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C’est assez jeune que Frère Albert se prononça pour la vie monastique. Il ne semblait pourtant pas destiné à cette voie au départ, bien loin de là. En effet, sa famille gérait une entreprise de travaux agricoles. Ainsi dès son plus jeune âge, Frère Albert avait eu coutume de conduire des engins monstrueux, de faire des réparations sur champs en tout temps, quelles que soient les conditions météo, sans pouvoir se préoccuper des temps de travail. C’était donc un Homme entièrement tourné vers l’action et vers le concret des activités agricoles.

Finalement, bien que devenu moine, il n’avait que très peu connu la vie monastique proprement dite. Les Voies impénétrables du Seigneur l’avaient amené à être de service à l’Evêché. Outre les aspects classiques de la vie religieuse, il y était affecté à toutes sortes de tâches, soit matérielles, soit administratives, soit sociales. Il était en quelque sorte le Moine à tout faire de l’Evêché, mais dans ce cas sans connotation péjorative car il était homme à se débrouiller en toutes circonstances.

Il était entre autres chargé de s’occuper des nombreux cierges et bougies de la cathédrale. Rien à voir avec les travaux de mécanique ou de travaux agricoles du passé. On pourrait ainsi penser que Frère Albert n’y voyait qu’une pure corvée qu’il n’exécutait que pour suivre son vœu d’obéissance. C’est vrai que l’opération en soi ne l’enthousiasmait pas, mais d’un autre côté cela lui permettait de s’attarder plus que nécessaire à la cathédrale. Pensez-vous que c’était pour y prier ? Parfois oui, mais le plus souvent il s’attardait plus que volontiers dans le seul but de s’adonner à son hobby favori. C’est comme ça, il y a des gens qui prennent leur plaisir à faire du tricot ou des mots-croisés ou d’autres choses encore. Son plaisir à lui, Frère Albert, était de déchiffrer les innombrables pierres tombales enchâssées un peu partout dans le dallage et dans les murs.

En fait de hobby, je devrais plutôt parler de passion. C’est en effet ce qu’était devenue cette activité au fil du temps. Fréquemment, il prenait des photos dont il agrandissait des parties pour mieux distinguer des caractères déformés. Il avait même appris à utiliser un logiciel de traitement d’image pour obtenir certaines corrections. Il avait en projet d’écrire un livre complet sur ces pierres et sur leur histoire. Régulièrement, il faisait appel à des Personnes plus spécialisées en langue latine. En effet, pratiquement toutes les inscriptions étaient dans cette langue. Lui-même n’avait pas étudié cette langue ancienne et il n’en connaissait que ce que sa passion l’avait amené à en saisir. Finalement, Frère Albert en arrivait à se dire que tous ces temps qu’il consacrait à la prière étaient bien gênants pour la réalisation de son projet. Mais jusqu’au bout il resta malgré tout fidèle à sa vocation de moine, et il respecta les règles de cette vie qu’il avait pleinement choisie.

Mais dans la réalisation de son projet, Frère Albert rencontrait un « os » comme on le dit populairement. Il y avait là une dalle qui était si lasse du va-et-vient des Fidèles sur ses délicates inscriptions qu’elle en refusait la lecture à quiconque désormais. Il y revenait quasiment chaque jour. La regardant sous toutes ses coutures comme on dit. Frère Albert avouait lui-même qu’il se sentait quelque peu fasciné par cette pierre. En effet, que de mystères émanent des pierres indéchiffrables. Il faut dire, c’est au premier coup d’œil qu’on pouvait remarquer qu’il ne s’agissait pas là de n’importe quelle pierre. Visiblement, c’est une pierre qui avait vécu toutes les guerres de la vie, et elle avait entre autres souffert dans sa chair des atrocités iconoclastes de la Révolution.

Frère Albert en était fou de cette pierre, et il avait usé de tous les stratagèmes possibles et imaginables pour en percer les secrets. Il rêvait secrètement de devenir franchement l’Intime de cette pierre. Mais hélas pour lui, il s’était épris d’une sacrée rebelle et il avait finalement dû faire son deuil d’un si beau rêve.

Mais pourtant une petite flamme subsistait au plus profond de lui. Peut-être qu’un jour, parce que on ne sait jamais n’est-ce pas, il pourrait lui aussi dormir à l’ombre de sa Dulcinée.

On dit, mais que sont les on-dit, qu’il tenait à la main une photo de celle qui, insensiblement, était devenue sa raison de mourir.

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Commentaire de Lansardière Michel le 23 novembre 2020 à 14:51

Les pierres dans leurs arcanes cachent bien des mystères

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