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"Lumière de lacs obscurs, nos âmes qui palpitent ici, nourries de tous les sucs et que je tente d'extraire des ténèbres"

Evoquons le "Testament du Haut-Rhône" un recueil de poèmes en prose de Maurice Chappaz (Suisse, 1916-2009), publié à Lausanne aux Éditions Rencontre en 1953.

 

Élégie de la prose la plus pure, le Testament du Haut-Rhône est une longue plainte mélancolique: «Qui peut me dire le secret du bien et du mal? Rien n'existe. Passants de ces villes promises à la poussière, pensez à moi comme à ces pétrisseurs de miches aux sous-sols des maisons.[...] Je viens des forêts où gémit la hulotte. Tout est consommé en quelques années furtives.»

Le poète, qui habite la nature «à quelques lieues seulement de la forêt, au bout d'une prairie où les eaux s'évadent», loin d'une «ville assez vaste dans laquelle je ne pénètre que pour rencontrer au seuil des hôtels obscurs mes amis, tous membres d'une secte de l'Orient», regarde ce monde s'éloigner. Seuls quelques souvenirs de ce qu'aurait pu être le monde viennent éclairer sa vie, nourrissent sa nostalgie et guident son travail de mémoire: «Certains sentiments de l'enfance, plus communs cependant aux bohémiens, me maintiennent en éveil et m'ont conduit à quêter sans cesse le secret d'un paradis perdu parmi ces terres du Haut-Rhône, berceau sauvage de petites tribus avec lesquelles je m'allie.» Mais entre le passé et le présent, la reconnaissance et la perte, la frontière est mince et le poète «tâtonne en aveugle»: «Avec ardeur je hume une piste, chasseur de gibier moi-même et je presse la chair de mûres noires de la nuit. Mon âme attend sa terre promise et la fin de son exil.»

 

L'objet de la quête est la vraie nature de l'homme, qui est le diamant perdu de la sublime terre: «Nous nous formons comme les pierres précieuses au sein des roches. Les montagnes élèvent leurs hautes disgrâces et les petites baies de saphir ou d'opale se contusionnent au granit, naissants noyaux traversés d'ondes et de rayons, chrysalides, oeil, lumière de lacs obscurs, nos âmes qui palpitent ici, nourries de tous les sucs et que je tente d'extraire des ténèbres.»

 

Le Testament du Haut-Rhône est un recueil de maturité qui exprime pleinement l'expérience, une fois dépassée l'ivresse de la découverte. La perception de la beauté des choses reste aiguë, mais un sentiment nouveau la corrode. Dix poèmes en prose composent ce recueil: leur mélodie soutenue, ample, lente, solennelle, célèbre un pays sauvage, une société qui a gardé le goût d'une vie élémentaire et d'une spontanéité primitive, mais qui se voit menacée par les fausses conquêtes du progrès.

 

Chappaz sait que le monde qu'il aime va vers sa fin et se sent isolé, poète dont les mots ne sont plus écoutés par son peuple. Aussi c'est aux poètes qu'il s'adresse, seuls capables d'entonner avec lui le dernier refrain. Condamné à une perpétuelle errance, le poète rejeté de ses proches, étranger dans le monde, devient aussi étranger à lui-même. L'amour de Chappaz pour la somptueuse nature du Valais est violent, ombrageux; sa poésie est un reproche, lancé pour le dernière fois avant que l'industrialisation ait métamorphosé son pays. Ce recueil est rempli des regrets et de la colère contenue de celui que le spectacle de la ruée vers le confort écoeure. Face à ses montagnes éventrées, violées, Chappaz laisse monter sa plainte. Chantre d'un monde finissant, homme des siècles disparus, rêveur et vagabond, il prône l'équilibre entre l'homme et la terre. Mais il est partagé entre la rage et la tristesse, le désir de célébrer et le besoin de dénoncer.

 

Chappaz, qui appartient à la famille des promeneurs solitaires, fait ici l'expérience d'une agression, celle de l'idéologie du progrès et recherche les signes d'une plénitude première en portant une attention patiente aux «traces effacées». L'accent est mélancolique, comme une confidence ancienne. L'écriture est un travail de mémoire, elle rassemble le passé et tente de combattre l'indifférence d'un monde qui laisse le sentiment d'un «lamentable éparpillement». «C'est à de grandes destructions que nous sommes conviés», écrit Chappaz le romantique, lui qui donnera à son indignation, quelque quinze ans plus tard, une expression plus saisissante, un ton plus rauque: ce sera le Match Valais-Judée (1969).

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Commentaire de Rébecca Terniak le 22 avril 2012 à 21:04

Un bel extrait

"... les petites baies de saphir ou d'opale se contusionnent au granit, naissants noyaux traversés d'ondes et de rayons, chrysalides, œil, lumière de lacs obscurs..."

Combien nous pouvons le comprendre, nous qui vivons dans ce petit joyau qu'est la Suisse. Dans la merveille qu'il constitue sous tous ses différents atours, chaque jour j'admire l’œil bleu chatoyant du lac Léman où se reflète le cosmos tandis que sur les Alpes de neiges éternelles (menacées), qui le bordent en face, planent les Archanges protecteurs de ce pays, modèle d'Europe dans son fédéralisme.... Et je m'émerveille de la beauté exceptionnelle de ces bords de lacs et montagnes ...j'essaie d'imaginer comment vivaient ici les anciens entre Neuchâtel et Lausanne et plus loin encore, les Helvètes, tribus celtes.

Et voici ce poète qui fait entendre son chant splendide. Heureusement la tradition de la nature est très présente encore ici et le sens écologique, l'accueil qui fait espérer que le progrès ne pourra pas faire autant de dégât qu'en France ou ailleurs.... Mais l'hommo mercantilus qui étend sa loi partout est quand même redoutable à venir faire son Davos jusqu'au coeur des montagnes pures.

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