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Fan Ho, un maître chinois de la street photography

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Biographie succinte

Fan Ho est né à Shanghai en 1932, son père est un commerçant aisé qui, en 1946 et pour son 14e anniversaire, lui offre son premier appareil photographique, un Rolleiflex. Il commence alors à photographier la vie quotidienne dans les rues de Shanghai. La famille quitte Shanghai pour s’installer dans la colonie britannique de Hong-Kong en 1949. à Shanghai, enfant, il était passionné de cinéma et y allait le plus souvent possible, seul, pour voir de nombreux films. Une fois au collège, il veut devenir écrivain pour pouvoir, à son tour, raconter des histoires passionnantes. étudiant brillant au St. Paul’s College de Hong Kong, il est vite connu sous le surnom de Bah Gam (Grand érudit) et peut travailler à domicile alors que ses condisciples sont tenus d’assister aux cours. Malheureusement, il souffre soudainement de migraines sévères que les médecins ne peuvent guérir et qui l’ obligent à interrompre ses études. Il découvre que seules de longues promenades à travers les rues de la ville pour respirer de l’air frais peuvent le soulager. Cela devient si ennuyeux qu’il prend son Rolleiflex et fait des photos pour tuer le temps. Photographe instinctif, autodidacte, il participe à un concours, gagne le premier prix, reçoit de nombreux encouragements, et décide d’utiliser la photo au lieu de l’ écriture pour raconter des histoires. Tout en expérimentant et en perfectionnant sa technique, il continue dès lors à arpenter les rues tôt le matin ou en fin de journée pour saisir le quotidien d’une ville qui va rapidement se transformer sous ses yeux. Il s’ essaye à la double exposition, il expérimente en chambre noire, il devient rapidement un photographe accompli.

[...]

À propos de l’oeuvre

Dès le début, Fan Ho fut un photographe de rue. Il ne s’est jamais intéressé aux bâtiments historiques, au lieux pittoresques ou aux évènements importants. Pas de VIP ni de cortèges officiels dans ses images. Il s’intéresse essentiellement au quotidien de la rue, aux marchés, aux personnes saisies au vol dans la banalité de la vie courante, mais il le fait avec grand art, choisissant avec soin le lieu et le temps de la photographie. Il travaille très tôt le matin, parfois dès avant le lever du soleil, et en fin de journée jusqu’au crépuscule. La plupart du temps il choisit un emplacement qui lui convient et attend l’instant décisif, selon l’expression de Cartier-Bresson. Parfois il a de la chance et l’image se compose rapidement sous ses yeux, un personnage se présente, se combine parfaitement avec l’arrière plan au bon moment, au bon endroit, avec la bonne lumière. Alors l’émotion survient et il appuie sur le déclencheur.

On verra, au fil de son oeuvre, la richesse de son invention comme celle de ses références esthétiques. On y trouve autant l’influence occidentale que celle de la peinture traditionnelle chinoise. C’est délibérément qu’il travaille principalement très tôt le matin, parfois dès 4 heures, ou en fin de journée. à ces heures, le soleil très bas sur l’horizon procure des ombres allongées qui intensifient l’aspect dramatique des images, des ombres qui en deviennent les parties signifiantes. L’usage de la lumière naturelle chez Fan Ho est tout à fait particulier et, dès l’abord, il y a dans son expression un caractère cinématographique qui, pour moi, ne fait aucun doute. Chaque photo est une nouvelle, un court récit d’un moment de la journée, une fraction de mouvement arrêté, le résumé d’une action. L’ auteur a bien rempli son contrat, lui qui, ne pouvant être écrivain, voulait raconter des histoires par la photographie.

Il y a également une utilisation intensive du contrejour, autre élément dramatisant du langage cinématographique qui, par le contraste, intensifie le graphisme de l’image et sa charge émotionnelle. Le contrejour, dans des compositions fermées comme Hurrying home ou Life in a slum, crée un « entonnoir » de lumière qui focalise le regard sur le sujet principal tout en accentuant le relief du cadre de l’action. Combiné à un cadrage précis, resserré sur son sujet, il l’ isole de son environnement sans toutefois l’en extraire.

D’autres compositions, comme Arrow ou Shadow saw, sont construites autour d’un trait de lumière découpant brutalement l’ombre environnante. On imagine bien le photographe à l’aguet ayant soigneusement cadré ce fragment de paysage, attendant l’arrivée d’un personnage, déclenchant enfin lorsque la bonne personne sera au bon endroit. Dans cet esprit, Approaching shadow (de 1954) présente un cas particulier qui témoigne de l’imagination et du sens de la composition de son auteur. Fan Ho a expliqué la genèse de cette image lors d’une interview pour le HK Magazine : « J’ai vu un mur blanc, près de Causeway Bay. J’ai demandé à ma cousine de se tenir là et elle a joué le rôle d’une fille face à une ombre qui s’approche. J’ai d’abord composé l’image, puis j’ai terminé le travail en ajoutant le triangle sombre en chambre noire. Il n’y avait pas d’ ombre en réalité. Cela signifie que sa jeunesse va disparaître, et que chacun se trouve devant le même destin. C’est un peu tragique. » Il y a dans cette photo autant toute la rigueur et la précision d’un tableau de Piet Mondrian que l’intensité tragique du personnage confronté à sa fragilité. Le savant dosage des valeurs, de la robe noire à la verticale presque blanche, est une démonstration de la virtuosité du photographe dans sa chambre noire, comme sur le sujet, lorsqu’il visualise ce que va devenir ce mur violemment éclairé après y avoir disposé sa cousine et appliqué l’ombre qui donnera toute sa signification à l’image. Là, on retrouve aussi le talent du cinéaste.

