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Histoire de la révolution belge de 1830 Chapitre 6: Le soulèvement national et le rôle de Bruxelles

Le rôle de Bruxelles, dans les événements de 1830, est capital. L'émeute du 25 août, après la représentation de La Muette de Portici, est la première manifestation révolutionnaire. La victoire du Parc est le signal de la libération nationale. Sans la résistance héroïque des obscurs combattants des barricades, le 23 septembre, le cours de l'histoire de la Belgique aurait été très différent.
La place que Bruxelles occupait dans les anciens Pays-Bas catholiques était certes considérable, mais lorsqu'elle eut été élevée en 1815 au rang de capitale du Royaume des PaysBas, son importance et son prestige grandirent singulièrement. Ville symbole de la « nation belge », c'est là que le Courrier des Pays-Bas et que le Belge lancèrent leurs attaques contre les ministériels, c'est là que de Potter, Bartels, Nève et Tielemans furent condamnés à l'exil.
Liège, autre capitale d'un Etat naguère indépendant, est davantage encore à la pointe du combat pour la liberté. Le 26 août au soir, à la nouvelle de l'émeute bruxelloise, les premiers mouvements populaires inquiétèrent l'autorité: l'on chanta dans les cabarets les « Marseillaises parisiennes ». Le lendemain, le gouverneur Sandberg prit une décision audacieuse. Il créa une « Commission de sûreté publique », composée de leaders de l'opposition constitutionnelle et d'industriels. Le comte Eugène d'Oultremont en fut le président et elle compta parmi ses membres, Constantin de Gerlache, Lebeau du Politique et D. Stas du Courrier de la Meuse. La garde communale avait occupé les postes tenus par la troupe qui s'était retirée à la Citadelle. Une garde bourgeoise fut constituée. Le 28, les deux gardes prirent les couleurs liégeoises rouge et jaune. Sandberg avait cédé très vite: la garnison lui paraissait insuffisante, la garde communale peu sûre, la Régence sans ascendant « dans une ville comme Liège, entourée de communes remplies d'ouvriers armés, et pouvant vomir sur Liège 30 à 40 mille ouvriers », comme il l'écrivit le 29 août. Il a choisi pour faire partie de la Commission, des gens « qui avaient pouvoir sur les masses, sur les gazettes paraissant 2, 3 fois par jour ». Et quant à son titre il avait reculé devant « Salut public, qui sonnait mal par les souvenirs... ».
Mais cet organisme apparut dès le lendemain trop ministériel aux yeux des Liégeois avancés. Ses membres furent rudoyés parce qu'ils ne distribuaient pas de fusils à tout le monde, n'ordonnaient pas la construction de barricades, n'exigeaient pas l'occupation de la moitié de la Citadelle, n'organisaient pas une sortie armée contre les dragons qu'on supposait venir de Maestricht.
Un homme bien mis criait tout haut: « sans ces c... vendus au gouvernement et leurs faibles mesures, dix mille Liégeois seraient en armes, sur le chemin de Bruxelles ». D'autres, dans le vestibule de l'hôtel de ville déclaraient « que l'on devait pleurer de rage en songeant que Liège ne donnait plus l'exemple, mais allait à la remorque de Bruxelles »; le Courrier de la Meuse et le Politique, jugés trop modérés, furent déchirés dans les cabarets...
Puis l'agitation ouvrière s'envenima. Le pain était cher et rare, car les grains n'arrivaient plus au marché. Il fallut réduire le prix du pain de huit cents, mais les attroupements ne cessèrent point. La nouvelle de l'approche de renforts de troupes, le bruit d'opérations militaires sur Bruxelles, le retour de La Haye, les mains vides, de la députation envoyée le 28 auprès du roi, excitèrent la population. Des attroupements tumultueux parcoururent la ville le 2 septembre et le soir deux mille six cents fusils, destinés à l'Espagne, entreposés chez le fabricant d'armes Devillers, tombèrent aux mains du peuple. Les gardes communale et bourgeoise furent débordées, la Commission de sûreté démissionna. Charles Rogier fut mis à la tête du mouvement populaire et il organisa le départ de volontaires pour Bruxelles. Les patriotes liégeois et bruxellois étaient, en effet, en relations suivies. A Tirlemont se rencontraient leurs émissaires. Le 2, Ducpétiaux, Claes et Jottrand rédacteurs au Courrier des Pays-Bas avaient eu, à Liège, une conférence avec le comte d'Oultremont et les deux frères Rogier et la décision fut prise de porter secours à Bruxelles. Cinquante et un jeunes gens des plus fougueux à la tête desquels se trouvait Firmin Rogier partirent par la diligence et par la poste. Charles de Luesemans, un jeune stagiaire qui avait été envoyé en mission, rentra de la capitale avec une demande de secours. Quelques heures plus tard, dans la matinée du 3 septembre, le jeune Chazal et un
vétéran des guerres d'Italie et d'Amérique, BellPellafinet, vinrent aussi demander de l'aide. Le soir, à dix heures et demie, cent trente volontaires conduits par le chevalier de Bosse de Villenfagne partirent avec deux pièces de canon et un caisson. Pendant la journée, par la diligence, sur l'impériale de laquelle cinq caisses d'armes étaient arrimées, s'en étaient allés quatorze jeunes gens de bonne famille, guidés par le chevalier de St-Roch. Le lendemain, le 4, à neuf heures du soir, « sur un cheval blanc, en frac et en chapeau, ceint d'une écharpe aux couleurs liégeoises », Charles Rogier prit la direction d'un détachement de cent trois volontaires, qui tous chantaient la Marseillaise. Dans la cour du Palais des Princes Evêques, il avait harangué ces hommes et leur avait promis « de la liberté, de la gloire, mais point de richesses ». A Jodoigne, la troupe s'augmenta de seize unités. Les deux groupes de Bosse et de Rogier, réunis à Auderghem, firent une entrée impressionnante à Bruxelles le 7 septembre.
