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Le mardi soir était réservé au crochet. Adèle, Babette, Capucine, Daphnée étaient volontaires pour se rassembler dans l’arrière boutique de Grand-mère et attaquer des travaux de crochet. La première pièce que Grand-mère nous demanda, était un couvre-lit blanc fait de brides simples. Dans les années soixante, cette activité nous permettait de nous réunir pour parler, discuter et rire. Nous étions toutes de la même rue. Grand-mère avait connu les parents et grands-parents des participantes.

Adèle, une jeune fille timide vivait toujours chez ses parents. Elle avait fait de belles études. Babette, plus vive de caractère, avait préféré loger dans un petit appartement. Elle avait quitté ses parents pour un peu d’indépendance. Capucine était mariée depuis peu et vivait heureuse avec son mari. Elle était tombée amoureuse de ce grand garçon timide et si beau. Daphnée était l’intellectuel de la troupe, elle squattait un loft avec une amie, un vieux garage aménagé en studio. Tout le monde aimait venir le mardi soir raconter ses histoires et Grand-mère nous allumait un joli feu de bois et nous servait un café bien chaud.

Les parents Adèle avaient connu la guerre et son père s’était porté volontaire pour aider son pays. Sa mère avait alors repris le travail et élevé Adèle seule. Durant ces années difficiles, elle avait travaillé chez les grands-parents de Capucine qui tenaient un commerce d’alimentation.

Babette était un peu l’étrangère du groupe. Un grand doute planait sur ses origines et bien que Grand-mère sache quelque chose, elle ne nous en faisait pas part. Il y avait un mystère dans la vie de Babette.

Capucine avait immigré aux Etats-Unis le temps que la guerre se termine. Elle faisait figure de chanceuse dans ce groupe de crochet. Son papa, fonctionnaire, avait réussi à avoir des places sur un paquebot.

Quand à Daphnée, orpheline et loin d’être triste, elle avait bourlingué de maison d’accueil en pensionnat et il lui importait peu d’être ici ou là.

Grand-mère avait une vieille échoppe dans les années soixante, une brocante où elle continuait de loger à l’étage malgré son âge avancé. Son arrière boutique sentait bon la cire, l’encaustique et le bois ancien. Des étagères et des armoires bondées gardaient là les secrets et les souvenirs d’un autre temps. Deux très vieux canapés en cuir nous accueillaient chaque mardi et les pelotes de coton roulaient, glissaient un peu partout. La grande table se tenait au centre pour faire l’arbitre quand les conversations s’animaient.

Babette était l’énigme, le mystère et les dialogues s’arrêtaient quand le sujet s’approchait de certains points. Grand-mère levait alors les yeux et les ouvrait bien grand pour nous faire taire.

Dés la guerre finie, les parents d’Adèle déménagèrent rapidement et s’installèrent dans une autre région. Capucine rentra des states avec sa famille et Daphnée apprit que ses parents ne reviendraient plus.

Babette  était apparue, abandonnée et déposée un soir d’orage, recouverte d’une couverture de laine, chez de braves gens qui avaient perdu un fils à la guerre. Ce cadeau les réconciliait avec la vie. A cette époque, les petits sans famille étaient légions et personne ne trouva cela étrange. Babette grandit dans un milieu aimant et la petite fille s’éveilla au monde sans difficulté.

Pour Capucine, ses parents et grands-parents  avaient trouvé son mariage trop rapide. Après ces années de guerre, les projets ne manquaient pas mais Capucine avait préféré se marier rapidement et fonder un foyer.

Les parents d’Adèle étaient revenus après quelques années. Sa mère était réticente à ce retour prétextant toujours une raison pour ne pas rentrer. Un jour, son père décida et ils revinrent chez eux.

Capucine reprit ses habitudes après son voyage aux States et au retour, elle trouva son grand-père bien triste, taciturne, aigri. Elle mit cela sur le compte de la guerre et elle se dit qu’il avait bien souffert et fort vieilli pendant tout ce temps.

Le couvre-lit terminé, Grand-mère nous proposa une nappe blanche pour embellir sa vieille table et tout le monde fut d’accord. Les pelotes volaient et les travaux de crochet nous libéraient de la tension de la semaine. Nos discussions étaient toujours agréables et vivantes.

