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Teofan Sokerov, une histoire contemporaine (Un monstre de la peinture moderne, 2/3

Fresques de l’ancienne église patriarcale de la Résurrection du Christ,
Veliko Tarnovo, Bulgarie (détail, 1981)

      Les artistes bulgares contemporains les plus célèbres dans le monde occidental sont incontestablement les emballants Christo (Christo Javacheff et Jeanne-Claude Denat de Guillebon, nés en 1935), papes du land art, et Andrey Lekarski (né en 1940, franco-bulgare), peintre et sculpteur qui verse dans l’hyperréalisme fantastique. Mais tels ne sont pas mes sujets.


       Pour autant, Sokerov n’est pas un inconnu, il ne souffre donc pas d’un déficit de reconnaissance. L’acteur américain Morgan Freeman s’est pris de passion pour son œuvre et a acquis une série de ses toiles. Et le tout Hollywood n’est pas en reste. On aperçoit d’ailleurs ses tableaux dans un épisode du feuilleton à succès Amour, gloire et beauté.
De son côté, l’écrivain russe Dimitri Bikov, à qui on doit le roman La justification et une biographie de Boris Pasternak, le considère tout bonnement comme le plus grand peintre européen vivant. C’est dire qu’il n’attend pas après mon billet pour se bâtir une petite réputation !
D’ailleurs, il a reçu pour sa peinture le prix Dimitrov, la plus haute récompense du pays, du nom de ce peintre, Vladimir Dimitrov (1882-1960), considéré comme le Maître de la peinture bulgare du XXe siècle, plus ou moins rattaché aux fauves davantage qu’aux expressionnistes.
Le monsieur ne manque donc pas de distinctions.


       Quant à son style il est avant tout unique. Alors, bien sûr, lorsqu’on voit cette fresque, on pense assez spontanément à Picasso et à son Guernica. C’est dire le choc devant un tel ensemble, sur lequel planent des réminiscences du Greco ou de Goya. On pense aussi à Georges Rouault, pour la ferveur et l’intériorité. Mais un Rouault que n’effraierait pas la démesure. Bernard Buffet peut-être, si ce dernier ne s’était pas perdu dans son reflet, quand bien même son travail mérite d’être revisité. Ernst Ludwig Kirchner parfois, qui vit son art déclaré dégénéré
D’autres artistes bulgares ont probablement exercé leur influence sur lui. Citons notamment Ivan Milev (1897-1927), chef de file de la Sécession bulgare ; le peintre expressionniste américain d’origine bulgare Julius Mordecai Pincas, dit Jules Pascin (1885-1930) ; le surréaliste Georges Papazoff (1894-1972) ; Tsanko Lavrenov (1896-1978), le chantre du Réveil national, enfin.

Balayant les siècles, il a insufflé à ses fresques tout le sens de l’Histoire. Un peu à la manière d’un Diego Rivera (1886-1957) relatant l’Epopée du peuple mexicain d’aujourd’hui à demain, ou d’autres muralistes, tels José Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros. A la suite d'un Ernest Pignon-Ernest, par exemple, certains artistes urbains actuels se réclament de cette démarche syncrétique dans leurs compositions.

Et pour ce qui est de ses toiles plus personnelles, elles peuvent se rapporter à celles de Salvador Dali, à qui il se confronta, le maître aimait jouer, et qui sera son ami. Dans son pays, il se lie avec Zlatyu Boyadzhiev (1903-1976), portraitiste et paysagiste au style néoclassique, qu’il assista après que celui-ci eût perdu l’usage de sa main droite.

Salvador Dali, L’Annonciation (dit aussi La Trinité, 1960)
Etude pour Le concile œcuménique
Collection d’Art contemporain du Vatican

      Mais Sokerov est avant tout un peintre bulgare qui a su digérer la riche culture de son pays et la transcender dans une rayonnante modernité. Il est exposé à la Galerie d’Art de Sofia, la plus belle collection d’art bulgare du pays, ou au Musée Ludwig d’art contemporain de Budapest.

Une Madone pleine de grâce.
Comme un soleil descendu du ciel
Sokerov est Sokerov

Un art moderne habité, à la croisée des chemins et des époques, imprégné de références culturelles autochtones.

Telle une Vierge Eléousa
Oui, où est-elle, se demande-t-on parfois, cette Vierge de la Tendresse,
pleine de compassion, d’amour pour l’humanité ?

Je pense aux icônes bien sûr, partout présentes, et à la peinture byzantine, dont il a su assimiler et réinterpréter la tradition, comme aux fresques du XIIIe siècle de l’église de Boyana, à la lisière de Sofia, qui annonçaient déjà la révolution de Giotto. Plus loin encore à ces « Mère de Dieu », Théotokos, de l’art de l’Empire byzantin sous la dynastie des Comnène des XI et XIIe siècles.

Sainte icône
Cathédrale patriarcale Alexandre Nevski de Sofia

« Je me refuse à voir un Dieu formé dans le sein d’une femme ! »
                                                 Nestorius, patriarche de Constantinople au Ve s.

Il est parfois difficile de répondre au canon.


« Tonton Nestor vous eûtes tort, je vous le dis tout net,
vous avez mis la zizanie » (Brassens), tout rigoriste que vous êtes,
chez les Pères de l’Eglise.

Car l’hérésie nestorienne, qui fit suite à l’arianisme et autres hétérodoxies plus ou moins manichéennes, déjà agitèrent les esprits en Bulgarie, avant même les Bogomiles (dont je parlerai plus tard) ! Et il fallut bien des tentatives d’arbitrages, offices et conciles pour les apaiser, les saints frères Cyrille et Méthode pour normaliser la liturgie slavonne, les frères Pétâr (faut qu’j’arrête de fumer, moi) et Assen pour restaurer le royaume !