La bourgeoisie liégeoise, dès le 3 septembre dans l'après-midi, avait organisé une nouvelle garde, commandée par un ancien militaire, Charles Behr. Le 4, la Régence, qui surnageait après tous les bouleversements, la déclara ouverte à tous les citoyens âgés de 18 à 50 ans.
Le 7, le comte Clément de Berlaymont, membre des Etats-Provinciaux, remplaça Behr, fils d'un général au service du roi, au commandement de la garde urbaine qui prit de plus en plus une allure militaire. Dandelin, professeur à l'Université, dirigea la commission de défense. Les jeunes gens furent exercés aux manouvres de l'artillerie, des dizaines de milliers de cartouches furent fabriquées. Les manifestations patriotiques se succédèrent: le 7, la remise des drapeaux aux quatre légions se fit solennellement pendant que la musique jouait 1e Valeureux Liégeois. Cet air qui rappelait d'anciens souvenirs produisit un effet magique sur la garde et sur la foule immense qui assistait à cette cérémonie. Le 12, une brillante revue se déroula place Saint-Lambert. Cependant, l'agitation populaire ne cessa pas. L'activité et le redressement de la Régence, orangiste, l'inquiétaient. Le 13, la foule empêcha une expédition d'armes pour la Basse Meuse. Deux jours après, elle s'assembla à nouveau pour réclamer des armes. La masse hurlait: « à bas la Régence! », voulait aller incendier la maison du bourgmestre, des échevins, du directeur de la police. Deux patrouilles de la garde firent feu.
Les « libéraux purs », c'est-à-dire les antiunionistes, cherchèrent à diviser l'opinion. Une campagne de dénigrement contre les catholiques fut menée subtilement. D'Oultremont, l'avocat Etienne de Sauvage, Stas furent accusés de pousser au désordre. On voulait ainsi détacher du mouvement les bourgeois libéraux-unionistes. Le 15, la Régence désigna une « Commission consultative » composée de libéraux ennemis de l'apostolisme. Mais les efforts des futurs orangistes échouèrent. Le Politique et les libéraux-unionistes ne se laissèrent pas entraÎner dans le traquenard préparé. Le Politique défendit le Courrier de la Meuse, l'organe catholique, et riposta en accusant les agents ministériels d'avoir provoqué les troubles de la mi-septembre. «L'argent de la Hollande a été semé... On espérait, à la suite des désordres, faire réarborer la couleur orange, ôter le drapeau liégeois, et, par l'intervention de quelques citoyens effrayés, faire solliciter l'arrivée des troupes de la Citadelle et de Maestricht... » Au surplus, le palais de l'évêque, menacé d'incendie dès la première journée des événements, le fut encore le 17 au soir par quelques mauvais sujets. On ne pouvait vraiment mettre ces tentatives sur le compte des catholiques!
Le parti patriote déjoua donc la manoeuvre et réagit avec énergie. L'attitude du pouvoir militaire l'inquiétait. Le 19, un jeune Liégeois est abattu par une sentinelle hollandaise. Le peuple s'émeut et la Chartreuse, qui n'était plus tenue que par quelques soldats, est occupée, le 20, par la compagnie d'artillerie de Dandelin. Le 22, la maréchaussée -qui cependant faisait le service en blouse -fut désarmée et une véritable expédition militaire alla surprendre un détachement des troupes royales, à Oreye, sur la route de Bruxelles.
Les bruits de l'attaque contre Bruxelles, les menaces de bombardement font perdre rapidement à la Régence le peu d'autorité qu'il lui restait. Le 22, elle est prête à se dissoudre. Le gouverneur, resté à son poste, renonce à constituer une nouvelle Commission de sûreté. Il en donnait les raisons au ministre de l'Intérieur, le 24 septembre: « Pour qu'elle eût force et pouvoir, il fallait qu'elle fût dans les opinions du moment, et les hommes pris dans cette opinion; or, cette opinion, depuis quatre semaines, n'est pas restée stationnaire, et si au 27 août on voulait la sûreté publique, on voulait au 8-15 septembre des comités de défense et depuis 5 ou 6 jours on ne parle que d'attaquer: ma commission instituée et dirigée par moi devrait donc organiser l'attaque contre les troupes royales, envoyer secours sur Bruxelles, etc., etc. Cela ne pouvait être... Depuis le 19 septembre, même pour ce gouverneur indulgent: « jamais l'état de guerre ne fut plus signalé ».
