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"Voyous de velours" est un roman de Georges Eekhoud (Belgique, 1854-1927), publié sous le titre l'Autre Vue à Paris au Mercure de France en 1904.

 

Les personnages de Voyous de velours sont déjà apparus dans la Nouvelle Carthage, roman naturaliste publié en 1888 qu'Eekhoud avait consacré à sa ville natale, Anvers. A la fin du récit, Laurent Paridael s'enfonçait dans l'incendie de la cartoucherie avec la plupart des ouvriers. On assiste donc à une résurrection du héros qui permet, rétrospectivement, de donner à sa mort une autre signification. «Notre parent Laurent Paridael fut aussi relevé pour mort sur le terrain de la catastrophe. Plût à Dieu qu'il n'en eût réchappé. Il n'aurait plus traîné alors une vie déclassée, il se serait épargné de mourir plus piteusement encore par un suicide, après force excentricités.»

C'est l'honorable député Bergmans qui présente Laurent Paridael, en racontant ses souvenirs et en donnant à lire son journal. Orphelin, Laurent est placé chez de grands industriels, les Dobouziez. Malgré l'affection que lui portent ses tuteurs, le jeune homme ne leur témoigne aucune marque de tendresse; il fait aussi le désespoir de ses maîtres par ses nombreuses incartades. Mais Bergmans parvient à l'apprivoiser. Laurent exprime dans son journal toute la sympathie qu'il éprouve envers les ouvriers. En outre, il fréquente deux artistes en vue: le peintre Marbol et le musicien Vyvéloy (chap. 1). Il aime aussi les «voyous de velours» qui hantent le quartier des Marolles, à Bruxelles: le brave et beau Bugutte, le chanteur ambulant Palul, le lutteur Campernouillie. Ils se retrouvent aux «Arènes athlétiques». Bugutte meurt; des voyous de velours sont mis à l'ombre; Paridael quitte Bruxelles pour des excursions à la campagne, à Trémeloo (2). Mais ses obsessions s'enflamment pour des couleurs de velours plus corrosives encore: «Les beaux petits gars! Deux brunets et un blondin culottés de mon velours favori, du velours de mes aimés de Bruxelles.» Il poursuit sa «descente aux enfers sociaux». A Merxplas, il se fâche contre Marbol, peintre par trop bourgeois, parce qu'il ne trouve pas l'art vrai dans les bas-fonds (3). Employé au pénitencier de Poulderbauge, Paridael se console en devenant «socialement utile», grâce à Bergmans qui lui a obtenu ce travail. Il s'efforce d'inculquer à ses jeunes élèves des «préceptes conformes aux intentions du législateur», mais il cède à sa bonne nature avec le jeune Warrè qu'il libère d'une cruelle punition. Il est révoqué. Les enfants prisonniers lui manifestent bruyamment leur attachement. Les soldats fusillent les mutins, dont Warrè (4). Trois mois plus tard, Paridael se choisit un «enterreur gai et mutin». Il se suicide. Le fossoyeur est condamné pour violation de sépulture, parce qu'il a été surpris près du cercueil ouvert. Pour sa défense, il a prétendu qu'une voix l'avait appelé. Bergmans achève son récit en interrogeant le lecteur sur toute l'affaire (5).

 

Structuré à partir de deux voix, de deux points de vue: le journal de Laurent Paridael - Eekhoud pensait sous-titrer Voyous de velours: «Journal d'un déclassé» - et le récit de Bergmans, Voyous de velours participe de l'esthétique naturaliste. Laurent Paridael porte un regard admiratif et fétichiste sur toutes les culottes de velours, sur leurs différents coloris et sur les ouvriers qui les portent. De l'«Antinoüs charretier» aux «Arènes athlétiques», c'est sa fascination pour la Grèce hellénistique qui guide les envolées lyriques du héros. Les discussions animées qui opposent Laurent à ses amis peintres précisent les différents points de vue artistiques: la conception de l'esthétique du peuple soutenue par Laurent Paridael et la conception bourgeoise qu'incarne le peintre Marbol - déjà présent dans la Nouvelle Carthage.

 

Cette dichotomie théorique est sans doute une transposition des oppositions qui stimulent l'art en Belgique à la fin du XIXe siècle. A ses débuts littéraires, Eekhoud participe activement à la Jeune Belgique et soutient les principes de l'art pour l'art. Mais il s'écarte de cette école à dominante bourgeoise pour se rapprocher des théories de l'«art social»: il fonde en 1892 l'Art social aux côtés de Lemonnier, de Verhaeren et d'hommes politiques socialistes comme Émile Vandervelde, et le Coq rouge en 1895 avec Verhaeren et Maeterlinck.

 

Le personnage du tribun populaire, incarné par Bergmans, est aussi une figure emblématique d'une littérature engagée de l'époque. Cette peinture du sous-prolétariat ne va peut-être pas sans quelques connotations homosexuelles - celles-là même qui, en 1900, avaient valu à Eekhoud d'être poursuivi après Escal-Vigor. Il fut acquitté, merveilleusement défendu par la plaidoirie d'Edmond Picard. Cependant Eekhoud n'est pas (et il s'en défendait lui-même) le romancier de l' homosexualité.

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