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Dans ces rues étroites où les vitrines s’allument à la tombée de la nuit, de jeunes filles à la peau blanche ou noire s’exposent en tenue légère aux yeux des passants. D’autres se retrouvent à l’orée des bois ou sur les aires d’autoroutes. D’autres encore, souvent plus âgées sont larguées aux abords d’usines où leurs ombres décharnées, désabusées et vieillies avant l’âge ne font que subir. Déshumanisées par ceux qui en font commerce, elles n’attendent plus rien de la vie.

Sous un porche, à l’entrée d’un bâtiment important, vient régulièrement une dame encore jeune vêtue d’un imperméable blanc. Ses cheveux tressés descendent sur son dos, s’imprègnent dans ce blanc  et lui donnent la silhouette d’une déesse.

La soirée est chaude, l’été est toujours là et un vent délicat se lève enfin apportant un peu de fraicheur dans la ville. Celui-ci soulève délicatement un coin de son vêtement et découvre peu à peu  ses longues jambes que des chaussures hautes allongent à l’infini. Cette fraicheur tant attendue lui caresse le visage et s’amplifie enfin transportant cette douce sensation sur sa peau.

Son visage déjà grimé, ravissant, renferme un lourd passé que son sourire de façade cache. Son imperméable s’est ouvert et la guêpière rouge fait ressortir sa jolie poitrine à peine couverte.

Elle attend comme tous les soirs ce qui fait sa vie et reste là, debout contre cette porte plus que centenaire.  Sa main s’empare d’un paquet de cigarettes et d’un geste machinal, ses doigts posent à sa bouche une cigarette qu’un clic de briquet allume en une seconde. Déjà elle aspire violemment cette fumée qui la fait tousser parfois. Cette cigarette l’enfume et forme un nuage bleuté autour d’elle qui monte dans le halo de lumière du vieux réverbère.

 Elle s’apaise de cette manière et dans cette nuit calme, elle laisse tomber un moment son imperméable blanc à ses pieds. Ses jolis membres endoloris se tendent et se détendent. Son cou est douloureux, elle balance la tête de gauche à droite et vite reprend une cigarette.

Son regard est vague pour l’instant. Elle est quelque part dans un rêve, dans une autre réalité. Le spectacle de cette jeune femme à moitié dénudée dans cette pénombre attire les regards des passants. Les yeux se croisent. Elle s’offre ainsi pour de l’argent. Son imperméable blanc à ses pieds  dessine un socle autour d’elle.

La nuit sera longue comme toutes les nuits et noire, obscure. Sa solitude est réelle et sa vie aussi. Point de prince charmant, ni d‘elfe,  ni d’archange pour la libérer de cette emprise.

Venue dans cette ville pour être danseuse, elle avait fait de beaux projets et répétait dans sa tête les pas qu’elle aimait tant. Intégrée une scène, un show et pouvoir en vivre. Elle n’en voulait pas davantage.  La vie a ses raisons. Elle en décide autrement et d’illusions perdues en mauvaises rencontres, elle a fini là presque dévêtue sous ce porche.

La douce chaleur de la nuit a disparu et d’un geste rapide, elle enfile à nouveau son vêtement blanc pour s’y protéger, se rassurer, se consoler.  Les petits matins sont tristes, lugubres et les fêtards sont rentrés.  Encore un moment et elle aussi partira  pour revenir ce soir au même endroit.

 

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Commentaire de Josette Gobert le 31 août 2014 à 19:18

Bonsoir Jacqueline.

Un tableau de grande misère qui se peint au coin d'une ruelle, sur un trottoir et qui laisse souvent les passants plus qu'indifférents.

Merci pour le commentaire.

Amicalement

Josette

Commentaire de Josette Gobert le 31 août 2014 à 19:15

Bonsoir Gilbert.

Partir de chez soi pour s'en sortir et se retrouver dans le bois de Boulogne ou sur un quai. Dure réalité de la vie. Volontaires ou pas, fières ou pas, ces jeunes dames n'ont pas le beau rôle et il doit y avoir beaucoup de souffrance dans ces vies argent ou pas. Difficile de les comprendre et dire moi je... La prostitution est une institution quoi qu'on en dise et fait partie d'un monde cruel. Et en sortir ne rend pas parfois heureux.

Merci pour votre commentaire

Amicalement

Josette

Commentaire de Josette Gobert le 31 août 2014 à 19:06

Bonsoir Rolande.

Je ne connais pas de "belle de nuit " que j'imagine en tant que femme souvent perdue par amour ou détournée dans leur destin. Une vie forcement difficile qui ne peut pas apporter beaucoup de satisfaction et d'estime de soi.

Amitiés bonne soirée

Josette

Commentaire de Gilbert Jacqueline le 31 août 2014 à 8:53

Un texte comme un tableau où la lumière se fait cruelle!

Commentaire de Gilbert Czuly-Msczanowski le 31 août 2014 à 1:34

Bonsoir Josette,
C'est une jolie plaidoirie. Là, comme en toutes choses, il faut faire le tri. Des étudiant(tes) se prostituent pour payer leurs études, d'autres travaillent comme caissier(es). Des filles partent des pays de l'Est ou d' Afrique pour le bois de Boulogne ou comme serveuses sachant ce qu'elles viennent faire... La liste est longue. Ce qu'on pourrait retenir tient à la morale de chacun. Certaines prostituées se qualifient de professionnelles, paient des impôts, adhèrent à des syndicats pour la défense de leurs intérêts et sont fières de leur métier, conscientes d'apporter du réconfort à la souffrance humaine. Je me souviens d'une ancienne lecture  Les filles de Grenoble sorti il y a bien 30 ans ou des filles se prostituent dans des baraques de chantier, acceptant le passage sur leur corps d'une centaine d'ouvriers les uns après les autres.La cupidité n'a pas de frontière et ce domaine là est très rémunérateur. Pauvres gens de taper à la porte de l"enfer pour de l'argent, de beaux habits ou de la drogue et confondre ainsi courage avec facilité !
Bel éclairage personnel de votre part en tout cas Josette, digne d'une intro. de film noir américain !
Passez un bon dimanche avec l'anticyclone à notre porte,
Amitiés,
gilbert

Commentaire de Quivron Rolande le 30 août 2014 à 20:44

Bonsoir Chère Josette,

Une stupéfiant portrait de celles que l'on appelle communément, parmi d'autres sobriquets, les "belles de nuit".

Victime le plus souvent des promesses fallacieuses d'un joli monsieur aux yeux charmeurs.

J'ai rencontré la première d'entre elles au cours d'un trajet en train. Je devais avoir 17 ans environ. La veille, ma mère m'avait tout expliqué de "La vie", me mettant en garde. La peur l'avait guidée : sa fille devait affronter, seule, de longs trajets vers la "Capitale" pour y faire ses études.

J'ai lu pas mal d'ouvrages les concernant. J'en ai rencontré d'autres dont certaines m'ont raconté les pièges où elles s'étaient laisser enliser. Dont l'une dans une ville belge. Elle avait réussi à s'échapper en compagnie d'une autre victime pour atterrir en Suisse dans un centre de réhabilitation.

Un poème en a jailli évidemment mais bien plus tard. Une Religieuse qui s'occupait de ces filles dites "perdues" me l'a demandé car il reflétait admirablement bien leur triste parcours.

Pour ce texte, tu t'es vraiment surpassée : bien écrit, taillé dans le vif du sujet cette fille devient l'une des nôtres et nous ne pouvons rester indifférents.

Merci à toi, Chère Josette, et très bonne soirée. Amicalement. Rolande.

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