Les patriotes triomphent donc. Le 23, on pille de nouveaux marchands d'armes et dans la nuit un premier détachement de volontaires vervjétois, drapeau vert et blanc en tête, vient renforcer les hommes prêts à se battre. Le 24, l'alarme est donnée. « Les Hollandais descendent de la Citadelle! ». On bat la générale, le tocsi sonne, des barricades sont dressées, des pavés portés aux étages, des femmes s'arment de fusils. Des compagnies de houilleurs accourent de la banliue. Plus de dix mjlle personnes en armes étaient résolues à défendre la cité. Mais ce n'était qu'une fausse alerte: une corvée de soldats à la recherche de pommes de terre avait été prise pour l'avant-garde d'une sortie en masse de l'armée. Cependant, l'anxiété grandit parmi les initiés. Depujs le 22 on est « sans nouvelles directes de Bruxelles ». Les patriotes font des conjectures, sont rongés par le doute et espèrent malgré tout. « ...(Les nouvelles) qui nous sont parvenues par Namur annoncent qu'on se bat et qu'on fait des sorties et des prisonniers. Un homme, venu de Saint-Trond, dit qu'il y est arrivé plusieurs charrettes pleines de Hollandais blessés. Les gens de la campagne prétendent entendre le canon dans la direction de Malines. Au milieu de tous ces bruits, ce qui semble probable, c'est que le prince Frédéric n'a pas l'avantage, puisqu'on l'ignore encore ici. S'il triomphait, 20 estafettes nous l'auraient déjà annoncé », écrit Firmin Rogier à son frère Charles le 25 septembre. Et Firmin qui vient de recevoir une lettre de son frère Charles, datée de Genappe, 23 septembre, écrit: « ...nous ne comprenons pas ici comment l'ami C(harles) écrit de Genappe... s'il s'est éloigné de Bruxelles, tout y est donc désespéré; pour moi, je m'y perds... Où est donc Paul D(evaux) et L(ignac) qui ne nous écrivent pas plus que s'ils étaient morts ». Mais malgré l'absence «d'hommes supérieurs », le « manque de direction », Firmin Rogier et avec lui les patriotes liégeois, conservent encore de l'espoir. « Si Bruxelles se soutient et repousse les attaques, tout ira bien. Sinon... ».
Aussi le commandant en chef de la garde urbaine, Berlaymont, donne ordre au maréchal des logis, Alexandre Lucas, chef d’une douzaine de cuirassiers qui ont déserté à Vroenhoven le 11 septembre, d'organiser une expédition pour « marcher au devant des ennemis de la liberté ». Il s'en va le 26 à quatre heures de l'après-midi, avec six cents hommes et deux pièces de canon. Il se dirige à travers la Hesbaye, mais en cours de route reçoit l'ordre de Berlaymont de rejoindre un second détachement armé, celui du major Mathot : « D'après les nouvelles reçues aujourd'hui (le 27), nous sommes vainqueurs à Bruxelles et ils n'ont plus besoin de renforts; mais des déserteurs arrivés de la Citadelle nous ont appris qu'ils étaient prêts à se rendre, si on la cernait, ils sont dans la plus grande misère, et maintenant on sonne les cloches de joie à Liège ».
L'investissement de la Citadelle, où Van Brecop est enfermé avec huit cents Belges et sept cents Hollandais, menacés par la famine, commence le 27. Les efforts du général Dibbets, commandant la Place de Maestricht pour ravitailler son subordonné, échouent. Le 28, un premier convoi est repoussé. La tentative du général Daine que Dibbets envoie avec un convoi de vivres et des moyens importants, provoque le 30 un véritable combat à Ste-Walburge. Les volontaires « franchimontois », accourus de Verviers, de Hodimont, de Dison et ceux du plateau de Herve sont bousculés par les cuirassiers, mais les barricades et le feu qui part des maisons de Ste-Walburge brisent l'élan de la cavalerie. Daine se replie vers Tongres... Une sortie de trois cents soldats réussira cependant à repousser les insurgés, mais il était trop tard: Daine et son convoi avaient disparu.
L'échec de ces opérations renforce l'excitation de la garnison belge, qui conspire, médite d'incendier le quartier des Hollandais. Le conflit devient aigu. Van Brecop, irrité, songe à un pillage des maisons en dehors de Hocheporte, mais ce serait le signal d'un combat sanglant entre les soldats des deux nations. Le major l'Olivier, un Belge, convainc son chef de renoncer à la lutte. Le 6 octobre, Van Brecop et les neuf cents Hollandais sortaient de la Citadelle et rejoignaient Maestricht, abandonnant la place aux Belges du major l'Olivier, chargé de la remettre à la garde urbaine liégeoise.
Les Liégeois ont donc mené une lutte remarquable pour se, libérer de l'armée royale et leurs volontaires à Bruxelles ont pris une part importante aux combats. L'entente entre les patriotes des deux cités est significative. Dès le 3 septembre, le Politique écrivait: « le courage des habitants de Bruxelles fait la plus profonde impression à Liège. » Le lendemain il ajoutait: « (A Bruxelles) on appelle les Liégeois comme des frères » et il affirmait que « Les Bruxellois ne compteraient pas vainement sur le patriotisme et la valeur des Liégeois ».
