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L’Eloge de la folie, message clandestin d'une culture qui va fonder l'homme sur le refus ou l'amour de son destin authentique

L’Eloge de la Folie d’Erasme est une œuvre polémique : nous sommes en 1509: Erasme, après avoir passé dix mois comme correcteur d'imprimerie à Venise chez Alde Manuce, circulé dans toute l'Allemagne et l'Italie, visité Rome que le "gigantisme" des papes reconstruit, rentre à Londres chez son ami Thomas More. Sans doute espérait-il beaucoup du nouveau roi Henri VIII dont ses amis "humanistes" étaient les conseillers.

Comme sa correspondance s'arrête à cette époque-là, on sait seulement que l'écrivain conçut l' "Eloge de la folie" sur les routes d'Allemagne qui le conduisaint en Angleterre et qu'il en corrigea les épreuves après un voyage aux Pays-bas, en avril 1511, à Paris. C'est une heureuse époque dans l'existence de ce voyageur: un cardinal "humaniste", Jean de Médicis, va monter sur le trône pontifical et devenir Léon X.

L'"Eloge de la folie" se présente comme une "déclamation", un exercice de rhétorique si l'on veut et nul n'ignore que le texte fourmille de citations, de rappels, de souvenirs d' Horace, d' Aristophane, d' Ovide et de Cicéron. Le genre même de cette "fantaisie" était, depuis quelque temps, dans l'air: quelques années plus tôt, en 1494, un "humaniste" alsacien, Sébastien Brant, avait établi la recension des "fols qui sont de par le monde" dans sa "Nef des fous". Telle qu'elle est, avec ses jeux d'école assez lourds et souvent incompréhensibles pour les modernes, ses allusions où nous n'avons plus part, l'"Eloge de la folie" occupe une place fondamentale dans la vie d'Erasme et dans la pensée de ce qu'il est convenu d'appeler la "Renaissance".

Erasme fait le procès de l' absurde par lui-même. La "Folie parle" et détruit cette vaniteuse confiance de l'homme, assuré par sa pensée d'habiter le seul monde possible: nous vivons sans doute dans un monde cohérent et qui nous enserre, mais l'attention paradoxale de l'intelligence donne accès à un état d' inquiétude en éloignant l'homme de sa pensée. Ce qu'on appelle le "relativisme" d'Erasme vient de cette affirmation sans dogmatisme qui renverse les positions, et suggère l'infinité de réponses possibles. Certes, il ne faudrait pas conclure à l'irréligion d'Erasme, impensable en fait; car ce jeu extrémiste de l' intelligence avec elle-même, s'il déconsidère les conclusions systématiques, rhéabilite une foi plus intérieure, "subjective", qui fut le grand apport culturel d'Erasme - et sans doute d'hommes comme Thomas More, Lefevre d'Etaples, Marguerite de Navarre. C'est ainsi que la question se présente: le poids de la hiérarchie qui sollicite les théologiens de justifier par l'intelligence un résultat qu'elle n'admet plus, se trouve détruit par la subtile dialectique de l'  absurde. Bien qu'Erasme n'ait pas un mot pour la foi évangélique, son livre, comme tous les livres-paradoxes, détruit dans l'homme cette relation entre la raison et l'adhésion absolue à un ordre. Le monde théologique est devenu beaucoup plus lourd et le sens de ce qu'on appelle l'"humanisme" est d'alléger cette charge pour établir un contact immédiat entre Dieu et les hommes.

Erasme démolit dans l'univers moins la croyance que le faux mouvement de la foi; il y a là une sorte d'acrobatie dialectique qui fait à l'absurde une place dans la théodicée. Certes, ce rapport nouveau entre l'homme et Dieu ne pose pas encore le problème tragique du choix et de la grâce; il faudra attendre l'"Essai sur le libre arbitre", les grandes et violentes querelles idéologiques du milieu du siècle pour qu'Erasme touche à cette interrogation métaphysique.

On peut dire que dans ce livre étrange tout est symbole: la description de la décrépitude corporelle, les invectives contre les sots, la satire. Tous les "morceaux de bravoure" traditionnels dans les Universités paraissent chez Erasme, mais augmentés de cet exposant qui les arrache à la simple "déclamation", qui enferme le lecteur dans le piège d'une ironie où l'intelligence est priée de se justifier elle-même au lieu de justifier les systèmes. L'absurde devient donc ici moyen, possibilité de faire surgir au sein du monde fini de la religion des apparences et des dogmatismes, le monde infini de l'interrogation de l'homme sur son destin.

Le fou sera donc moins celui qui fait rire que celui qui pratique cette dialectique qui s'achève sur la découverte de l'expérience intime de la foi. Ce "vrai" scepticisme ne se contente pas de sourire, il tente d'élever le réel, l'homme authentique tout entier de la certitude naïve et de l' obéissance à la puissance d'une interrogation incertaine. Il dissout le dogmatique vulgaire qui appartient aux moeurs, aux circonstances, au hasard, comme un mal qui fait de l' intelligence un objet: plaçant la dialectique de l' absurde au centre de la réflexion, il restaure l'authenticité de la connaissance non-asservie et d'une foi qui ne s'enferme plus dans une logique toute faite.

L' "Eloge de la folie" appartient à son siècle. Oeuvre dialectique qui tend à définir une psychologie authentique du fanatisme, elle aboutit à reconnaître cette identité de la pensée libre et de l'être de l'homme. En ce sens on doit la rattacher à cette intense préoccupation des hommes de ce temps: Cervantès n'est pas si loin qui, au travers de la folie de Quichotte dans la seconde partie de son roman, fait, lui aussi par l'absurde, le procès de l' ordre qui est ce jeu des apparences et du réel, cette dialectique du "masque" dont le terme est l'authenticité de la liberté humaine, se retrouve non seulement dans la spéculation, mais aussi dans les préméditations des écrivains.

S’il n’est possible, ici, que de rappeler Cervantès, il faudrait y adjoindre le théâtre espagnol du "Siècle d'or" où ce jeu des apparences et de la réalité permet d'authentifier les puissants conflits des héros, qui sont tous des vaincus. Il n'est pas jusqu'à Hamlet qui ne murmure avec tout son siècle: "La comédie, voilà le piège où je prendrai la conscience du roi".

L' "Eloge de la folie" est comme le message clandestin d'une culture qui va fonder l'homme sur le refus ou l'amour de son destin authentique.

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Commentaire de Robert Paul le 20 septembre 2011 à 13:18

 

Quoi de plus sérieux qu’une chronique sur la Folie ? Ou plus précisément sur L’éloge de la Folie, œuvre majeure d’Erasme. Bertrand Galimard Flavigny met ses connaissances bibliophiliques au service de cette divinité imprévisible. Une belle occasion de rappeler le destin extraordinaire d’Erasme, enfant sans nom devenu prince des humanistes !

 

(Document Canal Académie)

 

 

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