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"Rousseau juge de Jean-Jacques. Dialogues" est un uuvrage autobiographique de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), publié à Lichfield (Grande-Bretagne) chez Jackson en 1780 (premier dialogue), et intégralement dans la Collection complète des Oeuvres de Rousseau (t. XI) à Genève à la Société typographique en 1782.

Moins lu, moins étudié que les Confessions ou les Rêveries, plein de redites et de longueurs, ce texte, pourtant, est sans doute l'un des plus originaux et l'un des plus émouvants de notre littérature.
En plusieurs endroits, Rousseau avoue que la rédaction (1772-1776) de tels dialogues a été particulièrement pénible. Les "serrements de coeur" qu'il éprouvait en les écrivant l'empêchaient d'y consacrer plus d'un quart d'heure par jour. Les longueurs, les redites s'expliquent ainsi, à l'entendre, par l'incapacité où il fut de rapprocher deux phrases, deux idées de son texte: le rôle humiliant de sa propre défense était trop au-dessus de ses forces. Sans doute Rousseau n'exagère-t-il pas. On n'a pas manqué de souligner le caractère kafkaïen de l'univers de peur qui envahit ces Dialogues décrivant un procès dans lequel l'accusé ne connaît ni l'accusation ni ses juges.

Par rapport aux Confessions, la réflexion autobiographique s'infléchit et s'approfondit. Il ne peut plus suffire, pour Rousseau, de mettre au jour son passé et d'en appeler au jugement impartial du lecteur. La connaissance d'autrui - le texte ne cesse d'y insister - est pleine de malentendus. L'apparence falsifie, invertit le jugement. De sorte que Rousseau doit maintenant plaider pour innocenter Jean-Jacques. Or le dialogue paraît bien être la forme privilégiée à la fois de l'apologie et de la défense. Pourtant, la conclusion de ces Dialogues est nettement sceptique: à mesure qu'il instruit le dossier de Jean-Jacques, Rousseau se lasse de convaincre, persuadé que la connaissance d'autrui est un abîme dont seul pourrait venir à bout un témoin omniprésent et d'une lucidité aussi bienveillante que celle du Wolmar de la Nouvelle Héloïse.

Dans une brève Préface ("Du sujet et de la forme de cet écrit"), rédigée en 1775, Rousseau: affirme qu'il n'a plus l'espoir de recevoir justice, mais qu'il s'attachera au moins à rechercher les fondements de cet accord unanime de toute l'Europe contre lui. Il épuisera tout ce qui se peut dire en faveur de ses persécuteurs: c'est le seul moyen de trouver ce qu'ils disent en effet. Car Rousseau ignore ce qu'on lui reproche et ne peut comprendre les motifs de la haine qui l'accable. Il va donc, par la voix d'un interlocuteur, le "Français", accumuler contre "Jean-Jacques" toutes les charges imaginables, non sans rougir quelquefois des raisons qu'il est ainsi obligé de prêter à ses ennemis.

Le "premier Dialogue" reconstruit l'oeuvre du complot et défend les droits de l'accusé Jean-Jacques. Le "deuxième Dialogue" pose le problème de la connaissance d'autrui, soulignant la duplicité du portrait que l'on peut faire de Jean-Jacques. Car un tel individu demande une analyse à part: il ne ressemble à personne d'autre. De plus, "Jean-Jacques [a] toujours difficilement paru ce qu'il vaut", "il ne sait pas mettre son prix en montre", il étale plutôt sa maladresse. Si les gens qu'il fréquente ne savaient pas qu'il a écrit des livres, ils ne lui trouveraient ni goût, ni vocation pour ce métier. Les hommes, qui ne peuvent juger autrui que par ce qu'ils en aperçoivent, ne verront rien en lui que de médiocre et de commun. Qu'il les éclaire, et ils lui en voudront de s'être trompés sur son compte. La situation est donc presque sans issue. Dans le "troisième Dialogue", Rousseau essaie d'envisager les chances de restauration de sa mémoire en prophétisant des temps nouveaux. Ce qui soutient Jean-Jacques, c'est désormais la seule certitude que le Ciel ne permettra pas que l'injustice perdure: un jour, les honnêtes gens béniront sa mémoire et pleureront sur son sort.

L'"Histoire du précédent écrit" (1776), qui achève l'ouvrage, raconte l'épisode de Notre-Dame (voir plus bas). Rousseau confie ensuite son manuscrit à Condillac. Il attend qu'il le lise et le commente, enfin. Mais Condillac se tait et ne trouve à faire que des remarques de forme. Rousseau veut alors distribuer son texte aux passants; il s'étonne que ceux-ci le refusent et, finalement, paraît envisager sans révolte l'idée d'être à jamais défiguré parmi les hommes.

Face à ses ennemis, Rousseau avoue dans la Préface qu'un silence fier et hautain aurait été plus de son goût, mais n'aurait pas rempli son objet. Il fallait qu'il dise de quel oeil il verrait un homme comme lui.
Avant Rousseau, sans doute, personne n'avait osé faire du moi une quête si absolue et si inachevée. Au fond, c'est une excuse et une justification que son narcissisme insensé trouve dans l'idée d'un complot qui le cernerait de tous côtés. LesConfessions, déjà, montraient parfaitement que la vanité du souci de soi est immédiatement inquiète, tourmentée, et c'est tout le pathos de la modernité dont Rousseau a ainsi tracé les grandes lignes: l'ennui, la sensation "affreuse" du vide intérieur, l'impuissance, la "mélancolie" et l'hypocondrie font le quotidien de la belle âme préoccupée de soi. Mais les Dialogues vont plus loin: d'emblée, cette fois, la plongée dans les profondeurs de l'existence rencontre l'angoisse. C'est elle qui pousse Rousseau à entretenir le dialogue: écrire permet littéralement d'user l'angoisse, de la défier. Le but de l'écriture déborde la littérature. Il est vital.