C'est la même étroite entente qui règne entre Louvanistes et Bruxellois. A la nouvelle du soulèvement dans la capitale, le peuple de Louvain se mit en branle. Le souvenir du 1789 brabançon n'était pas évanoui. Les couleurs rouge, jaune, noire, furent arborées et « les patriotes de 1789 exhibèrent leurs décora tions ornées du portrait de Henri Van der Noot ». Une garde bourgeoise fut constituée. Elle était commandée par Jean de Neeff qui s'était déjà signalé au temps de Van der Mersch. Le 2 septembre, le peuple attaqua la caserne. La troupe résista, des hommes furent tués, mais impuissante devant l'émeute, l'armée abandonna la ville subrepticement. Une « Commission de sûreté », composée de patriotes, domine la ville et la garde bourgeoise a pour mission première de « repousser l'ennemi à l'extérieur ». Dès le 13, une compagnie mobile soldée montait la garde aux portes de la ville. Le 21, pour répondre aux manoeuvres des ministériels qui voulaient désarmer les Louvanistes par des promesses doucereuses et par des raisonnements subtils, le peuple fut appelé à défendre sa ville « qui jamais ne fut prise d'assaut ». Les arguments des « orangistes » sont les mêmes ici qu'ailleurs: la tranquillité est compromise, l'ordre social menacé, bourgeois! laissez rentrer l'armée gardienne de l'ordre. La réponse des patriotes est tranchante: « Les traîtres voudraient vous imposer le régime des bayonnettes, rétablir l'ordre aux dépens de la liberté et du bonheur publics. Mais la tranquillité n'est pas troublée, rien n'est changé dans l'ordre social, les citoyens se sont armés pour la défense de leurs droits et de leurs libertés, voilà tout. Il n'y a que la tranquillité du despotisme hollandais qui soit compromise ».
Les Louvanistes sont prêts à défendre leur ville, mais ils répondent aussi à l'appel des Bruxellois. Le 21, une troupe de jeunes bourgeois, d'hommes du peuple, conduits par Pierre Rodenbach et d'autres membres de la Réunion centrale se sont réfugiés à Louvain n'ayant pu regagner Bruxelles après une reconnaissance audacieuse. Ils rencontrent l'avocat Van Meenen et les chefs révolutionnaires louvanistes, et la décision est prise de renforcer la défense de la capitale. Le soir même, Adolphe Roussel, étudiant en droit de vingt ans et futur professeur à l'Université Libre de Bruxelles, et un officier de police Van den Bussche, ex-maréchal de logis-chef au service de la France, à la tête d'une centaine de leurs concitoyens prenaient le chemin de Bruxelles, accompagnant Rodenbach et ses hommes. Parmi eux, un gamin de quatorze ans, Charles Jourdain, qui combattit aux côtés de son père et un tambour de seize ans, Joseph Depauw, attiraient les regards. Le 22, à dix heures du matin, leur entrée dans Bruxelles, ranimait des enthousiasmes défaillants. Le 23, ils feront le coup de feu à la Porte de Schaerbeek.
Le même jour, Louvain fut aussi attaquée par l'armée royale. Le prince Frédéric a combiné une attaque d'une partie de la division Cort-Heyligers, au départ de Saint-Trond, et une autre opérée par un fort détachement cantonné au Sas van Campenhout. Le général Everts fut accueilli à midi, à la porte de Tirlemont, par la fusillade des bourgeois, soutenus par les volontaires des villages voisins qui harcelèrent sans arrêt les troupes. Après trois heures de combat, Everts ordonna la retraite. La jonction n'avajt pu être établie avec le bataillon qui avait été repoussé le matin à la porte de Malines. La retraite fut pénible. Une tentative le même soir de pénétrer à Tirlemont échoua
aussi, car les patriotes y étaient également maîtres de la ville. Ainsi les « républiques municipales », Liège et Louvain sont avec Bruxelles à la tête de la Révolution. Ce n'est pas un simple hasard que la fermentation des esprits soit plus grande dans ces centres universitaires et intellectuels, dans ces villes où la presse d'opposition est ardente, dans ces vieilles cités au passé glorieux où le sens des libertés est affiné. A Liège, on chante le Valeureux Liégeois et on se rappelle 89, à Louvain, on n'a pas oublié la Révolution brabançonne. Mais Liège comme Louvain ont sur place des ennemis à vaincre et c'est là qu'elles déploient leurs efforts. Cependant qu'elles aient envoyé des volontaires hardis à Bruxelles témoigne de l'ardeur du sens national belge en ces semaines où se joue le destin de la patrie.

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L'évolution différente dans d'autres centres peut être expliquée, ou par l'énergie du commandement militaire, ou par l'audace moins grande des patriotes. Dans la plupart des places fortes de la ligne Wellington dressée contre la France, grâce à la présence de troupes nombreuses, la légalité l'emporta pendant plusieurs semaines. A l'exception du fort de Huy, d'où le peuple chassa, le 7 septembre, sans combat, les quelques vétérans qui l'occupaient et à l'exception de la Chartreuse, à Liège, dégarnie de troupes, occupée sans coup férir le 20 septembre -ces deux forteresses avaient été négligées dans le système général de défense aucun des ouvrages d'art de la « Barrière » n'est tombé aux mains des insurgés avant le 27 septembre. Les autorités militaires ne cédèrent pas et l'armée réprima les mouvements populaires. Cependant des révolutionnaires ardents de ces régjons réussirent à gagner Bruxelles. Un docteur en sciences, employé du génie civil, le futur général Bruno Renard, se mit à la tête d'une vingtaine de Tournaisiens. Des Namurois parmi lesquels le fils d'un brasseur, Isidore Gillain, des isolés venus de Wallonie et de quelques villes flamandes échappèrent à la surveillance de la police et de l'armée. De Genappe, le 6 septembre, un clerc de notaire Adolphe Jottrand a conduit trojs petits canons àBruxelles et une partie de l'escorte qui les accompagnait y resta.
