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Il s’agit d’un pamphlet de Théodore Agrippa d'Aubigné (1552-1630), publié dans le Recueil de diverses pièces servant à l'histoire d'Henri III à Cologne chez Pierre Marteau en 1660.

 

L'occasion en fut fournie à d'Aubigné par la conversion au catholicisme de Nicolas Harlay de Sancy, contrôleur général des finances, en 1597. Converti une première fois en 1572 après la Saint-Barthélemy, ce fidèle d'Henri de Navarre, redevenu huguenot, craignit de se voir préférer le futur Sully à la direction des finances, et crut bon de revenir au catholicisme. Le calcul se révéla vain, et Sancy incarna, aux yeux d'Agrippa d'Aubigné, le type même du courtisan intéressé et opportuniste.

 

La matière du livre, rédigé entre 1598 et 1600, n'est pas toujours originale: prosopopée bouffonne prétendant ironiquement démontrer la supériorité du catholicisme, elle doit beaucoup au Traité des reliques de Calvin et à l'Apologie pour Hérodote d'Henri Estienne.

 

La première partie s'ouvre sur l'affirmation de l'autorité absolue du pape: "Je vous prouveray que le Pape peut disposer du droict contre tout droict, faire de injustice justice, et que les choses faictes ne le soyent point." Le prétendu Sancy plaide ensuite pour la nécessité de l'intercession des saints, la valeur des reliques et même des miracles fabriqués de toutes pièces: "Il vaut mieux laisser les superstitions pour n'oster les devotions."

Dans la seconde partie, le nouveau converti stigmatise les huguenots ("Ils sont gens qui pour la gloire de Dieu foulent aux pieds toute gloire des Princes"), et reconnaît que seuls des motifs utilitaires ont guidé ses multiples conversions: "J'ay eu pour but, sans changer, le profit, l'honneur, l'aise et la seurté. Tant que le dessein d'estre Huguenot a esté conforme a ces quatre fins, je l'ay suivi sans changer." Le dernier chapitre rapporte un dialogue cynique entre Sancy et "Monsieur le Convertisseur", appellation plaisante du futur cardinal Du Perron, principal artisan de la conversion d'Henri IV. L'ouvrage se clôt sur un éloge de l'opportunisme religieux (Épilogue).

 

Il serait tentant de considérer, aujourd'hui, que cette Confession n'intéresse plus guère que les historiens, à titre de chronique foisonnante et scandaleuse des règnes d'Henri III et Henri IV. Le lecteur moderne peut, à bon droit, se sentir rebuté par un texte qui multiplie les allusions à la trame politico-religieuse de l'époque, et gêne ainsi la compréhension de plus d'une anecdote présentée comme savoureuse.

Reste néanmoins une indéniable vivacité polémique, annonciatrice des Provinciales autant que de l'antiphrase voltairienne. La seule personnalité du converti ôte évidemment toute valeur à la confession: doué d'une inquiétante labilité morale, prompt à se satisfaire des consolations les plus cyniques, Sancy manifeste en outre une totale inaptitude ou répugnance à l'exercice intellectuel. Un tel homme n'est qu'un fantoche qu'on plie aux exposés doctrinaux et aux conclusions les plus absurdes. Il avoue par exemple, en toute candeur, que le raisonnement par analogie permet d'éliminer les difficultés théologiques: le dogme de la transsubstantiation ne saurait faire aucun doute, puisque tout dans le monde obéit à cette même loi, les "putains des Princes étant transsubstantiées en femmes", les "femmes en putains", et les "maquereaux en Princes". Il suffit au personnage de puiser dans les réalités les plus triviales pour barder de certitude ses croyances toutes neuves.

 

Mais c'est dans le dernier chapitre qu'éclate une veulerie dont la barbarie est le corollaire à peine paradoxal. Admirable saynète dialoguée, qui oppose à "Monsieur le Convertisseur" un Sancy soudain pris de crainte superstitieuse: tous ses amis nouvellement convertis ne viennent-ils pas de mourir l'un après l'autre? Avec une componction digne de Tartuffe, le "Convertisseur" apaise cette inquiétude: "Ceux qui sont morts ont voulu laisser vivre leur conscience, et elle les a tuez. Il la faut donc tuer à bon escient [...] ou l'endormir par stupidité" (II, 9). Tout "regaillardi", Sancy lui raconte alors comment sa première conversion l'avait entraîné à massacrer joyeusement des huguenots, hommes, femmes et enfants confondus.

 

L'horreur de l'épilogue et son cynisme agressif ne doivent pas faire oublier la question essentielle posée par d'Aubigné: comment, en des temps troublés, ménager à la fois les droits de la conscience et les exigences du monde social et politique? La réponse machiavélique et hypocrite de Sancy peut naturellement se prévaloir de petites réussites tactiques, et d'une évaluation réaliste de l'infinie malléabilité de la nature humaine. Il reste que le personnage, en se privant de toute assise morale et spirituelle, s'est condamné à la fluctuation des humeurs les plus fantasques, à l'alternance invivable de la terreur et de la fausse sécurité. On n'écrase pas impunément la conscience: elle se venge en suscitant des fantômes.

 

Il faut opposer, à ce personnage peu recommandable, l'éthique de deux de ses contemporains: celle d'Agrippa d'Aubigné lui-même, qui délaissa la voie des honneurs quand le divorce entre la morale religieuse et l'action politique lui parut consommé - et celle d'un Montaigne soucieux d'équilibrer, dans une "librairie" à la fois réelle et symbolique, les prescriptions intérieures et l'appel du monde.

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