
Chacun n'a ici-bas qu'un permis provisoire
D'y séjourner un temps. Il a loisir de croire
Qu'il restera vivant. En ce, il n'a pas tort;
Rien de grand ne se crée, en pensant à la mort.
Les jeunes tiennent pour certain, et c'est normal,
Que les êtres âgés, quand ils se portent mal,
Quitteront sans tarder le monde des mortels,
Et devraient, le sachant, changer leur rituel.
Le destin chaque jour agit en surprenant.
Il enlève la vie à de nombreux enfants,
Tandis que des vieillards, qui leur survivent, pleurent
Mais savourent les plaisirs jusqu'à leur dernière heure.
Certainement sereins, des sages ont écrit
Qu'il faut continuer, lorsque le sort meurtrit,
À rester en éveil, contemplant la beauté.
La nature a le don d'éblouir, d'exalter.
Connaissant bien les hommes, effrayés par la mort.
Dont le désir de vivre est toujours le plus fort.
La Fontaine a laissé sur ces faits une fable,
Rapportant les propos d'un vieillard fort aimable.
13/03/2004
Inspiré de la fable «Le Vieillard et les trois jeunes Hommes»
Commentaires
Le Vieillard et les trois jeunes Hommes
Un octogénaire plantait.
Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge !
Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage ;
Assurément il radotait.
Car, au nom des Dieux, je vous prie,
Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
Autant qu'un Patriarche il vous faudrait vieillir.
A quoi bon charger votre vie
Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ?
Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées :
Quittez le long espoir et les vastes pensées ;
Tout cela ne convient qu'à nous.
- Il ne convient pas à vous-mêmes,
Repartit le Vieillard. Tout établissement
Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes
De vos jours et des miens se joue également.
Nos termes sont pareils par leur courte durée.
Qui de nous des clartés de la voûte azurée
Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment
Qui vous puisse assurer d'un second seulement ?
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :
Eh bien défendez-vous au Sage
De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ?
Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui :
J'en puis jouir demain, et quelques jours encore ;
Je puis enfin compter l'Aurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
Le Vieillard eut raison ; l'un des trois jouvenceaux
Se noya dès le port allant à l'Amérique ;
L'autre, afin de monter aux grandes dignités,
Dans les emplois de Mars servant la République,
Par un coup imprévu vit ses jours emportés.
Le troisième tomba d'un arbre
Que lui-même il voulut enter ;
Et pleurés du Vieillard, il grava sur leur marbre
Ce que je viens de raconter.
Jean de la Fontaine - Les Fables
Dès le début, il me semblait bien reconnaître le ton et la musique du grand fabuliste avant d'arriver à l'avant dernier vers qui tire les choses au clair ! Bravo, Suzanne sans peur pour des vieillards, pour ce bel exercice de style!
Alerte !