Mais dès que les combats eurent commencé dans Bruxelles et que l'armée eut été bloquée dans le Parc, le tocsin commença de sonner et la nouvelle de l'attaque se répandit dans les environs. De la banlieue Sud, restée libre, des volontaires sont accourus. Ceux d'Uccle sont dirigés par un « cabaretier et maréchal ferrant » Charles Dandoy. Un négociant de Boitsfort, H. J. Van Billaert, paya et arma des paysans de sa commune qui partirent pour Bruxelles. Un fabricant de caisses à sucre de Watermael-Boitsfort, Jean François Van Antwerpen, vint se battre avec ses trois fils. Théodore Brisack, boulanger à Hal, s'est rendu àBruxelles le 23. Il s'y battit puis retourna dans sa commune pour y demander du renfort. Il fit sonner le tocsin et le 24 repartit pour Bruxelles avec cent cinquante hommes. De Wavre, un groupe de volontaires se mit en route. Le juge de paix, Albert Noperez, accablé de rhumatismes, se fit porter pour être présent au départ des hommes qu'il avait armés. Ils arriveront trop tard à Bruxelles pour combattre le 23, mais dès l'aube du 24, ils se battront rue de Namur. François de l'Escaille, chasseur d'élite, se distingua surtout parmi eux. A Tervueren. le 24 septembre, le meunier Jean Mellaerts rassembla au son du tocsin, une soixantaine d'hommes de bonne volonté et, en route pour la ville, tirailla, à la Maison Blanche, sur la chaussée de Louvain, avec un détachement de troupes. Le 24, à Braine-l'Alleud, un négociant, Félicien Mercier, rassemble des volontaires. A Marbais, Phjlippe Delestanche, « sans profession » fit de même. A Genappe, un « propriétaire sans profession », Jules-Joseph Milhoux, fut choisi comme commandant par les volontaires qui se battront bravement les 25 et 26, comme se distingueront ceux de Waterloo, qui ont à leur tête un cultivateur, Maurice Boucqueau. Le 24, un second groupe de vingt-sept Jodoignois arriva à Bruxelles. Le premier s'était joint au détachement de Charles Rogier dès le 6 septembre. Le notaire Henri commanda trente volontaires de Perwez les 25 et 26. A Rebecq-Rognon, le 24, un maître de carrières, père de neuf enfants, Charles de Groodt, fit sonner le toscin, puis partit pour Bruxelles avec deux de ses fils et plusieurs de ses ouvriers. Le 26, un clerc de notaire, Théophile Collette, et un étudiant, Alexandre Thiry, partjrent pour Bruxelles à la tête des volontaires de Grez-Doiceau et ceux de Limelette s'en allèrent aussi ce jour-là.

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Pour recruter des combattants, des émissaires quittèrent Bruxelles. Pletinckx et son ami Godefroid Nique allèrent à Nivelles. Ils y arrivèrent le 23 à la nuit tombante. Leur arrivée provoqua une petite émeute, la garde bourgeoise, commandée par le chevalier de Cléty, s'opposant par la force à la distributjon d'armes aux volontaires qui voulaient aller à Bruxelles. Les patriotes restèrent les maîtres du terrain et, sous la direction de François Queval, fils d'un brasseur, cent soixante volontaires prirent le chemin de la capitale, guidés par G. Nique.
Le pays de Charleroi fut sillonné par Henri Rosart. Fils du propriétaire de l'Hôtel du Grand Café, à Bruxelles, très fréquenté par les gens de cette région, il y comptait beaucoup de relations. Genappe, Gosselies furent alertés. De Gosselies, un premier départ fut réglé pour le soir du 23. Tandis que Joseph Nique courait à Valenciennes prévenir Van de Weyer et Gendebien de l'heureuse tournure des événements, Rosart démentit à Lodelinsart les racontars des ministériels, puis se précipita à Charleroi où il rencontra un patriote éprouvé, Fafchamps. Le 24 au matin, cent trente carolorégiens, par petits groupes, s'en allèrent aussi. La mission de Rosart fut difficile car il se heurta à mille obstacles dressés par les autorités toujours fidèles au pouvoir légal. Elle fut cependant fructueuse. L'arrondissement de Charleroi envoya à Bruxelles, plus de six cents volontaires, des jeunes gens, des ouvriers, des petites gens, mais parmi leurs chefs se distinguèrent le maître de verreries, Léopold de Dorlodot et François Rucloux co-propriétaire et directeur du charbonnage du Mambourg et Bavette.
C'est le Brabant wallon et le Centre que l'avocat Isidore Plaisant et le professeur Lesbroussart visitèrent le 23 et le 24. Ils rentrèrent à Bruxelles avec une soixantaine d'hommes parmi lesquels les Dechamps, dont l'un deviendra cardinal et l'autre ministre.
