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Voix et chemins antiques de la Grèce (Partie IX): "Ennéades" de Plotin

"Ennéades" est un recueil de 54 traités philosophiques écrits par Plotin de Lycopolis (204-269/70), durant les seize dernières années de sa vie et divisés en six neuvaines (c'est-à-dire en 6 livres de 9 traités chacun) par son élève Porphyre de Tyr. La classification des différentes parties est toute relative: la première Ennéade est plus particulièrement consacrée à l'homme, la deuxième et la troisième au monde physique, la quatrième à l' âme, la cinquième à l' intelligence, la sixième à l' Unité.

L'Un est le principe de l' Etre; de même que la réunion des théorèmes d'une science suppose l'unité d'une intelligence qui les saisit, de même le multiple présuppose une unité supérieure sans laquelle tout se désagrégerait. Le mouvement de tous les êtres présuppose comme fin un Dieu suprême. L'Un est la première des substances, absolument simple, se suffisant à lui-même, transcendant, infini, illimité, informe, omniscient, faisant correspondre en lui volonté et liberté. L'Un ne pense ni ne désire, cependant il ne s'ignore pas lui-même; il a une simple intuition de lui-même. Pourtant il est inconnaissable et aussi ineffable; de lui on ne peut dire que ce qui n'est pas (théologie négative). De même que l'être vivant, arrivé à l'âge adulte, se reproduit, de même que la lumière, sans rien perdre d'elle-même, se diffuse par une sorte de surabondance, de même l'Un donne naissance à autre chose que lui-même par un processus que l'on a appelé, par analogie avec la lumière, "émanation", "fulgaratio", mais que Plotin, de son côté, appelle "procession". Ce quelque chose, dès sa production, cherche à rester le plus proche possible de son producteur et se tourne vers lui pour le contempler et, dans cette contemplation, trouve le principe de sa vie.

De cet acte de "procession", naît (au sens éternel et hors du temps) la seconde substance qui est à la fois Etre, Intelligence et Monde intelligible; elle n'est pas un simple schéma abstrait, mais un vrai monde complet et parfait dans son idéal rationnel. Elle est vision de l' "Un" et, par cela même, connaissance de soi et du monde intelligible. L' Intelligence à son tour produit une troisième substance, l' Ame universelle, qui toujours en découle comme son Verbe et dont la nature est double: sensible d'une part en ce qu'elle ordonne et organise l'univers sensible, intelligible de l'autre parce qu'elle se tourne toujours pour contempler l' Intelligence dont elle découle perpétuellement comme son Verbe. En réalité, les deux aspects se fondent, car elle organise parce qu'elle contemple et en contemplant elle agit. L' âme donne vie à tous les vivants, non pas en se fragmentant, mais en se conservant tout entière en chacun d'eux; tout ce qu'il y a de divin dans le monde provient de l' âme. Dans le monde tout est animé, vibrant d'une universelle sympathie réciproque. L'univers est un et multiple, ayant en lui guerre et harmonie, perfection et beauté.

A cette triade (Un, Intelligence, Ame) se borne la série de la réalité divine où le mal ne pénètre pas. Au-dessous, il y a une autre hypostase, la matière, qui est, comme le dernier reflet de la lumière de l' "Un" avant le néant et qui, par son incapacité à recevoir forme et ordre, par l'impossibilité d'avoir un attribut positif, est le mal en soi, la racine de tous les maux du monde, lesquels ne sont pas des maux en soi-mêmes, mais seulement parce que l'âme est entrée en contact avec la matière. L'Ame du monde a préparé, pour toutes les âmes qui dérivent d'elle et par conséquent aussi pour les âmes humaines, une demeure correspondant à sa nature, le corps; et elle doit le diriger durant le temps par l'ordre des choses. Si au lieu de rester unie à l' Intelligence dont elle procède, pour contempler l'ordre intelligible elle se tourne vers ce reflet qu'elle projette et qui va illuminer et vivifier le corps, elle reste asservie à tous les changements du monde sensible; son destin dans la vie future dépend alors de la faute qu'elle a commise en descendant une telle "pente".

Pour revenir à l'état originaire de contemplation, nous devons donc chercher à nous séparer de notre corps, qui est prison et tombe; nous devons contempler les vicissitudes du monde comme on contemple ce qui se déroule sur la scène des théâtres. "Rentre en toi-même et regarde; et si tu vois que tu n'es pas beau, fais comme le sculpteur qui taille le marbre pour l'embellir; que ton âme se fasse belle et divine, si tu veux contempler Dieu et la beauté". Les voies pour s'élever sont au nombre de trois: la musique, l' amour, la philosophie. Après avoir dépassé l' amour pour les beautés corporelles, il faut s'élever jusqu'à l'amour pour les choses incorporelles. Comment cela est-il possible? "Arrache toute chose de toi". Le créateur de belles choses, qui les transcende toutes en les engendrant, est le Dieu qui vit au-dedans de nous; en Lui nous respirons, nous nous conservons, nous vivons. L'esprit de deux manières s'identifie avec Lui: soit par l'entendement de la sagesse, soit par l'ivresse de l'amour. La vision de Dieu se fait en nous comme une lumière, mais tout intérieure, "un peu à la façon dont quelqu'un qui comprime ses paupières voit la lumière qui est en lui". On ne peut provoquer cette vision; il faut attendre Dieu, immobile et se préparer à le contempler comme l'oeil attend l'apparition du soleil qui se lève. Dieu apparaîtra presque sans être venu, présent avant tout, même dans l'esprit. A sa venue, l' âme perd toute forme et oublie tout, "seule en Lui seul". Dans l' extase, il n'y a plus de distinction entre le contemplateur et le contemplé; de même le voyant ne fait qu'un avec ce qu'il voit, converti au même calme solitaire en lequel il repose "Telle est la vie des dieux et des hommes divins et bienheureux..., envol de l'esprit seul vers Lui seul".

Cette oeuvre a été justement considérée comme une synthèse de la pensée grecque, et particulièrement de la pensée de Platon et d' Aristote. Synthèse très originale cependant, puisque produite, dans l'atmosphère du syncrétisme hellénique, par un oriental tel que Plotin, qui, à l'exubérance mystique de l'esprit, unissait les plus habiles qualités dialectiques et apodictiques. L'influence des "Ennéiades" sur la pensée de la postérité a été immense, même en dehors de l'ambiance païenne; en témoigne, par exemple, le septième livre des "Confessions" de saint Augustin.

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