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Richard III (Shakespeare)

 

« Me voilà entré si avant dans le sang, qu'il faut qu'un crime chasse l'autre… »

 L’histoire: le duc de Gloucester est un York, le frère du roi Edouard IV qui  a détrôné le dernier des Lancastre, Henry VI, en 1471. Il souffre haineusement de disgrâces physiques et est dévoré par l’ambition. Il fait arrêter son demi-frère, George, duc de Clarence, qui est mené à la Tour de Londres pour y être noyé. Il parvient à obtenir la main de Lady Anne dont il a tué le mari,  le  prince de Galles (fils de Henry VI). Il s’arrange pour qu’Edouard IV meure aussi. Devenu régent, il fait disparaître à la Tour de Londres ses propres neveux, le jeune héritier de douze ans, Édouard V et son frère. Les femmes de la cour sont incapables d’empêcher ces meurtres programmés. Il fait courir le bruit que  Lady Anne est atteinte d’une maladie incurable… Il  se fait proclamer roi sous le nom de Richard III et il obtient la main de sa jeune nièce Élisabeth. Les femmes sont toujours aussi impuissantes à arrêter son appétit dévorant. L'usurpateur règne par la terreur. Le comte de Richmond, leur unique allié,  prend la tête d’une rébellion qui conteste la légitimité de Richard et ses abus de pouvoir. Nous voilà  la nuit de la bataille de Bosworth, en 1485. Le roi Richard est  hanté par les spectres de ses victimes. Il est réduit à combattre à pied, lançant son exclamation célèbre : «Un cheval ! un cheval ! Mon royaume pour un cheval !» (V, 4). Il est vaincu bien que ses troupes soient bien  plus nombreuses que celles de Richmond et trouve la mort. Le  comte de Richmond (Lancastre par sa mère) est proclamé roi sous le nom de Henry VII. Il épouse  Élisabeth d'York, jeune veuve de Richard III. La réconciliation des deux familles signe la fin de la guerre fratricide des Deux Roses et instaure la nouvelle dynastie des Tudor. La paix au doux visage et la riante  prospérité sont enfin possibles!  Ils auront beaucoup d’enfants, dont le futur Henry VIII! Et les photographes de Paris Match  de crépiter! Oui! Car la mise en scène d' Isabelle Pousseur  est  résolument moderne!

Dans son hypocrite voyage vers  la sauvagerie du  pouvoir absolu, le duc de Gloucester, futur Richard III sous les traits de Guy Pion ne connait ni lois divines, ni lois humaines. Il est un  monstre de fourberie, de manipulation meurtrière et de  méchanceté. Pas une valeur humaine ne trouve grâce à ses yeux, il n’a pas une once de pitié et n’éprouve aucun respect  pour  la vie : pour la femme, qu’elle soit  mère, épouse, sœur,  nièce, ou pour l’enfant. Il incarne  l’image démoniaque de la  crapule totale, privée de tout scrupule, de tout sentiment hormis  son amour immodéré de lui-même. Il évolue à la façon d’une machine impitoyable dont  l’ingéniosité diabolique se plaît à prendre le public à témoin et pratique autour de lui un interminable jeu de massacres, singeant la puissance de Dieu en personne. 

La deuxième partie de la pièce démontre enfin que cet être qui se croit illimité est totalement enfermé et prisonnier de  lui-même. La scène où il est hanté par les ombres blanches de ses victimes est sublime. Cette scène qui précède la bataille est d’une plasticité remarquable. Elle  est enfin chargée d’humanité et cela fait du bien!  Chorégraphie et texte épousent finement l’âme torturée du conspirateur avant sa chute.  C’est le cœur de la pièce dont le climat  hallucinant  fait enfin oublier la présence sur scène de cet inutile travesti sorti des années folles qui avait hanté  le plateau au début. Il a fallu  pas mal temps avant de comprendre que ce personnage en perruque et en fourreau à paillettes n’était pas une prémonition de la mort omniprésente mais  la putain d’un des autres ducs, assassiné lui aussi.   