De certaines villes du Hainaut, où l'on était sans nouvelle précise des événements, des émissaires furent envoyés dans la capitale pour recueillir des renseignements. Les récits qu'ils firent à leur retour provoquèrent le départ de volontaires. Ainsi à Soignies, c'est le commerçant Bersou qui fit deux fois la route le 24 et repartit le soir avec trente-sept volontaires, commandés par un autre commerçant, Plasschaerd. A Leuze, à onze heures du soir, avant le retour du patriote envoyé en reconnaissance, une centaine d'hommes, tous armés de fusils de la garde communale, s'en allèrent, commandés par un négociant, Degallais, capitaine de la garde communale, ancien officier de l'Empire. De Thuin, le 25, vingt-cinq volontaires s'en furent vers Bruxelles. Le même jour, à Binche, ce furent les deux frères Blairon, négociants en vin, qui prirent la direction d'un détachement. Dans le Borinage, les autorités ne cédèrent pas. Elles avaient l'appui de l'armée qui avait brisé, à Mons, le soulèvement populaire. Elles s'opposèrent à la distribution des armes de la garde communale aux volontaires. Charles-Albert Sapin, savonnier en 1830 et général commandant le 1er corps d'observation en 1870, avec Joseph-Félix Bodson, commis-voyageur, envoyé par le « Club patriotique » de Jemappes, qui désirait savoir « si c'était vrai qu'un gouvernement provisoire eût été formé et en quelles mains se trouvait la direction des affaires », partirent en poste pour Bruxelles l'après-midi du 22 et arrivèrent à la porte d'Anderlecht à onze heures du soir. A l'hôtel de ville, les rares personnes qu'ils trouvèrent étaient assez découragées. Ils repartirent pourtant avec une proclamation appelant le brave peuple du Borinage à voler au secours de la capitale. Rentré à Jemappes à sept heures et demie du matin, Sapin fit des copies de l'appel qu'il adressa aux patriotes dont il était sûr. « Mais l'effet en fut presque nul, raconta-t-il plus tard, parce que le jour même, le gouverneur fit répandre partout des bulletins imprimés portant en substance: « le prince Frédéric est entré hier soir dans Bruxelles, la tranquillité est rétablie... ». La force de la propagande était telle que Sapin eut beau protester que cela était faux, la plupart des patriotes auxquels il avait envoyé cet appel firent défaut. Il fallut attendre la confirmation de la résistance victorieuse au Parc pour qu'un revirement se produisît. Le 25, une quinzaine de Jemappiens se mirent en route, conduits par Sapin et un commissionnaire en charbon, Benoît Duez. De Dour, le 26, l'avocat Cambier, à onze heures du soir, s'en ira avec cent trente hommes. De Saint-Ghislain et des environs, un commis voyageur, Leleux, emmène soixante-huit volontaires qui arriveront à Bruxelles le 27, tandis que le chirurgien Malengrau quittera Pâturages le 26 avec un autre groupe de combattants.
Ainsi, des petites villes et des campagnes wallonnes sont venus dans la capitale des hommes qu'enivraient la haine du hollandais et l'amour de la liberté. Bruxelles rendit bientôt à la province le service reçu. La victoire du Parc entraîna l'effondrement du pouvoir militaire dans les places fortes et le soulèvement général du Pays.

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Les mutins ont chassé l'armée royale. La nouvelle fut portée à travers tout le pays et fit céder les hésitations des timorés. Des autorités communales, qui le 24 encore refusaient de mettre des armes à la disposition des volontaires, « parce qu'à défaut de nouvelles précises de la capitale, elles trouvaient le mouvement prématuré », s'inclinèrent. Le plat pays fut vite gagné au régime nouveau. Mais dans les places fortes du système défensif dressé contre la France, la présence de troupes considérables risquait de gêner longtemps l'action du Gouvernement provisoire et même de briser finalement la révolution nationale. Cependant, la médiocrité du haut commandement néerlandais fut ici également manifeste. Les relations entre les diverses places étaient rares et il n'y avait point sur les lieux de chef suprême pour centraliser les opérations et diriger avec méthode la réduction de l'insurrection. Le commandement encourt ainsi une lourde responsabilité. En outre, la troupe dont il disposait s'est vite révélée d'une valeur quasi nulle pour l'exécution d'un plan d'ensemble. Si les troupes qui attaquèrent Bruxelles avaient été choisies minutieusement et si elles comptaient peu de Belges, par contre, la présence de soldats originaires des provinces du Sud dans les diverses places fortes, brisa l'homogénéité et la résistance de l'armée. Les désertions, cependant, avant le 25 septembre, ne furent pas nombreuses et, au témoignage des officiers, l'esprit resta bon jusqu'à cette date. Il faudra la nouvelle de la résistance acharnée du peuple à Bruxelles et surtout celle de son triomphe, pour entraîner la désertion des soldats belges, décourager leurs compagnons hollandais, réduire à néant les tentatives des officiers qui songeaient encore à réprimer les manifestations nationales.
Si la désagrégation de l'armée royale fut une des causes essentielles du succès de la Révolution en province, il ne faudrait point négliger pour autant la part du peuple dans la liquidation du régime hollandais. Sans doute, n'y eut-il nulle part assaut de forteresse par la masse populaire, mais de l'agitation, des troubles, des démonstrations violentes du peuple qui fit pression sur les autorités locales pour qu'elles s'abouchent avec le pouvoir militaire et l'amènent à la capitulation. Ainsi, les places fortes sont libérées, Ath le 27, Mons le 29 septembre, Tournai le 2 octobre, Namur le 4, Charleroi e 5…
Dans ces villes forteresses comme dans le plat pays, pendant les premières semaines de septembre, la lutte des tendances a aussi divisé les opposants au régime, tandis que les ministériels trouvaient dans la présence de l'armée un
singulier renfort. Les Régences s'appuyaient sur la troupe. Le malaise économique, le chômage, la cherté du pain excitèrent le peuple, tandis que les mouvements de troupe l'énervaient. Cependant, jusqu'à la victoire de Bruxelles, aucun mouvement insurrectionnel ne réussira. A Mons, le 3 septembre la foule s'est emparée des portes de la ville lorsque courut la nouvelle de l'envoi de l'artillerie royale vers la capitale. Mais, le lendemain l'ordre fut rétabli et l'armée réoccupa tous les postes. Le 19 septembre, une tentative révolutionnaire fut réprimée dans le sang. Un régime très dur pèse sur la ville, les gardes communale et bourgeoise sont dissoutes et le 23 septembre, 1263 fusils sont remis à l'autorité militaire. A Namur, l'état de siège est proclamé le 17 septembre. A Tournai, la Régence, foncièrement orangiste, s'appuie sur une garde bourgeoise fidèle et ne veut entendre parler à aucun prix de la constitution d'une Commission de sûreté.
