ALICJA POLECHONSKA : ŒUVRES ABSTRAITES
Récemment, Alicja Polechonska exposait à Basse-Wavre et plusieurs de ses toiles se trouvent actuellement à Nivelles dans le cadre d’une grande exposition qui lui est consacrée. Pour les familiers d’Espace Art Gallery, elle était présente dans les locaux de cette enseigne bruxelloise l’été dernier, afin d’y défendre plusieurs grands formats qui se caractérisent par un chatoiement de couleurs. Cette année, pour son deuxième accrochage au même endroit, changement radical de registre avec des oeuvres abstraites. Rencontre.
A quoi ressemble votre parcours ?
Je suis née le 6 juin 1965 à Szczecinek, en Pologne. Je vis et travaille depuis 1990 à Bruxelles, ville d’accueil où mes racines et mes inspirations se croisent. Ma passion pour l’art est née très tôt. À l’âge de douze ans, j’ai obtenu une mention lors d’un concours national de dessin destiné aux enfants. Le thème en était Notre patrie et notre enfance sont peintes en belles couleurs. Cela a été un moment décisif dans mon parcours. Cette distinction, modeste en apparence, a eu une portée immense pour moi et m’a ouvert les yeux sur ma vocation. Je me suis alors promis de suivre la voie de l’art et de l’expression plastique. Après l’école primaire, j’ai poursuivi mes études au Lycée des Beaux-Arts Plastiques de Koszalin. Là, j’ai affiné mon regard et appris plusieurs techniques. Plus tard, mes études m’ont amenée à l’Université Adam-Mickiewicz de Poznań, où j’ai obtenu une licence en langue et littérature slaves. Mon amour pour les langues et les cultures s’est tissé en parallèle de ma passion artistique. Lorsque j’ai quitté la Pologne, j’ai rejoint la Belgique, où j’ai trouvé un nouveau foyer, une nouvelle terre d’ancrage. Dans la capitale, j’ai suivi une formation en didactique du fran-çais langue étrangère à l’Alliance Française. Ce cursus m’a permis de donner des cours de polonais et de français à des professionnels ve-nus d’horizons divers. Enseigner revient également à jeter un pont entre les cultures, à peindre avec des mots et des gestes. Parallè-lement, je me suis inscrite aux cours du soir à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Puis, assez rapidement, j’ai commencé à exposer.
D’où vient votre inspiration ?
Je puise mon inspiration avant tout dans ce qui m'entoure, dans les visages, les gestes, les silences et les voix de mon quotidien. Mon vécu et mes expériences alimentent également ma créativité. Chaque rencontre, joyeuse, douloureuse ou inattendue, me nourrit. Je ne cherche pas à fuir le réel. Il m’enseigne la complexité du monde et me pousse à en capter l'essence avec sincérité. Quand je dessine ou peins, je laisse parler les couleurs autant que les formes. J’aime qu’elles soient chaudes, vibrantes et enveloppantes. Elles traduisent la proximité et la vie sous toutes leurs coutures. Ce choix esthétique n’est pas exclusivement visuel. Il contient surtout un message que j’essaie de transmettre. Il parle de luttes, d’espoirs et de contradictions. J’accorde une importance capitale aux dimensions sociales et culturelles. A côté de thèmes récurrents, tels que l’immigration et le vivre ensemble, je pratique l’abstraction pour ne retenir que le chromatisme et le rythme.
Quelles techniques utilisez-vous ?
Depuis que j’ai commencé à créer, je n’ai jamais pu me résoudre à choisir une seule technique. Pour moi, chaque médium témoigne d’une force particulière, d’une humeur et d’une manière de dialoguer avec le papier ou la toile. Voilà pourquoi, j’ai progressivement adopté une approche mixte, dans laquelle se croisent le pastel, le fusain, l’aquarelle et l’acrylique. Le pastel me permet d’explorer la douceur, la matière presque tactile de la couleur. J’adore la façon dont il glisse sur le support et laisse derrière lui une trace presque vivante. Le fusain force le trait et la tension. Il me sert à structurer, à donner un squelette à mes compositions et à poser des ombres profondes ou des lignes brisées. Quant à l’aquarelle, elle souligne la transparence. Elle se mêle à l’eau, fuit et s’étend là où je ne l’attends pas toujours. Elle m’enseigne le lâcher-prise, et l’acceptation que tout ne soit pas contrôlable. Enfin, l’acrylique permet de superposer des couches, d’aller à rebours et de recouvrir une zone. Elle sèche beaucoup plus vite que la peinture à l’huile et ne souffre pas d’un vernis. Avec elle, je construis et je fixe. Loin de tout académisme, malgré ma formation, je mélange ces textures. Je ne les oppose jamais et les fais cohabiter, se répondre et se compléter. Ainsi, un fond à l’aquarelle peut recevoir quelques éléments au fusain ou au pastel. Je veille toujours à chercher un équilibre, voire une émotion. En travaillant de cette manière, je m’affranchis de tout. Pas besoin de choisir un camp ni de m’enfermer dans une seule pratique. Je progresse au gré de ce que j’ai à exprimer ou en suivant le fil de mon humeur. Pour moi, dessiner ou peindre consiste à combiner. Je trouve précisément mon épanouissement dans ce mélange jubilatoire.
