Arts et Lettres

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Le vieil homme du tableau 

Antonia Iliescu 

(fragment du volume « Dora-Dor ou le chemin entre deux portes », Kogaïon Editions, 2006)

 

            Je venais de terminer le croquis de la tête d’un vieillard aux yeux tristes, partis déjà vers d’autres mondes. C’était mon dernier croquis en matière de portraits. Je l’ai encadré et je l’ai posé à côté d’autres dessins.

           J’ai regardé ma montre. Il était déjà tard et le supermarché devait fermer au bout d’une heure. Je me suis vite habillée et je suis partie faire les courses. Après un tour complet dans le magasin, je me suis dirigée vers la caisse, où il y avait déjà une file d’environ dix personnes.

            J’attendais patiemment mon tour à la caisse, quand les yeux repérèrent avec grande surprise, le vieil homme dont je venais d’accrocher au mur le portrait. C’était bien lui. Cette fois, il était assis sur un banc, juste à la porte d’entrée-sortie du magasin. J’ai cru  rêver ; comment est-ce possible qu’il apparaisse clairement, l’homme même refait de mémoire, avec quelques traits de pinceau ? Je fais rarement des portraits d’après modèle, car j’avoue que je n’ai pas un talent extraordinaire. Pour moi, le dessin est un jeu, tout comme les autres formes d’art. C’est un caprice de mon âme, qui capte dans ces instants-là – juste le temps nécessaire à la consommation de l’acte ludique de la création – certaines ondes venues de la cinquième, la sixième ou la vingt-sixième dimension. Une fois le travail terminé, je retombe dans mon univers à quatre dimensions, pour finir ce que le quotidien m’ordonne de faire pour survivre.

            Il n’avait presque pas de cheveux, il avait le visage émacié et jaunâtre. C’est exactement comme ça que j’avais dessiné une heure auparavant, sur un bout de papier de cahier ligné, mon ancien professeur de chimie, mort depuis voici deux décennies presque, à l’âge de 48 ans. Nous avons vécu comme seule aventure terrestre une poignée de main, venue en courant, pour ne pas manquer l’adieu éternel d’avant la mort ; ce n’était pas une poignée de main ordinaire. Tous les deux nous y avions mis inconsciemment tout le désespoir des vécus imaginaires, reportés toujours pour plus tard et finalement perdus à jamais. C’était la dernière. C’est parce que nous savions tous les deux cette chose terrible que nous avions bâti hâtivement un pont. Mais pas n’importe lequel; c’était une passerelle de larmes qui s’était dressée, juste en quelques secondes, de l’œil vers l’œil, de l’âme vers l’âme, au bord d’un lit d’hôpital en métal.

Et voici maintenant ce pont de larmes et d’amour qui nous aide à retrouver après des dizaines d’années – dans la réalité même, pas seulement dans les rêves ou dans les fantasmes – ces gens que nous avons tant aimés en silence et qui nous ont aidés dans les moments difficiles de la vie.

S’il avait survécu, il aurait eu probablement l’âge du vieillard aux yeux bleus, encore vivants et désireux de regarder. Il s’était assis fatigué sur le seul banc de l’enceinte du magasin et regardait attentivement autour de lui, en cherchant évidemment un miroir pour son regard blessé par les années de solitude. Il avait mis une chemise à carreaux, fraîchement repassée, et une veste du dimanche. La couleur de ses joues décharnées disait clairement que l’homme ne sortait pas souvent de chez lui. Il sortait uniquement les samedis matin, quand il y avait beaucoup de monde dans les magasins. Il s’était penché faiblement en avant, son visage entre les deux mains, en changeant toujours l’angle du regard. Il suivait chaque fois une certaine personne qui lui paraissait intéressante. Il la conduisait d’un regard résigné, vers la sortie, en se rendant compte qu’il n’avait réussi, cette fois non plus, à lui accrocher le regard. Les yeux passaient ensuite vers une autre personne, qui se présentait à la caisse pour l’acquittement des courses. Une nouvelle petite étincelle d’espoir illuminait pour une seconde les yeux bleus extrêmement beaux et fatigués du vieil homme. Le scénario se répétait de la même façon, d’un homme à l’autre, sans que personne ne se rende compte qu’un homme mendiait sur un banc. Il ne voulait pas d’argent, mais juste un regard ; pourtant les gens avares ne lui donnaient rien, en croyant peut-être qu’il voulait l’aumône.

Enfin, sur le tard  il m’aperçut – m’avait-il repérée avant que je ne le voie ? ... Je ne le saurai jamais et après tout, c’est une chose sans importance. Ce fut une seconde, juste le temps nécessaire pour qu’il puisse comprendre que j’avais capté son regard et que j’avais entendu son cri. Je lui ai répondu d’un sourire plein de chaleur, venu d’un moi lointain, traversant un monde fade, pressé et traqué ; le sourire, poussé par une vigueur enfantine, arrivait en courant sur un pont de larmes et d’amour que le temps avait métamorphosé en un pont en pierre, éternel juste le temps d’une éternité quantifiée dans le flash d’une seconde.

J’ai aimé cet homme, ce samedi matin, cette seconde. Je l’ai aimé, car il avait compris tout ce que j’aurais voulu dire à l’autre, celui que s’était glissé dans le monde de mes pensées, en venant du non monde. 

 

 

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Commentaire de Gil Def le 30 juin 2011 à 12:12

Antonia

 

Je suis tout à fait d'accord avec cette idée que les hommes qui comptent dans notre vie ne s'en vont jamais vraiment ... Il m'est parfois venu l'idée étrange que certains venaient me parler à travers d'autres personnes, sans doute par certaine ressemblance mais surtout par des empreintes indélébiles ...

 

Bonne journée. Amitiés. Gil

Commentaire de Antonia ILIESCU le 30 juin 2011 à 11:59

Merci Pollet Chris. Cette histoire est, hélas, vraie et se passe chaque jour, chaque seconde…

Commentaire de Antonia ILIESCU le 30 juin 2011 à 11:57

Merci Gil, pour ta remarque habillée en poème. Les hommes qui nous inspirent les écrits, les tableaux, la musique (…) s’en vont un jour, hélas, mais nous pouvons les faire vivre éternellement. Avoir toujours le coeur attentif c'est un devoir.
Belle journée. Antonia  

Commentaire de Gil Def le 30 juin 2011 à 11:11

Bonjour Antonia

 

J’aime quand on me raconte de vraies histoires

Quand on rend un centre, du sens à mon regard

La possibilité de trier les hasards

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Ce temps de l’avant genèse des adieux

Ce qui fait le monde de condition humaine

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D’un instant de gloire, d’un peu d’éternité

 

Bonne journée. Amitiés. Gil

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