Mais une fois la résistance de Bruxelles connue, l'agitation populaire reprend, les appels à la désertion se multiplient. Dans les cabarets on verse à boire aux soldats, on leur distribue de l'argent et les visites des parents sont l'occasion d'une propagande efficace. A Mons, la désagrégation de l'armée explique la capitulation du général Howen, le 29 septembre. Ironie du destin, le jeune Chazal, envoyé du Gouvernement provisoire que le général Howen avait fait arrêter l'avant-veille, règle maintenant le sort du Hollandais. A Tournai, le peuple s'est soulevé le 28 et a remporté une demi-victoire: une caserne est tombée en son pouvoir. Les effectifs de l'armée fondent comme neige au soleil. Le 29 septembre le général de Wauthier mande à La Haye: « Du 27 au 28 : 635 déserteurs. La situation est désespérée ». Et dans la nuit du 30, la capitulation de la place est signée entre les mains des commissaires du Gouvernement provisoire Nieuport et Hotton.
A Namur, l'effondrement de l'armée précéda le soulèvement populaire. A l'aube du 1er octobre, le jour de la « classe » pour les rappelés, plus d'un millier de soldats rebelles furent conduits hors de la ville. L'autorité préférait s'en débarrasser. Quelques heures plus tard, le peuple attaqua les postes militaires. Aux portes Saint-Nicolas et de Fer, la lutte dura toute la journée. Aidés des volontaires d'Andenne, de Fosses, de Gembloux et de la banlieue, les Namurois remportèrent des succès. Le général Van Geen, commandant le 3e grand commandement militaire, ne disposant plus que de trois cents hommes, capitula dans la nuit du 2 au 3 octobre.
Le pays de Charleroi a manifesté très tôt un esprit révolutionnaire. Depuis le 6 septembre, l'armée a abandonné la ville basse. La garnison est cependant renforcée d'un bataillon d'infanterie, le 14 septembre, mais les hommes du Pays Noir ne se laissent pas impressionner. Dès que la nouvelle de la bataille de Bruxelles est connue, la troupe resserrée dans la ville haute est bloquée. Le 27, une véritable mobilisation rassembla des milliers d'hommes armés. Le commandant de la place renvoya prudemment les militaires belges, mais cette précaution fut vaine. Le 5 octobre, il capitulait... Et ce fut aussi le sort de Philippeville, de Mariembourg, de Dinant, de Bouillon...
Le 6 octobre, la Wallonie entière est libre. L'influence de la victoire du Parc a été décisive. En Flandre, le contre-coup des événements de Bruxelles est aussi brusque. L'effondrement du pouvoir royal est tellement rapide qu'il ne peut s'expliquer si l'on n'accorde pas au sentiment national de la population une force considérable. A Bruges, le 25 septembre, le peuple s'ameute, parcourt les rues en un cortège précédé d'un drapeau tricolore, mais se contente de briser des réverbères. Le lendemain, des gamins chantent sur la Grand'Place et narguent les soldats du corps de garde, puis se promènent dans la ville. Des jeunes gens, escortant un grand drapeau belge, les rejoignent. La bande grossit et le soir une bagarre se produit Grand'Place, entre la foule et les soldats. La troupe fait feu, tue trois manifestants, en blesse cinq autres et disperse le peuple qui passe la nuit à se procurer des armes. Les autorités militaires prennent peur, elles se retirent sur Ostende le 27 septembre à huit heures du matin. La joie la plus folle règne en ville; partout on arbore des drapeaux, on distribue des cocardes, on verse à boire...
L'arrivée du millier d'hommes ayant abandonné Bruges, pour Ostende, loin d'y renforcer la garnison, accentue le mécontentement des soldats, que les patriotes excitent à la désertion. Une première manifestation, le 26, a été réprimée, mais elle a éclairé les autorités militaires sur les sentiments de la population. La nuit du 27 au 28, la troupe se rebelle, beaucoup de soldats belges désertent. Aussi le général Goethals force les officiers hollandais à partir pour Flessingue. L'embarquement de ceux-ci et de leurs « nationaux » a lieu le 29. Ostende est libérée, le même jour que Mons, avant Namur et Liège. Le 30 septembre, Nieuport est tombée sans coup férir. Ypres et Menin ont capitulé le 1er octobre. Chaque fois la mutinerie de la troupe a forcé le commandement à cette triste humiliation.
Le ler octobre, toute la Flandre Occidentale est libre.