 

Néanmoins on ne comprend pas comment un personnage aussi noir et aussi méprisable que ce mielleux duc de Gloucester réussisse à gagner le cœur de la pauvre Lady Ann qui se lamente au bord de la tombe de son mari tué par le monstre. La scène de sa séduction n’est pas fort convaincante. A moins qu' Isabelle Pousseur,  la metteuse en scène n’ait décidé de mettre  en scène la douloureuse tentation de la collaboration avec l’ennemi. Quand c’est une question de vie ou de mort, il faut beaucoup de courage pour résister. La reddition de Lady Anne est un peu trop brusque, pas vraiment explicable.  Une scène qui fait  froid dans le dos, surtout au vu des costumes choisis, qui rappellent fortement la deuxième guerre mondiale.  L’autre scène très accablante est celle où Gloucester convainc cyniquement sa mère de lui donner la main de sa nièce, la jeune Elisabeth pour  légitimer son nouveau pouvoir.

Le texte a été contracté pour que le spectacle ne dure que 2h 45 entracte compris. Képis, galons et costumes militaires gris ou kaki font partie de cette mise en scène moderne. Le plateau est vide à part une sorte de large  colonne de fin voilages dorés dans laquelle on voit jouer des personnages par transparence avec de splendides effets de lumière. Ce lieu de prédilection pour tous les moments forts de la pièce représente La Tour de Londres,   les  appartements royaux, la salle du conseil du palais où  le perfide Gloucester se fait longuement prier avant « d’accepter » le couronnement. Un micro amplifie ici et là les appels à la sagesse shakespearienne. Pas une goutte de sang, juste une cagoule noire passée sur la tête de la victime qui rappelle le capuchon de la fauconnerie. Il y a ce grand escalier que Richard III monte en conquérant, vêtu d’habits royaux criards avant de le redescendre pour mourir plus tard, seul et abandonné, ayant même fait assassiner Buckingham le fidèle comparse  de ses infamies.

En dehors des prestations impeccables de Guy Pion (Gloucester)  et de Simon Duprez (Buckingham), les personnages féminins sont particulièrement bien étudiés et remarquablement  interprétés. Anouchka Vingtier (Lady Ann),  Beatrix Ferauge (Lady Gloucester), Brigitte Dedry (Lady Elisabeth) sont, toutes, admirables. Et le reste de la distribution, à l'avenant!

 Au Théâtre royal du Parc, jusqu’au 15 février, à 20h15 (dimanche à 15h). Infos & rés. : 02.505.30.30, www.theatreduparc.be

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Commentaire de Deashelle le 4 février 2014 à 13:19

Richard III ou le destin d'un monstre

"Richard III, le plus célèbre des tyrans shakespeariens, apparaît comme l’une des incarnations les plus tragiques du vice au pouvoir. Depuis sa composition à la fin du XVIe siècle, la popularité du Richard III de Shakespeare ne s’est jamais démentie sur scène ou à l’écran. Cet anti-héros par excellence est pourtant un personnage historique bien réel, acteur majeur dans la tourmente des guerres civiles anglaises – la fameuse guerre des Deux-Roses –, à la fin du XVe siècle. Dernier roi yorkiste, il s’empare du pouvoir en 1483, à la mort de son frère Édouard IV, en éliminant ses jeunes neveux. Son règne fut bref : le 22 août 1485, il est vaincu à la bataille de Bosworth par le fondateur de la dynastie des Tudor, Henri, comte de Richmond. Pour les Anglais, cet événement marque la fin d’un Moyen Âge dont Richard est le fossoyeur.
Du jour même de son usurpation, Richard a suscité passions et fascination, qui ont conduit à sa transformation en monstre mythique. Cette biographie souhaite d’abord lui rendre sa dimension historique, replacer ses actes dans le contexte de la société anglaise de la fin du Moyen Âge, en proie à de profondes transformations sociales, politiques et culturelles. Mais il s’agit aussi d’analyser la métamorphose d’un homme au fil des siècles et de comprendre les ressorts de la naissance et du développement d’un mythe nourri par la question de la perversion du pouvoir et de ses conséquences sur l’(in)humanité".
 ( Auteur : Mairey Aude Richard III, éd. Ellipses, 2011).

Très bel article à lire et à apprécier, pour les passionnés d'histoire:

http://www.histoire.presse.fr/dossiers/special-shakespeare/richard-...