Marie Théotokos, « qui porte Dieu »
Tokali Kilise (Eglise à la Boucle, Göreme, Capadocce, fresque du début du XIe s.)

      Au nombre des influences, on ne peut omettre non plus de citer Vladimir Dimitrov (1882-1960), dit le Maître, ni Zachary Zograph (1810-1853) et ses fresques de la chapelle Saint-Nicolas du monastère de Rila, fondé au Xe siècle par Saint Jean de Rila l’anachorète (Ivan Rilski, ca 876-946) ou, plus certainement, par ses disciples. Les bâtiments originels furent anéantis par le sultan Murad II (1404-1451), qui s’en repentit et, faisant amende honorable, facilita la reconstruction du monastère dans sa configuration actuelle par le protosébaste*1 Dragovol Hrelyo. Puis on fit revenir les saintes reliques en 1469. La construction est à nouveau détruite par un incendie en 1833 et restaurée entre 1834 et 1862 en plein Renouveau bulgare.

« St Archange Michel et le riche » (XIXe siècle)
Narthex de l’église principale du monastère de Rila

Les fresques de Rila sont en fait une œuvre collégiale*2, mais Zachary Zograph est le seul avoir laissé son autographe – quel manque d’humilité ! – ce qui fait que l’Histoire, aveuglée, a retenu son nom.

Fresque de la « Célébration de la Vierge Marie » (XIXe siècle)
Narthex de l’église principale du monastère « Nativité de la Vierge » de Rila

A suivre…


En attendant, retrouvez ici mon précédent billet :

https://artsrtlettres.ning.com/profiles/blogs/teofan-sokerov-un-mon...

Michel Lansardière (texte et photos)

*1 Dignitaire byzantin.
*2 Les meilleurs peintres de leurs temps ont été mobilisés. Zachary et Dimitar Zograph, Ioan Obrazopisov, Kostadine Valiov et Stanislas Dospevki de l’école iconographique de Samokov, dans le haut Rila, qui produit les meilleurs fresquistes au XIXe siècle. Dimitar et Simeon Molorovi de l’école d’art de Bansko, dans les monts Pirin, fondée par Toma Visanov (1750-1819). En 2010, on a retrouvé une dédicace lors d’une restauration : « 1840, Dimitri et Kostadine de Samokov, nous peignîmes cette chapelle. » Le monastère de Rila est classé au patrimoine mondial de l’Unesco.

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Commentaire de Lansardière Michel le 19 janvier 2017 à 19:17

Merci Françoise d'être revenu sur ce billet qui présente ce peintre mais aussi l'histoire de son pays, la Bulgarie.

Commentaire de Lansardière Michel le 9 décembre 2016 à 17:32

Merci à tous ceux qui ont soutenu cet article. Monsieur Robert Paul en premier lieu.

J'ai eu beaucoup de travail ces derniers temps, mais je vous prommets la suite pour peu.

Amitiés à tous sur ce réseau où je me sens bien.

Commentaire de Lansardière Michel le 9 décembre 2016 à 17:07

Un ressenti qui me touche beaucoup. Merci à vous Olga.

Commentaire de Lansardière Michel le 4 décembre 2016 à 11:55

Une appréciation c'est toujours un encouragement à poursuivre, aussi merci Alexis.

Commentaire de Olga GUYOT le 28 novembre 2016 à 9:49

Bonjour Michel,

Je viens de lire votre billet, à certains moments, presque photographique, tant le sujet est traité avec puissance et la douleur qui se dégage de ces fresques, sont palpables. Très belles peintures, On ressent ici toutes les vagues des sentiments humains.

Merci pour ce superbe article

Cordialement

Olga

Commentaire de Lansardière Michel le 26 novembre 2016 à 15:12

Merci pour la nouvelle chance donnée à cet article, ainsi qu'à ceux qui m'ont soutenus, notamment Jacqueline, Michel, Jean-Claude, Corinne et Sonia, que je remercie ici.

Commentaire de Lansardière Michel le 19 novembre 2016 à 17:23

J'ai employé le terme de "monstre" pour le qualifier car, à l'instar de l'ogre Picasso, il me semble avoir digéré l'histoire le l'art et l'histoire de son pas pour les restituer dans une fresque magistrale. De plus son oeuvre fut en butte aux autorités ecclésiastiques lors de sa présentation, qui la jugèrent trop moderne et provocante. Un sujet éternel traité de manière moderne et personnelle.

Merci Barbara pour ton commentaire.

Commentaire de Lansardière Michel le 19 novembre 2016 à 11:53

Un artiste, un pays, si loin, si proches. J'essaie de proposer des découvertes qui nous font sortir du cadre parfois trop étroit nous est plus ou moins imposé, l'Amérique, l'Europe de l'Ouest, les valeurs suûres. Merci Claudine de m'avoir suivi.

Commentaire de Barbara Y. Flamand le 18 novembre 2016 à 21:50

Un "monstre" de la peinture moderne. Je dirais un géant par le style artistique et la perception des sujets religieux, leur rendu, gravement pieux, presque douloureux, les sujets religieux  n'étant pas eux-même  modernes.

Commentaire de Claudine Boucq le 18 novembre 2016 à 19:39

Je viens de faire connaissance avec un artiste qui m'était inconnu. Merci Michel Lansardière !

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