moi, une délicieuse petite vieille ? Mes petits-enfants m’imaginent déjà en sorcière…C’est donc raté pour moi…
Les premiers oiseaux diurnes commencent à chanter… je vais profiter de ce que la salle d’eau soit libre… Avant que Marguerite ne s’éveille et ne décide de mettre son transit à la bonne heure…
Une nouvelle journée commence qui me rapproche lentement mais sûrement de l’heure de la libération.
Commentaires
Bonne soirée Claudine
Merci pour le partage et bonne soirée, amicalement, Claudine.
Bonjour Jo,
Ravie de compter parmi tes amies sur Art et Lettres
Tu as bien raison avec Marguerite. Une vraie galère! Je suis bien heureuse d'être rentrée.
Bisous!!!
Bonjour Yvette,
Encore heureux que tu prennes les choses avec humour et philosophie !
Quand on vieillit, on devient de plus en plus semblable à ce que l'on était avant. Si on était déjà grincheux, on le devient encore un peu plus... Ajoute à cela l'ennui, avec la mort comme seule perspective d'avenir, et tu obtiens... Marguerite ! C'est dommage, tout de même, un si beau prénom ;o) Jo.