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Publiée en 1897, « Les nourritures terrestres » est assurément l’oeuvre d'André Gide la plus célèbre de son auteur.

Dans la préface de l'édition de 1927, André Gide rapporte cependant que ce livre passa longtemps inaperçu et "qu'en dix ans, il s'en vendit tout juste cinq cents exemplaires". Peut-être s'étonnera-t-on plus tard de l'extraordinaire influence qu'exerça, principalement sur les jeunes esprits, pendant une cinquantaine d'années, "Les nourritures terrestres". Influence plutôt morale qu'esthétique: si l'on retrouve, chez beaucoup d'écrivains français, de Montherlant à Albert Camus, la marque des "Nourritures", il est certain que cette influence se manifeste de façon plus intime, en tant que livre de chevet de plusieurs générations d' adolescents.

Il semble que les choses se soient passées comme si l'on avait suivi à la lettre l'injonction finale que Gide fait à son lecteur idéal: "Natahnaël, à présent, jette mon livre, Emancipe-t'en. Quitte-moi".

Divisés en huit livres, une courte introduction, un "hymne" et un envoi, les "Nourritures terrestres" constituent une oeuvre didactique, un livre d' "enseignement", où Gide apprend au lecteur non seulement à se séparer de son livre, mais à se désinstruire, à se délivrer de certaines conduites morales et intellectuelles, afin qu'il puisse mieux "connaître" et le monde et lui-même, grâce à l'expérience vécue et à une forme de sensualisme qui n'exclut pas -bien au contraire- la générosité: "Que mon livre t' enseigne à t'intéresser plus à toi qu'à lui-même, -puis à tout le reste plus qu'à toi".

Gide prend appui sur ce jeune homme qu'il "n'a pas encore rencontré", qu'il nomme bibliquement Nathanaël, et sur un maître imaginaire: Ménalque; mais Gide est lui-même le héros principal de son livre. S'il lui a plu de donner aux "Nourritures" une forme poétique, - proche des textes orientaux, profanes ou sacrés, - nous savons par le reste de son oeuvre, datée de la même époque ou des années suivantes, qu'il s'est mis tout entier dans cet ouvrage d'imagination. Son "Journal", son autobiographie: "Si le grain ne meurt", des oeuvres comme "L'immoraliste" ou "Amyntas" recoupent de nombreux passages des "Nourritures. C'est cette prise de position personnelle, cette sincérité mal dissimulée par un style souvent précieux, qui donnent aux "Nourritures terrestres" leur valeur humaine.

Gide avait sûrement raison lorsqu'il disait, toujours dans la préface de 1927, qu'il fallait voir dans ce livre, non pas une "glorification du désir et des instincts", mais une "apologie du dénuement". Que l'on se rappelle en effet des formules fameuses comme: "Nathanaël, je t' enseignerai la ferveur", ou bien: "Que l'importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée", ou encore: "Non point la sympathie, Nathanaël, -l' amour", et on s'apercevra que Gide met constamment l'accent sur la nécessité de l' effort personnel, sur le don total de soi. L' émerveillement panthéistique qui est exalté ici, ne va pas sans, ce dépouillement, sans cet abandon de tout confort matériel, moral ou intellectuel, qui rappellent les préceptes du Zarathoustra de Nietzsche. Lorsqu'on aura donné la première place à l'expérience personnelle de Gide, l'on pourrait mentionner au premier plan l'influence de Nietzsche et celle de Goethe. Un certain parti pris d'orientalisme -on se souvient de ce que doit Gide à l' Afrique du Nord- n'est pas à exclure des poèmes qui sont incorporés, sous la forme de Rondes et de Ballades, au texte en prose des "Nourritures".

Mais c'est aux grands textes bibliques, dont a été nourri l'enfance protestante de Gide, tels que le "Cantique des cantiques", l' "Ecclésiaste", et beaucoup de passages du Nouveau Testament, que l'on devra surtout penser pour comprendre pleinement ce livre, qui est avant tout celui d'un humaniste, au sens que le XVIe siècle, dans certaines de ses réactions païennes, avait donné à ce mot. Rappelons qu'en présentant de nouveau son livre au public en 1927, Gide, dans sa préface, précisa la portée des "Nourritures"; il entendit alors réduire son importance, en le situant et en le motivant d'une manière plus précise. Il ne faut pas oublier en effet que ce livre est l'oeuvre d'un convalescent, écrite à une époque où "la littérature sentait furieusement le factice et le renfermé", qu'au moment même où il l'écrivait, il aliénait cette liberté que son livre revendiquait. Surtout, Gide y demande instamment qu'on ne l'emprisonne pas dans cette oeuvre: depuis longtemps il s'en est lui-même détaché, elle n'est qu'une étape dans sa carrière, un moment de sa vie. Cette mise au point de l'écrivain, un peu effrayé du succès tardif mais éclatant des "Nourritures", surpris des interprétations plus ou moins outrées qu'on lui donnait et qui, selon lui, contribuaient plus à son succès qu'une saine compréhension de son propos, est tout à l'honneur de son auteur et montre bien les scrupules, la conscience extrême de Gide vis-à-vis de ses responsabilités d'écrivain et de maître à penser.

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Commentaire de Abdeslem Sbibi le 30 novembre 2010 à 21:38
"La nécessité de l’effort personnel, sur le don total de soi." sont les vrais piliers de toute vraie prospérité que ce soi des personnes ou des peuples ou même des civilisations!

Je trouve dans cette enrichissante et lucide présentation du livre «Les Nourritures Terrestres » d’André GIDE , un très bon moyen d'honoré les grands penseurs de causes nobles et justes. Ceux qui portent le flambeau de la connaissance et du vrai savoir !

Merci Mr Robert pour cette belle présentation et aussi pour ce beau partage !
Commentaire de Deashelle le 30 novembre 2010 à 16:11
"Que l'importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée", ou encore: "Non point la sympathie, Nathanaël, -l' amour"

... mis en primeur! Merci Robert!

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