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Il y a des nuits comme ça (6)

Erreurs

Delphine avait quitté la chambre sans rien dire et s'était dirigée vers le camp de base. Elle pestait contre ce père arrogant qui cachait sa peur derrière la protection de sa femme. Mais à sa manière de s'asseoir derrière l'ordinateur, Delphine se rendit vite à l'évidence : sa mauvaise humeur n'était pas due qu'à l'attitude de cet homme.

Elle se rua à nouveau sur la page web de consultation de ses messages vocaux.

Un message de Marc.

La souris émit un cliquetis sec et suffisamment appuyé pour que Bertrand, assis dans un coin, lève la tête.

— Il y a quelque chose qui ne va pas, Delphine ?

— Ce sont les parents de bébé trente. Le père couve la mère et ne s'inquiète même pas pour son enfant. Il a aussi décrété que seul Dieu-Le-Père était autorisé à poser le regard sur le pansement de sa femme et à prendre sa tension. A croire qu'il n'a rien à cirer de la survie de son enfant et qu'il préserve sa génitrice.

Durée du message : une seconde. Merde.

— Ce n'est pas la première fois ni la dernière, Delphine.

— Je sais.

Une seconde. Qu'est-ce que Marc a bien pu me dire en une seconde ?

— Quoi qu'il en soit, dit Bertrand, dès qu'on aura un feu vert de la néonat pour qu'ils montent la voir, tu devras les avertir.

— Et comment ! Ce sera un plaisir de priver ce gars de sommeil.

Tu ne veux pas sortir dix secondes, que j'écoute mon message en paix ? Cet appareil n'a pas d'écouteurs personnels, et je n'ai aucune envie de partager mon message avec qui que ce soit.

— Bon, j'ai des soins à donner dans deux chambres. A plus tard, Delphine.

Alleluia !

— A plus tard, Bertrand.

Une seconde.

L'image sonore du message s'était affichée à l'écran. Delphine jeta un œil autour d'elle : personne n'allait rentrer dans la pièce tout de suite. Elle cliqua sur le bouton « Écouter ».

Il n'y avait que le bruit de fond de la voiture de Marc, lancée à haute vitesse sur l'autoroute.

Salaud.

Elle fit disparaître les programmes qu'elle avait ouverts pour consulter sa messagerie, puis tenta de se concentrer sur les travaux administratifs qu'elle avait laissés en plan.

Marc sait très bien que je ne peux pas répondre au téléphone en pleine garde ! S'il a appelé cela veut dire qu'il voulait me laisser un message. Puis il a changé d'avis. Il n'a aucun courage.

Inutile de résister. Delphine, tout en rangeant ses dossiers, demanda une fois encore à l'ordinateur de rafraîchir la liste des appels entrants sur son portable.

Rien.

Ligne fixe : pas mieux.

Delphine savait qu'elle pouvait envoyer un message texte via le même site Internet. Elle composa :

Tu as quelque chose à me dire ?

Elle appuya sur le bouton « envoyer » au moment où Isabelle entra dans la pièce.

— Henri est de retour en salle d'op avec la maman de Noémie. Il te demande de l'y rejoindre.

Zut ! Les sutures !

— Laquelle ?

— La trois.

— Il doit être furieux.

— Je n'ai pas eu cette impression.

— J'y vais.

Delphine quitta le camp de base et s'engouffra dans le couloir. Alors qu'elle progressait vers la salle d'opération, sa conviction prenait forme : elle allait avoir droit à un savon discret en présence de sa patiente. C'était évident : s'il n'avait pas l'intention de la sermonner, il aurait gardé Isabelle pour l'assister.

Elle pénétra dans la salle. Henri parlait à sa patiente. À l'arrivée de Delphine il leva les yeux et s'interrompit.

— La voici, Madame.

Delphine s'approcha.

— Ma patiente voulait te remercier.

***

Delphine achevait d'installer maman Noémie dans sa chambre. Henri n'était passé en salle d'opération avec elle que pour examiner en détail ses sutures, constater que malgré les saignements elles avaient parfaitement tenu, et lui refaire un pansement « comme il voulait ». En réalité, l'infirmière s'en était bien doutée, il l'avait amenée sur « son territoire » pour donner du poids à ses propos et convaincre maman Noémie de ne plus se relancer dans ses escapades solitaires.

