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Les Cahiers de Paul Valéry, un laboratoire d'humanité pour faire advenir le surhumain

 

 

 

Ce journal d'un esprit (plus de 26000 pages de notes écrites chaque matin entre 1894 et 1945) - qui n'a rien d'un journal intime - est sans équivalent dans notre littérature. Parallèlement à ses oeuvres "officielles", Valéry s'est attaché à élaborer jour après jour, pendant cinquante ans, le "chef-d'oeuvre intérieur" du héros éponyme de Monsieur Teste: une œuvre absolument en marge de toute reconnaissance sociale et, pour l'essentiel, de toute publication.


Entre les Essais de Montaigne et les Pensées de ce Pascal auquel il revient souvent se heurter, Valéry définit son entreprise tantôt comme une "autodiscussion infinie", tantôt comme des "Essais, Esquisses, Études, Ébauches, Brouillons, Exercices, Tâtonnements" où peut enfin jouer librement "l'activité spontanée des analogies". Ces "gammes" qui restituent sans l'altérer le "mélange" hétéroclite de l'esprit et où l'auteur, tel Goethe, parle à son "Eckermann", sont le lieu privilégié d'observation d'une "intelligence en acte". La "tendance au dressage" de l'"animal intellectuel" (définie sous la rubrique "Gladiator", dont le nom est tiré de celui d'un
célèbre pur-sang) ne peut se faire qu'au prix d'une sévère ascèse où les moyens mis en oeuvre ont au moins autant d'importance que le résultat.

 

Les Cahiers, dans leur diversité, sont pourtant au service d'une préoccupation centrale: élucider la nature et les mécanismes de la pensée humaine, mettre au jour ses possibilités et faire advenir le surhumain (en un sens différent de celui que Nietzsche attache à ce mot): "Le surhumain existe. Il est l'effet sur l'humain de la connaissance de l'humain." Cette recherche ininterrompue passe tout autant par l'analyse des différents états de conscience que par une réflexion approfondie sur le langage, véhicule obligé de toute pensée, afin de "s'interdire tout mot qui ne représente un acte ou un objet bien net". La critique du langage débouche alors nécessairement sur une critique de la philosophie, dans la mesure où celle-ci n'est qu'"un usage particulier des mots" et sur l'analyse de la création artistique ou poétique qui les mettent en oeuvre: "Mon objet - chercher une forme capable de recevoir toutes les discontinuités, tout l'hétérogène de la conscience." Cette quête est

indéfiniment poursuivie par tous moyens dans ce "livre sans modèle". Maximes, poèmes en prose, dialogues, énumérations, impressions, sujets d'oeuvres à venir s'y pressent selon l'inspiration du moment. Le style de ces "pensées pour moi-même", tantôt courts développements tantôt télégraphiques (on y trouve même des formules mathématiques), est celui de l'ellipse, de l'allusion, du fragment, de l'aphorisme où la vivacité se conjugue au dédain de la rhétorique. L'esprit y vole d'un sujet à l'autre avec la liberté de ces hirondelles dont Valéry admirait par-dessus tout la mobilité.

 

Les Cahiers, ce "Grand Atelier" (Cl. Launay), remettent ainsi en question la notion traditionnelle d'oeuvre. Dans ce "laboratoire de secrètes recherches" inspiré par les Cahiers de Léonard de Vinci, des pensées en gestation cherchent encore leur forme ou leur certitude achevée. Ce que Valéry appelle tantôt sa "méthode", tantôt son "système", tente de s'élaborer dans un beau désordre afin de préparer la grande oeuvre à venir. Simultanément, les Cahiers servent d'atelier de réflexion aux oeuvres en cours dont ils préparent, suivent et commentent l'évolution ("Mon Faust" ou la Jeune Parque, par exemple). Enfin, certaines parties des Cahiers sont - sur les instances pressantes d'amis de Valéry - utilisées dans l'oeuvre publiée (dans les recueils de Tel Quel, par exemple). C'est pourquoi Valéry peut parler de "contre-oeuvres" à propos des Cahiers, s'opposant ainsi radicalement à son maître Mallarmé pour lequel seule vaut l'oeuvre achevée. Les valeurs classiques, où n'a de prix que la perfection, sont ainsi renversées et le premier rôle est offert à la démarche créatrice en acte, dans ses errances et ses incertitudes. On voit donc mal comment les Cahiers, malgré le désir réaffirmé de leur auteur, auraient pu se fédérer en un système unique. Valéry en était bien conscient lorsqu'il y lançait cette boutade: "Il me manque un Allemand qui achèverait mes idées." Si les efforts de mise en ordre auxquels il se livra avec persévérance eurent le mérite de révéler les constantes et la cohérence de sa pensée, ils se trouvèrent bien vite entravés par son besoin de reprendre pour la nuancer, l'approfondir ou la développer chaque idée dont la première formulation ne le satisfaisait pas entièrement. Ce processus d'expansion indéfinie fait de nouveau songer aux Essais ("J'ajoute mais je ne corrige pas") où l'analyse du moi ("Ego") est également le point focal de la réflexion. On découvre ainsi dans ces Cahiers un Valéry plus humain, hésitant, anxieux, plus tendu dans l'exercice du pouvoir de l'esprit que dans ses oeuvres trop parfaites, lui qui prétendait ne goûter dans les ouvrages de l'homme que la "quantité d'inhumanité" qu'il y trouvait.

 

Il est étrange de songer qu'un poète si classique par bien des aspects inaugurait à sa façon dans cet ouvrage une "parole en archipel" qui ferait les beaux jours de la poésie moderne.

 

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