Parlez-nous de vos influences ?
Comme ancienne étudiant des Beaux-Arts, les musées ont profondément laissé des traces dans mon travail. Je ne prétends rien inventer, même si je sais que je fonctionne sans m’inspirer de personne. Evidemment, j’admire plusieurs artistes. Parmi ceux-là, Stanisław Wyspiański occupe une place importance, peut-être à cause de mes racines polonaises. J’admire la finesse de son travail et la richesse de sa palette. Vassily Kandyński m’intéresse énormément pour ses vibrations colorées et Marc Chagall pour son univers onirique. Comme vous le constatez, je suis résolument moderne dans mes goûts, même si j’accorde beaucoup d’importance à la peinture classique et aux maîtres qui ont précédé le XXe siècle.
Vous travaillez par thèmes …
Au fil des années, j’ai développé différentes séries. J’y mets chaque fois beaucoup de sincérité et de conviction. L’an dernier à Espace At Gallery, j’ai exposé des toiles figuratives, voire porteuses d’un message. Cette fois, j’ai sélectionné des œuvres abstraites, qui se singularisent par le rythme et la couleur. Chacun pourra y découvrir ce qu’il souhaite. Je ne fournis aucun mode d’emploi. Il s’agit de peinture pure, sans carcan et qui plaira ou non. Comme toujours, le public sera juge et formulera un avis personnel. Pour moi, l’art abstrait tente de restituer une contraction du réel ou, encore, contribue à en souligner les aspects invisibles à l’œil, autant qu’à percevoir derrière les choses avec une lunette singulière. L’intérêt vise ici à pratiquer une rupture avec ce que tout un chacun peut observer dans la vie de tous les jours. Je parle volontiers d’ambiance, d’atmosphère et d’instants suspendus, que j’invite à découvrir.
De quelle manière avez-vous trouvé Espace Art Gallery ?
Je suis familière de ses vernissages et je m’y rends chaque fois que mon agenda le permet. J’ai connu le patron à l’époque où il occupait ses anciens locaux dans le quartier Flagey. J’ai bien vite compris que mes créations pourraient y trouver leur place. De fil en aiguille, j’ai introduit un dossier, nous avons discuté des conditions et je me suis lancée.
Qu’allez-vous présenter cet été ?
Pour ne pas effectuer une redite et ne pas donner l’impression de proposer le même genre d’œuvres que celles exposées en 2024, je me suis concentrée sur plusieurs aquarelles de facture non-figurative et des peintures mixtes. A savoir, des réalisations qui mélangent plusieurs techniques. Elles expriment ma joie de vivre, mes états d’âme, ainsi que quelques souvenirs dont je ne dévoilerai pas le contenu. Je les ai créées sans injonctions, bien au calme chez moi et en prenant un vrai plaisir à les réaliser. Ce genre de peinture reste avant tout ludique et récréatif. Je ne m’impose rien. Je laisse voyager mon pinceau et lui fais entièrement confiance. L’aquarelle représente à mes yeux l’équilibre parfait entre le côté diaphane de l’eau et les pigments. L’un complète l’autre et ne va pas sans lui. Enfin, l’aquarelle reste un excellent médium pour les émotions, la sensibilité et une fragilité qui se transforme en force.
Alicja Polechonska expose à Espace Art Gallery du 8 au 31 août 2025. Vous trouverez tous les détails pratiques sur le site www.espaceartgallery.eu
Rue de Laeken, 83 à 1000 Bruxelles
Propos recueillis par Daniel Bastié
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