Les scènes de la vie courante, saisies au marché, dans les ruelles étroites ou de larges avenues montrent la même précision dans la composition. Le photographe parvient à isoler son sujet dans la foule (Mother’s helper ou His private world) ou, dans un plan large, à saisir les personnes traversant une avenue en y dessinant une arabesque qui va contredire la rigueur de la perspective des voies du tramway (People crossing).

Ses vues du port sont de la même veine, à quelques exceptions près. C’est la vie de tout un monde flottant de pêcheurs ou de coolies vivant sur l’eau qui l’intéresse, c’est plus souvent la jonque et le sampan ou la barque menée à la godille qui sera son sujet, pas le paquebot.

De nombreuses photos montrent une image inattendue de Hong Kong, des personnages seuls dans des avenues désertes ou des ruelles ombreuses, très loin des foules denses que nous reconnaissons d’habitude dans la ville actuelle. C’est évidemment un choix délibéré de l’artiste qui travaille au petit matin ou tard le soir pour obtenir ces évocations de destins individuels.

D’autres photos tiennent une place particulière dans l’œuvre de Fan Ho, ce sont des images composées, sans doute parfois des surimpressions, issues directement du style shanshui de la peinture traditionnelle chinoise, photos d’une très grande poésie dont la calligraphie a été remplacée par les traits noirs d’éléments végétaux. Il en existe aussi qui présentent du texte.

Enfin, lorsque âgé de 80 ans Fan Ho cesse son activité sur le terrain, il revisite ses anciens négatifs, les scanne, et réalise des montages oniriques ou les colorise. Il garde la nostagie du Hong Kong des années 50 et 60, avant que la ville ne devienne la métropole que l’on connait maintenant. Tout au long de sa carrière, il a principalement utilisé un Rolleiflex, plus rarement un Leica. Fan Ho aime le format carré du négatif qui lui offre de grandes possibilités de recadrage. Et il ne s’en est pas privé, produisant parfois des images au format un sur trois, rappelant le format des rouleaux de la peinture traditionnelle.

Hong Kong

Lorsque le famille de Fan Ho arrive à Hong Kong, la ville commence une mutation qui la conduira à devenir l’importante place financière et commerciale actuelle.
Colonie britannique depuis la première Guerre de l’Opium, elle a longtemps été une base navale et de commercepor l’Angleterre, la porte de l’Empire chinois. Elle occupe une position stratégique, au débouché de la rivière des Perles qui est la voie d’accès à Canton (l’ actuelle Guangzhou), seule ville alors autorisée au commerce avec les étrangers. à l’arrivée des Britanniques, l’île est occupée par des pêcheurs et ne compte qu’une population d’ environ 8 000 habitants mais bénéficie d’un port en eaux profondes qui permet l’accueil de navires de fort tonnage. Au moment de l’invasion japonaise de 1941 elle est de 1 600 000 habitants pour ne plus être que de 700 000 à la fin de la guerre. Après la guerre civile qui s’ ensuit, lorsque Mao Zedong achève l’unification de la Chine continentale et proclame la République populaire de Chine en 1949, Hong Kong passe de 700 000 habitants à 2 200 000 en 1950 pour approcher les 7 300 000 aujourd’hui, avec une densité de population de 30 000 habitants au km2, une des plus élevée au monde (Bruxelles en compte 5 321 au km2).

En 1949, la ville a encore un caractère traditionnel, renforcé par l’afflux de migrants arrivant de la République populaire. Une grande partie de ses habitants est très pauvre et habite des appartements minuscules. Le principal de la vie quotidienne se passe dans la rue. C’ est cette Hong Kong des années 50 et 60, des débuts de sa mutation, que Fan Ho photographie et dont il garde la nostalgie.

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Présenté au Photo-Club de Mons le 8 octobre 2015.

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Commentaire de Gohy Adyne le 9 octobre 2015 à 19:26

Très intéressant exposé sur ce Maître chinois  Fan Ho dont la composition photographique est géniale.

Merci !

Bonne fin de semaine.

Adyne

Commentaire de Lansardière Michel le 9 octobre 2015 à 18:07

Un chouette article (et un lien bien utile).

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