Commentaire de Deashelle le 29 janvier 2014 à 20:50

Les Illusions d’un tyran (Demandez le programme)

Héros complexe d’une tragédie pleine de sang et de fureur, Richard III a été appréhendé de façons très différentes. Certains metteurs en scène en ont fait un dictateur fasciste, d’autres un bouffon démystifiant la couronne, d’autres encore un nabot qui se venge de sa difformité. Isabelle Pousseur a préféré nous montrer comment un homme machiavélique, sans foi ni loi, conquiert le pouvoir et le perd presque aussitôt. Vaincu par son incapacité à respecter l’existence de l’autre.

Lendemain de victoire. Les boîtes de nuit remplacent les champs de bataille. Empruntant le micro à la chanteuse de jazz, Richard nous confie son mépris pour ces plaisirs frivoles et sa détermination à se conduire en scélérat. Par la ruse et le meurtre, il fera sauter tous les obstacles, qui lui barrent la route du trône.. Ses insinuations et sa médisance provoquent une querelle entre ses frères aînés. Trompé, le roi Edouard IV fait assassiner George, duc de Clarence. Une place gagnée dans l’ordre de succession. Richard se lance ensuite un défi de taille : se marier avec Lady Ann, dont il a poignardé le mari et tué le beau-père. A l’issue de leur rencontre, qui se termine par un baiser, il éclate d’un rire sardonique. Lui, l’estropié, a séduit cette veuve ulcérée ! Quelques paroles emmiellées ont suffi. Il l’épousera et s’en débarrassera, dès qu’elle ne lui sera plus utile.

L’ascension se poursuit. Implacablement. L’usurpateur profite des rancoeurs ou de la lâcheté de ses ennemis et forme avec Buckingham un duo redoutable. Jouant le rôle d’attaché de presse, celui-ci amène le maire et les citoyens de Londres à supplier Richard d’accepter la couronne. Quels comédiens ! "Je veux le bâtard mort !" Cet ordre déstabilise Buckingham. Hésitation fatale. Le tyran rejette définitivement celui qu’il appelait "mon autre moi-même". Butant sur la résistance de son complice, "il est alors victime de sa propre faiblesse, de sa peur, de ses cauchemars." (I. Pousseur)

Guy Pion mène le jeu avec une autorité impressionnante. Le bras entravé, il n’apparaît pas comme un complexé revanchard, mais comme un manipulateur hypocrite et cynique, qui s’enivre de ses succès. Sans pitié pour lui, il ne s’étonne pas d’être détesté par tous. Cependant le spectacle ne tourne pas au one-man-show. Soutenue par une langue nerveuse (peu de poésie mais des répliques incisives et des discours brillants), toute la troupe vit âprement ces affrontements, qui nous font respirer l’odeur écoeurante de la cuisine politique. Mention spéciale à Simon Duprez, pour son incarnation subtile de Buckingham.

Ambiance de cabaret, musique de jazz, costumes d’hommes d’affaires, uniformes de gala ou de fonction, robes élégantes des années trente... Isabelle Pousseur nous écarte de l’Angleterre du XVe siècle. Sa mise en scène sobre et intelligente privilégie la trajectoire d’un homme terrassé par la REALITE, qu’il prétendait maîtriser. Pas de sang ! Des cagoules noires suggèrent les exécutions. L’apparition surprenante de la tête de Lord Hastings sur un plateau suscite des rires nerveux. Humour que l’on retrouve dans la dispute entre les deux assassins de Clarence. La scénographie de Sophie Carlier est efficace. Un podium encerclé de rideaux mobiles permet aux nombreuses séquences de s’enchaîner souplement. Ces immenses voiles offrent à Laurent Kaye un support idéal pour des jeux de lumière évocateurs. Plusieurs scènes stimulent notre imagination : Richard harcelé par les spectres de ses victimes ; le parallèle entre les deux chefs, à la veille de la bataille de Bosworth ; ce combat décisif chorégraphié par Filipa Silveira Cardos. Du texte très touffu de Shakespeare, la metteuse en scène a réussi à tirer un spectacle clair, accrocheur et passionnant.

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