Un mardi, Capucine ne vint pas. Son grand-père était mourant. A sa grande surprise, il voulait voir Babette sur son lit de mort. Etonnée comme tous les membres de sa famille, Capucine attendit le soir pour apprendre la nouvelle. La mère d’Adèle aussi était bizarre et nerveuse. Elle ne tenait plus en place depuis qu’elle avait appris la fin prochaine du grand-père de Capucine.

Daphnée, toujours en dehors, ne s’intéressait pas à ce problème et profita pour aller se promener. Quand Babette arriva, toute la famille fut étonnée de cet entretien et resta perplexe quand au sujet. Grand-père s’enferma avec Babette et celle-ci en ressortit en larmes. Au grand étonnement des membres de la famille, Grand-père ne dit plus rien et mourut.

Babette rentra chez elle consternée et quelques heures plus tard,  elle partit rendre visite à la mère d’Adèle. Celle-ci la reçut avec un sourire très tendre et plein de sollicitude. Adèle comprit ce qui s’était passé. Babette se jeta dans les bras de la mère d’Adèle et pleura un long moment. Ensuite elle rentra chez elle retrouver sa mère et son père qui l’avaient si bien élevée. Capucine aussi comprit ce qui c’était passé et excusa son Grand-père. Daphnée trouva l’histoire comique, burlesque même et regretta de n’être pas à la place de Babette.

La vie fait parfois des tours de passe-passe et le crochet en fait tout autant

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Commentaire de Josette Gobert le 1 avril 2014 à 7:46

Bonjour Françoise,

j'ai le souvenir des veillées le soir autour de la cheminée et ma grand-mère qui tricotait.

Bonne journée

Amicalement

Josette

Commentaire de Françoise BUISSON le 31 mars 2014 à 21:28

Je n'ai connu qu'une grand-mère. Et j'ai le souvenir de beaux chants anciens. Très anciens même et une belle voix.

Commentaire de Josette Gobert le 29 mars 2014 à 19:57

Merci Adyne pour ton passage.  C'est un peu triste de ne pas connaître ses grands-parents mais la vie est ainsi faite.

Bonne soirée

Amitiés

Josette

Commentaire de Josette Gobert le 29 mars 2014 à 19:55

Soyons positifs...tout ne peut pas toujours être dramatique. Merci pour votre commentaire.

Amicalement

Josette

Commentaire de Pirschel Robert le 29 mars 2014 à 18:31

Ne pas connaître ses géniteurs peut ou, être cruel, ou, bien vécu. Dans ton historiette, après les grosses larmes ....Paix est revenue.

 

Commentaire de Gohy Adyne le 29 mars 2014 à 7:12

Bonjour Josette,

Merci pour cette belle histoire, je n'ai pas de références, car je n'ai pas eu la chance de connaitre mes grand-mères.

Bonne fin de semaine.

Amitiés.

Adyne

Commentaire de Josette Gobert le 28 mars 2014 à 23:35

Merci Gilbert pour ton commentaire. J'ai relu  Sur la route une seconde fois pour mieux l'apprécier et comprendre la place des mots dans ce poème. Cette façon d'écrire ne m'est pas familière et je ressens l'envie mais aussi la difficulté de penser de cette manière.

Amitiés

Josette

Commentaire de Josette Gobert le 28 mars 2014 à 23:18

Merci Jacqueline pour ce commentaire. Les souvenirs des grands-mères laissent toujours de belles images dans notre cœur.

Amicalement

Josette

Commentaire de Josette Gobert le 28 mars 2014 à 23:14

Très heureuse Rolande que cela te plaise. Un peu de nostalgie et de bons souvenirs.  Ces soirées avec grand-mère ont bercé mon enfance et j'en garde un goût merveilleux.

Amitiés.

Excellente soirée Rolande

Josette

Commentaire de Gilbert Czuly-Msczanowski le 28 mars 2014 à 19:14

Qu'ajouter de plus aux commentaires de Jacqueline et Rolande ? Tout coule toujours avec autant de facilités. Merci, Josette, pour ces histoires si bien construites, si pleines d' humanité, où chacun peut puiser un peu de lui-même.
Amitiés

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