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Eupalinos ou l' architecture de Paul Valéry: quand les édifices chantent

Il s'agit d'un dialogue de Paul Valéry (1871-1945), publié à Paris chez Gallimard en 1921 en guise de Préface à un recueil intitulé Architectures.

 

Une lettre de 1934 à Dontenville explique les circonstances particulières de la rédaction de cette oeuvre de commande. Pour des raisons de composition - il s'agissait d'un livre d'art -, la longueur de la Préface était fixée précisément à 115 800 signes. Cette féconde contrainte engagea Paul Valéry à recourir à la forme du dialogue, auquel il était aisé d'ajouter ou de retrancher quelques répliques.

 

 

Au royaume des Morts, Phèdre retrouve Socrate, abîmé dans la contemplation du fleuve du Temps. Il lui rappelle le souvenir de l'architecte Eupalinos, constructeur du temple d'Artémis, avec lequel il s'était lié et qui réussissait, selon ses propres termes, à faire "chanter les édifices". Le philosophe est très intéressé par l'évocation de ce personnage, qui l'entraîne dans une réflexion sur la beauté et sa nécessaire insertion dans les formes sensibles. Socrate développe ensuite l'analogie proposée par Eupalinos entre l'architecture et la musique, les deux seuls arts "qui enferment l'homme dans l'homme" en l'enveloppant dans la totalité d'un espace créé. Il se remémore l'origine de son choix d'être philosophe et non artiste: la découverte, encore adolescent, d'un ossement de poisson ou d'un morceau d'ivoire taillé dont il n'avait pu déterminer l'origine. S'ébauche alors l'image de l'anti-Socrate, l'architecte qu'il aurait pu être, objet d'un éternel regret, car le philosophe comprend finalement - hélas! bien trop tard - que ce n'est pas dans les paroles, mais "dans les actes [...] que nous devons trouver le sentiment le plus immédiat de la présence du divin".

 

 

Si Eupalinos a toutes les apparences d'un dialogue platonicien, les déclarations de Paul Valéry nous dissuadent bien vite de nous laisser abuser par son hellénisme de façade. Il avoue en effet n'avoir eu recours à aucune documentation particulière et n'avoir aucunement cherché à éviter les anachronismes. Le nom d'Eupalinos, est en réalité celui d'un ingénieur et constructeur de canaux dont les temples étaient loin d'être la spécialité: "Je lui ai prêté mes idées comme j'ai fait à Socrate et à Phèdre". Le recours à une forme canonique apparaît donc comme une manière originale d'exprimer des idées, voire des thèmes récurrents de l'expérience personnelle et intellectuelle de Valéry. Il évoque ainsi, dans le tome V des Cahiers (mais aussi dans l'Homme et la Coquille), l'épisode du coquillage découvert sur la plage près de Maguelonne lorsqu'il était adolescent et qui figure dans le dialogue comme le tournant de la destinée de Socrate. Ne pouvant déterminer s'il s'agit d'un objet d'origine naturelle ou humaine, Socrate étend sa réflexion aux objets humains, introducteurs de désordre et de simplification dans la nature à des fins d'utilité. Il fait alors le choix d'être un "esprit" plutôt que d'être un "homme" afin d'avoir la connaissance du tout, supérieure, pense-t-il, à celle des parties.

 

Si le dialogue semble parfois vagabonder, le point central en est et reste la doctrine d'Eupalinos, l'architecte, relayée par celle de Tridon le Sidonien, constructeur des plus beaux navires. Elle s'exprime en quelques préceptes clairs et directs: "Il n'y a point de détails dans l'exécution"; "Il faut que mon temps meuve les hommes comme les meut l'objet aimé." Pour atteindre ce dernier objectif, l'implication du corps est nécessaire: il doit être "de la partie dans l'oeuvre elle-même", dans la conception comme dans la réalisation. Le petit temple d'Hermès construit par Eupalinos est ainsi "l'image mathématique d'une fille de Corinthe". L'art de l'architecte, comme celui du musicien, parle alors sans intermédiaire puisqu'il crée un monde qui environne complètement le spectateur. La communication est ainsi la plus directe possible, d'esprit à esprit. Socrate évoque à ce propos une audition où "la symphonie elle-même [lui] faisait oublier le sens de l'ouïe". Par la production d'"objets essentiellement humains", l'artiste remanie de manière significative la doctrine du "connais-toi toi-même". "A force de construire, conclut Eupalinos, je crois bien que je me suis construit moi-même."

 

Le Socrate désabusé de Valéry semble l'écho des méditations de Montaigne ou de Nietzsche, qui rêvaient justement d'un "Socrate musicien". C'est la mort qui, dans la fiction, permet son ultime remise en question, suprême et imaginaire liberté de l'esprit: "D'ici tout est méconnaissable. La vérité est devant nous et nous ne comprenons plus rien." La critique du discours qui se fait jour dans les propos tenus n'est pas celle de la philosophie dans son ensemble, mais celle des philosophes qui négligent la question de la forme, "cette chanson et cette couleur d'une voix, que nous traitons à tort comme détails et accidents". Philosophes "dont c'est le grand malheur qu'ils ne voient jamais s'écrouler les univers qu'ils imaginent, puisque enfin ils n'existent pas". C'est pourquoi, au fil de ce dialogue désenchanté, le lyrisme abstrait de Phèdre et de Socrate s'exerce largement dans la description des ports ou des temples des mortels ainsi que par l'édification d'analogies somptueuses (musique/architecture, mais aussi constructeur/démiurge). Si Socrate "contenait un architecte", comme le pense Phèdre, son rêve d'architecture et ses remords d'artiste manqué sont avant tout ceux d'un grand poète de la raison.

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Commentaire de Claire Soullier le 14 septembre 2011 à 17:55
La forme littéraire et philosophique du Dialogue des Morts fut très prisée il y a 4 siècles seulement... Fontenelle fit beaucoup dialoguer les morts (mais Fénelon aussi, et après eux les philosophes des Lumières...) C'était un moyen pour un écrivain de sortir de la cage de l'orthodoxie religieuse catholique (Comment Socrate aurait-il pu être un bon catholique ?)  en mettant en scène des personnages universellement respectés mais dont la pensée se situait naturellement bien loin des canons religieux... Dans Eupalinos on entrevoit outre le penseur, un Valéry un peu différent: c'est l'homme sensible et en proie à la douleur de sa propre condition qui s'incarne dans Phèdre comme dans Socrate. 

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