A Gand, la présence de deux mille soldats et l'énergie du gouverneur Van Doorn, la fidélité du patronat au régime, retardent l'explosion populaire. Les journaux locaux, qu'une haine féroce sépare, le Catholique des Pays-Bas et le Journal de Gand, à coup d'éditions spéciales annoncant les fluctuations de la lutte à Bruxelles, cherchent à impressionner l'opinion hésitante. Les nouvelles de Bruges renforcent le courant patriote et, le 28, lorsque la victoire du Parc est une certitude, le peuple s'agite. Des barricades sont dressées place des Récollets et sur le Marché-aux-Grains au moyen de diligences et de charrettes. Une bagarre sérieuse oppose la troupe et le peuple et il y a des tués et des blessés des deux côtés. Le lendemain, de nouveaux désordres se produisent. Le pouvoir militaire cède en partie. D'accord avec les autorités civiles, il fait retirer la troupe à la Citadelle. Mais le 2 octobre, une partie des troupes se mutine et des miliciens désertent pour rentrer chez eux. Cependant les orangistes sont puissants à Gand, les patriotes divisés et il faudra attendre l'arrivée de la légion belgo- parisienne du vicomte de Pontécoulant et la menace d'un assaut en règle de la Citadelle pour que la place capitule le 17 octobre.
Dans de nombreuses villes de la province, la victoire du Parc entraîne le ralliement au nouveau régime: ainsi à Ninove et à Grammont. A Audenaerde, les miliciens se dispersent et ce qui reste de soldats se replie sur Gand le 2 octobre. Dans le pays de Waes. les bourgeois orangistes ne réussissent pas longtemps à contenir le peuple.
A Anvers aussi le petit peuple s'agite et s'inquiète du sort des armes à Bruxelles. Il est maté cependant par les troupes de Chassé et par la garde bourgeoise farouchement orangiste. Cependant les autorités s'inquiètèrent là aussi de la mentalité populaire et de l'indignation manifestée à la vue du sort réservé aux malheureux prisonniers amenés de Bruxelles et que l'on promène à travers la ville le 25 septembre. « Nous sommes sur un volcan» déclarent les autorités au consul de GrandeBretagne le 27 septembre. Aux dires du chef de la police, les jeunes gens, « les petits avocats », les étrangers, les cléricaux excitent les esprits. Le 28, la nouvelle de la victoire de Bruxelles est saluée avec joie. Un maître-plafonneur ose parcourir les rues d'Anvers avec ses ouvriers ayant tous la cocarde tricolore au chapeau et le ruban à la boutonnière. Ainsi les « esprits sont extrêmement montés », constatait Staedtler qui s'était rendu dans cette ville le 27 septembre. « J'ai trouvé établi le régime militaire le plus sévère. A peine osait-on parler politique. Les feuilles de Bruxelles n'y entraient pas... ».
L'épuration des tièdes de la garde bourgeoise, empêche les « classes inférieures », hostiles au gouvernement, de se soulever. Une bagarre éclatera le 17 octobre entre le peuple et la troupe, mais la libération ne se fera qu'à la fin du mois. Le 27, le peuple désarme les postes militaires à l'intérieur de la ville et le lendemain tendra la main aux blouses bleues de Mellinet et de Niellon.

* **

La libération des places fortes est capitale pour la Révolution. L'effondrement rapide du système militaire en Belgique a permis l'établissement du régime nouveau. La seule présence de troupes à Anvers et à Maestricht a pesé longtemps sur les destinées dunouvel Etat.
Avec des troupes fermement installées à travers tout le pays, dans des places récemment restaurées, pourvues d'un matériel excellent, le roi Guillaume 1er aurait pu longtemps menacer l'existence de la Belgique naissante. L'explication de cette chute rapide de toute l'armature militaire se trouve dans la conscience nationale des soldats des provinces méridionales. Le mauvais esprit, puis la désertion des troupes a empêché une résistance efficace. Les rixes, les bagarres entre soldats belges et hollandais se sont multipliées, les officiers hollandais ont été insultés, menacés, tandis que les officiers belges, se sont ralliés assez vite au nouveau régime et en tout cas n'aimaient pas d'ouvrir le feu sur leurs compatriotes.
L'organisation militaire hollandaise doit être critiquée. Le recrutement régional, les congés fréquents des miliciens et le système de licenciement des trois quarts du contingent pour une longue période avec de courts rappels fort espacés, ont eu, au moment même des événements révolutionnaires, une singulière influence. Lorsque octobre arriva, les miliciens rappelés pour un service d'un mois se mutinèrent aux cris de « notre mois est fini! ». Un officier de la garnison de Gand a consigné dans ses notes que « ces miliciens, à l'époque du grand Congé (le ler octobre), avaient toujours un violent désir de retourner dans leur pays et que cette époque était toujours caractérisée par diverses désertions! ». Au surplus, ces soldats dont la formation était imparfaite, revenus sous les armes pour quelques semaines, ignoraient leur service, « tandis que d'autres qui venaient de Wallonie se plaignaient qu'on leur donnait des ordres dans une langue qu'ils ne connaissaient pas». Aussi ne faut-il pas s'étonner si dans plusieurs places fortes le commandement a préféré se débarrasser de ce poids mort. Néanmoins l'exemple de ce licenciement a été funeste. Les « rappelés » ont entraîné leurs camarades belges, le mauvais esprit s'est répandu et le découragement a miné les troupes hollandaises. La médiocrité de l'armée royale est une des causes essentielles de l'échec du pouvoir dans la poursuite de sa politique. Si la troupe n'avait pas déserté, les insurgés auraient eu bien des difficultés à faire capituler les places fortes, car les attaques directes du peuple ont été aisément repoussées en plusieurs endroits. Pourtant, c'est au peuple qu'il faut finalement revenir: sans la victoire " du Parc, les miliciens frondeurs n'auraient pas été aussi audacieux; sans elle les patriotes de province n'auraient pas réussi à les débaucher. Ainsi, tout s'enchaîne et tout se ramène aux Quatre Journées de Bruxelles.

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