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Le cheval d'orgueil où le petit Hélias apprend à pousser la brouette: un répertoire imagé de la sensibilité bretonne

"Le cheval d' orgueil, Mémoires d'un Breton du pays bigouden" est un récit de Pierre Jakez Hélias (né en 1914), publié à Paris chez Plon en 1975.

L'auteur s'engage à tout raconter d'une paroisse bretonnante de l'extrême Ouest armoricain au cours de la première moitié du XXe siècle: comment, notamment, son père gagna sa renommée de «travailleur magnifique» avant d'épouser, en 1913, Marie-Jeanne Le Goff (chap. 1). Tandis que soldats et marins reviennent de la Grande Guerre, la prime enfance de l'auteur se passe entre les leçons de sagesse dispensées par son grand-père, Alain Le Goff, et les contes de la tradition orale bretonne (2). La vie s'écoule, paisible, au rythme de la grand-messe et des vêpres, le dimanche, de la prière en commun, chaque soir (3). Au lycée de Quimper, l'enfant fait connaissance avec la «République rouge», celle de «Monsieur le Maire de Plozévet», M. Le Bail, député (4). En attendant de jouer aux quilles avec les hommes, le petit Hélias apprend à pousser la «brouette» (5) et fait l'apprentissage de la «vie dure», celle des mendiants qui parcourent inlassablement bourgs et campagnes et dont toute la «boutique» tient dans une boîte en bois ou un panier d'osier (6). Mais la «fête du cochon» permet un déploiement de fastes, jusqu'au lundi où chacun doit refaire pénitence à la bouillie d'avoine (7). Lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale, Hélias vient d'être «reçu aux bourses»; à Quimper, il porte des costumes rapiécés que les touristes («kodakerein») viendront bientôt photographier. Comment, en pareille situation, faire «respecter son rang»?
Comment lutter contre les méfaits d'un tourisme envahissant et contre l'état de «civilisation seconde» qui s'attache désormais au statut des paysans bretons? Telles sont les questions que pose l'auteur dans une conclusion amère.

Étude descriptive d'un groupe humain - les «Bretons du pays bigouden» -, le Cheval d'orgueil relève d'un genre apparemment limité au domaine de l'ethnographie. Certes, Pierre Jakez Hélias respecte ce principe de dépaysement et cède au plaisir d'immerger son lecteur dans les rituels
immuables propres au pays breton; les détails culinaires et vestimentaires, la somme des croyances (la hantise de la misère est représentée sous les traits d'une «chienne du monde») et les expressions bretonnes: «Les crêpes doivent être grillées et craquantes [kraz] sur les bords», sont le passage obligé de ces Mémoires exhaustifs. Ceux-ci sont fort éloignés, pourtant, du pur documentaire - même si l'inventaire des indices de la bretonnité serait aisé -, toujours présentés avec un grand tact pédagogique et une simplicité toute poétique: «Cette terre dure, sur laquelle les gens vivent leur vie quotidienne à l'intérieur des maisons que je connais, porte le nom d'argile à crapaud.» Car le «je» du mémorialiste est aussi celui d'un journal sensitif et émotif qui peut se lire comme un roman autobiographique jouant de l'alternance entre passages contemplatifs («La matinée se passe à regarder grand-père tirer des sabots de morceaux de hêtre») et épisodes plus «narratifs». Plus encore qu'une simple suite de tableaux extraordinairement imagés, ce répertoire émerveillé devient, insensiblement, au fil des pages, une vibrante défense et illustration de la langue et de la sensibilité bretonnes à l'intention des représentants de la culture dominante: «La vie des pauvres gens ressemble assez souvent à ces romans ou à ces pièces de théâtre que les critiques bourgeois, dans leur confortable suffisance, appellent de mauvais mélodrames.» L'attachement à la condition paysanne fait de Pierre Jakez Hélias le pourfendeur du monde citadin et des «nouveaux maîtres», «paysans professionnels» aux yeux desquels la langue n'est qu'un exotisme et la terre un prétexte à spéculation. La virulence soudaine des dernières pages rachète-t-elle l'aspect édifiant de l'ensemble du livre? Xavier Grall, dans un complément véhément intitulé le Cheval couché, vint, quelques années après la publication du Cheval d'orgueil, souligner les ambiguïtés de la nostalgie nourrie par Hélias, militant partagé entre passéisme et apitoiement. Étape décisive dans la reconnaissance de l'«identité» bretonne, le Cheval d'orgueil n'en resta pas moins un texte culte et un extraordinaire succès de librairie suscitant les mêmes réactions affectives que la Billebaude de Claude Vincenot.

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