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Muettes douleurs et déchirures chez Annie Ernaux, chantre de la mémoire des humbles

C’est ce qu’on découvre avec émotion dans « La place », un roman d'Annie Ernaux (née en 1940), publié à Paris chez Gallimard en 1984. Prix Théophraste-Renaudot.

 

Une partie de l'oeuvre d'Annie Ernaux peut être rattachée à la littérature d'inspiration féministe (la Femme gelée, 1981); mais c'est dans l'évocation de son enfance et de ses parents que la romancière trouve ses accents les plus attachants. Le thème central est celui de la déchirure entre ces gens de condition modeste et leur fille, qui, grâce aux succès scolaires, pourra s'émanciper socialement et passer «du côté de ceux pour qui le reste du monde n'est qu'un décor». Quasi rageur dans les premiers ouvrages (les Armoires vides, 1974; Ce qu'ils disent ou rien, 1977), le style d'Annie Ernaux s'adoucit et s'accomplit en une touchante gravité lorsque vient le temps d'évoquer, après leur mort, les figures paternelle (la Place) et maternelle (Une femme, 1987).

 

Les premières pages sont consacrées à la mort du père, dont le souvenir, en une collusion symbolique, coïncide avec celui du succès de la narratrice au CAPES de lettres. La biographie paternelle est ensuite reprise chronologiquement, du jeune garçon trop tôt retiré de l'école en dépit de sa soif d'apprendre, à l'ouvrier «sérieux», et enfin au petit commerçant fier de son indépendance mais hanté par la «peur continuelle de manger le fonds». L'ordre temporel s'efface parfois devant une mosaïque de souvenirs: moments quotidiens, moments d'émotion non formulée. Viennent le déclin puis la mort, elle-même dépassée par l'incandescence de nouveaux souvenirs.

 

Le monde étriqué des petits commerçants constitue le décor principal du récit. Celui-ci, par de rapides notations aux antipodes de la fresque sociale, suggère la quête dérisoire de «distinction» de ces petites gens, paradoxalement combinée, au moins en apparence, avec le simple souci de «tenir sa place», et dit aussi le sentiment de manque permanent, la «sacralisation obligée des choses». Mais la tension particulière de l'écriture tient à la position de la narratrice; position presque impossible, tant il est difficile de dire «à la fois le bonheur et l'altération». «Écrire, c'est le dernier recours quand on a trahi», prévient Jean Genet, cité en épigraphe. Au-delà du témoignage, la Place devient donc un essai de réconciliation, de rachat par l'écriture d'une distance socialement et surtout culturellement établie.

 

De fait - façon de rendre hommage à son objet et de [re]trouver la voix d'une véritable communication -, Annie Ernaux adopte ici un style volontairement plat, neutre, celui du constat: utilisation du passé composé, phrases brèves tailladées d'ellipses et d'anacoluthes, sobriété de la ponctuation. De rares guillemets, des italiques, des tournures au style indirect libre viennent donner tout leur poids à ces formules figées, à ces «pauvres» mots quotidiens («Il y avait plus malheureux que nous»). Pas de chapitres, mais des paragraphes sertis de blancs plus ou moins importants, comme s'il s'agissait de donner à voir le silence d'où s'extirpe le récit.

 

Car, plus que la différence sociale, c'est le malentendu, la rupture de communication langagière qui forme le noeud de l'ouvrage: «J'écris peut-être parce qu'on n'avait plus rien à se dire.» Du côté des parents, incompréhension presque ambiguë («Et toujours la peur OU PEUT-ETRE LE DÉSIR que je n'y arrive pas») devant cette fille qui «apprend bien» alors même qu'on ne l'a jamais «poussée»; du côté de la narratrice, adolescente à l'époque, ironie, silence, désir de corriger le langage de celui qui «est entré dans la catégorie des braves gens»: «Je croyais toujours avoir raison parce qu'il ne savait pas discuter.» Phénomène sociologique balisé, quantifié, l'ascension sociale est au prix de tels conflits: le mérite d'Annie Ernaux est d'en rendre sensible les muettes douleurs.

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