— Je sais que c'était idiot, dit maman Noémie dans un soupir.

— Je vous comprends, madame. Mais en effet ce n'était pas prudent. Il vaut mieux que vous appeliez pour avoir des nouvelles, ou pour rejoindre votre fille dans de meilleures conditions.

L'image de Marc s'invita brusquement dans la conversation. Delphine la chassa d'un revers de manche mental.

— Ça n'a pas l'air d'aller, mademoiselle ?

Marc, pour la dernière fois, fiche le camp. C'est le monde à l'envers à cause de toi, ici !

— Si si, tout va bien. Vous me promettez de vous reposer maintenant ?

— Oui, même si à mon avis je n'arriverai pas à dormir.

— C'est bien normal. Vous avez accumulé beaucoup d'émotions. Peu de mamans dorment durant leur première nuit à l'hôpital.

Maman Noémie ferma les yeux.

— Bon... je vais essayer de me calmer, ce sera déjà ça.

— Je vous laisse. Dès que j'ai des nouvelles de Noémie je vous avertis.

Les yeux toujours fermés, elle répondit :

— Cela ne me donne pas envie de m'endormir, ça.

Pardon ?

Delphine se sentit glisser doucement.

— Je ne comprends pas...

Si, tu comprends, mais tu as le cerveau englué dans tes petits problèmes perso. Il faut te mettre les points sur les « i » ?

— Si tout va bien pour Noémie vous allez me laisser dormir, je suppose. Si vous me réveillez cette nuit, ce sera parce que quelque chose ne tourne pas rond. Et vous voudriez que je m'assoupisse dans ces conditions ?

Petite conne ! Réagis, et vite !

— Dans quelques heures, nouvelles ou non, mes collègues ou moi devrons vous réveiller, ne fût-ce que pour vous examiner. Vous pouvez dormir.

La patiente gardait les yeux fermés. Delphine vit rapidement pourquoi : les larmes débordaient. Elle lui prit la main.

— J'ai peur pour elle.

— C'est bien normal. Essayez de vous détendre.

Mais c'est inutile, petite maman. Tu ne peux rien faire pour Noémie maintenant. Je dois y aller, aussi.

La jeune maman la libéra :

— Ça ira bien. Vous avez certainement du travail.

Elle a lu dans mes pensées ?

— À plus tard.

Delphine sortit en se maudissant de plus belle. Et tandis qu'elle pensait à se reprendre Marc revint à la charge.

Cette fois elle n'eut pas la force de le repousser.

Que me veux-tu encore ? Où es-tu ? Tu roules toujours ? Pourquoi es-tu resté muet tout à l'heure ?

L'image de Marc se superposait à celle du couloir dans lequel Delphine se déplaçait. Elle ne voyait pas vraiment son visage, mais devinait plutôt ses yeux hypnotisés par la route qui défile.

Sois prudent.

Et l'instant d'après :

Va au diable.

— Delphine ?

Elle se retourna : c'était Bertrand.

— Cécile te demande en néonat.

Elle comprit à sa tête qu'il était inutile d'ajouter « c'est urgent ». De toute façon la règle était toujours la même avec la néonatologie : les bonnes nouvelles arrivaient par téléphone, les mauvaises, on devait aller les chercher sur place.

— Qui ?

— Je ne sais pas.

— Décidément, je joue les messagers, cette nuit.

Je ressemble plutôt à une bille de flipper.

Pendant qu'elle montait les escaliers, elle pria pour qu'elle n'ait pas à retourner tout de suite dans la chambre de maman Noémie. Lorsqu'elle s'approcha de la baie vitrée, une idée la traversa.

Tu peux compter sur moi.

C'est bien ce qu'elle avait dit à Maya. Maintenant, il était trop tard pour reculer. La nuit était déjà bien avancée, et Delphine sentait qu'elle penchait du mauvais côté, lentement mais sûrement.

Elle entra. Cécile s'affairait au-dessus de bébé trente. À côté de la couveuse, les paramètres vitaux étaient à zéro.

Faites que je n'aie pas à réveiller ses parents !

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Commentaires

  • Merci! Je publie le 7eme volet incessamment... La menace se précise...
  • un petit coucou... bonne continuation

  • super, vivement demain! bonne soirée et à bientôt. dominique

  • J'attends le prochain "billet" .....très émouvant!

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