Peu importe de démêler jusqu'à quel point Rousseau délire. Il vit dans la crainte des agissements des libraires, du vol et du détournement de ses lettres et de ses manuscrits, se plaint d'être surveillé; peut-être est-ce moins invraisemblable qu'il n'y paraît. Quoi qu'il en soit, l'angoisse n'est pas liée à tel ou tel acte, imaginaire ou réel: c'est une tonalité existentielle, globale. C'est une quasi-perception, c'est la séparation des consciences, c'est ce silence qui a suivi la lecture publique des Confessions, dont le premier préambule prévoyait pourtant le bruit hostile qui s'ensuivrait, le provoquait même. Or, leur lecture achevée, "tout le monde se tut".

Pour Jean-Jacques, le mystère est l'antithèse même de "son caractère ouvert jusqu'à l'imprudence". Le sentiment de persécution naît précisément de cette aversion. Le mystère autorise le mal, le sens détourné, la trahison. Mais, aux abois, face au silence, Rousseau préfère encore percevoir le bruit du complot plutôt que l'indifférence; il réclame un jugement, plaide le droit de l'accusé à être instruit des charges qui pèsent contre lui et à se faire entendre. Tout, plutôt que le silence qui l'emprisonne et qui offre, comme le dira la "cinquième Promenade" des Rêveries, l'image même de la mort. C'est exactement là que naît la possibilité d'une aliénation: Rousseau voudra, jusqu'au délire, trouver un sens au moindre regard, au fait le plus futile. Dans l'univers magique et terrifiant du persécuté, tout hasard a disparu: il n'y a plus d'insignifiance, de contingence; l'angoisse est à la fois imposée et recherchée, éprouvée et suscitée.

En face du mystère, pour le dissiper, il faut parler, sans fin, sans craindre les inlassables redites; il faut entretenir le foyer du sens, montrer qu'un sens peut encore et toujours surgir, être découvert. Rousseau cesserait-il un instant de croire ce sens présent, caché, constitué hors de lui, pour y reconnaître la part de ce qu'il projette, les Dialogues n'auraient plus d'objet. Mais il est finalement prisonnier de lui-même, de cette évidence du sentiment qui est pour lui la marque propre du vrai: sa conscience est prise au jeu de son immédiateté, esclave de son propre reflet. Les Dialogues sont ainsi le pathétique témoignage d'une lutte pour retenir le sens, d'un débat insensé avec soi: Rousseau juge Jean-Jacques et lui donne la parole. Le "Rousseau" du texte rapporte au Français que "Jean-Jacques", lui aussi, a écrit "en forme de dialogues un jugement assez semblable à celui qui pourra résulter de nos entretiens" ("deuxième Dialogue"). Et Rousseau introduit encore des notes dans le texte qui commentent et prolongent ce que dit "Rousseau".

Mais l'oeuvre est aussi et surtout profondément morale. Le premier, Rousseau confère une importance pathétique et centrale aux rapports humains: au fond, toute sa morale tient dans la possibilité d'une intelligence commune, d'un échange, d'un dialogue. C'est une éthique moins de la communication que de l'explication, du sens consenti: dans un dialogue les autres doivent cesser de se taire, mais leurs arguments seront respectés, défendus, puisqu'ils les exposeront eux-mêmes. L'oeuvre, enfin, n'est pas seulement morale, elle est aussi édifiante. On se tromperait à prendre pour de la mégalomanie la revendication si affirmée par Rousseau d'un droit à l'exception: si cette revendication est délibérément exagérée, c'est surtout pour dénoncer, en regard, l'incapacité d'une société, dans laquelle chacun s'isole dans son amour-propre, non pas tant à lui reconnaître qu'à lui consentir ce droit.

On a rarement ressenti un tel besoin d'écrire, sans doute, et l'on a rarement accordé une telle confiance et une telle portée à la littérature. Car les Dialogues sont bien plus qu'un livre: ils sont un acte, une conjuration, que Rousseau finira par vouloir porter sur l'autel de Notre-Dame de Paris. Le silence serait-il enfin rompu par le roi, par la Providence? Le 24 février 1776, lorsqu'il se rend à la cathédrale pour déposer sur l'autel le manuscrit des Dialogues, Rousseau trouve fermées les grilles du choeur.

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Commentaire de Robert Paul le 29 mai 2011 à 14:50

En 2012 on fêtera le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacque Rousseau

C'est la raison pour laquelle le musée des Charmettes présente une exposition du 15 mai au 31 décembre 2011.
L'exposition "Les chemins de Jean-Jacques aux Charmettes" rend hommage à George-Marie Raymond qui, le premier ouvrit la maisons au public et évoque les visiteurs des Charmettes du XVIIIe siècle à 1881.
Cette maison est un lieu smbolique pour le grandphilosophe du siècle des Lumières, puisqu'il y a habité de 1737 à 1742 avec sa muse, Mme de Warens.
En 2012, lors de la célébration du tricentenaire de Rousseau, l'exposition se poursuivra en explorant la période de 1861 jusqu'à nos jours.

 

Commentaire de claudine quertinmont le 25 mai 2011 à 18:40
J'apprécie beaucoup "Rousseau doit maintenant plaider pour innocenter Jean-Jacques".  L'image est forte.  L'incapacité de la société du 18ème s. à "reconnaître".... le tout plutôt que l'indifférence !?  Rousseau est également un enfant du 21 ème s.  Personne ne veut de la transparence.  Tout le monde, depuis toujours, aimerait écrire un livre, laisser une trace.  Etait-il parano, double personnalité ou homme traqué ? Merci Monsieur Paul, j'ai vraiment apprécié.

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