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« Moha le fou, Moha le sage » est un roman de Tahar Ben Jelloun publié en 1978.

Le rapport médical est formel: "Ahmed R. est décédé d'un arrêt cardiaque [...]. Qu'importe les déclarations officielles. Un homme a été torturé." Il avait vingt-six ans et était accusé de "troubler l'ordre public". C'est la parole de cet homme que capte Moha la sagesse, la dérision. Suivi par tous les gamins, il est lui-même, malgré son grand âge, resté cet enfant dont le pouvoir est dans les mots. Témoin de trop de misères et de scandales pour se taire, il déambule dans une ville maudite par l'argent, le mensonge et la lâcheté. Aïcha, paysanne louée au patriarche à l'âge de douze ans, fait le ménage et ne parle jamais. De retour de son pèlerinage à La Mecque, le patriarche a rapporté des soieries, des diamants et Dada, l'esclave noire achetée au Soudan pour satisfaire ses désirs, muette elle aussi. Le maître venait à elle "comme un taureau furieux et prenait la femme en silence", mais Dada ensorcela le maître et le rendit fou. Moha parle aussi pour les enfants des bidonvilles, nés adultes, et qui à la mosquée rencontrent des fanatiques "armés de corans et de poignards". Moha est emprisonné parce qu'il déchire des billets de banque dans la rue. Reconnu fou, il est libéré, et va retrouver son ami Moché, le fou des juifs; ils croisent leurs souvenirs, leurs regards sur un monde malade. Puis il va rencontrer le directeur de la banque, qui hait la poésie et prône l'usage de la force. Le pays tout entier est dans le coma à l'exception des enfants et des fous. Moha hurle sur la place publique, une ambulance vient l'arrêter. Diagnostic du psychiatre: "Poursuit sa bouffée délirante, trouble évident de la personnalité, continuer l'électrochoc." Moha est enterré dans un trou du cimetière des pauvres, mais il continue de parler et bientôt sa tombe est envahie. Les autorités ferment le cimetière et concluent à l'inexistence de Moha, mais sa parole continue à circuler dans les rues, les mosquées. "Qu'importe ceux qui me poursuivent de leur hargne. Ma folie a fait des trous dans leurs certitudes."

 

Improprement appelée "roman", cette oeuvre intègre des procédés qui tiennent du théâtre, du reportage, de la poésie. L'écriture polyphonique se veut sans frontières, à l'image de cette parole souterraine qui s'insinue dans les consciences pour effriter les certitudes. Cette variété formelle s'accompagne, sous forme d'un apparent délire, d'un ton de provocation. En proclamant bien haut ce qui fut pudiquement tu, l'écriture de Tahar Ben Jelloun veut déranger. Sa fureur iconoclaste ne relève pourtant pas de ce que l'on nomme habituellement l'"engagement"; sinon d'un engagement contre la médiocrité, la torpeur et au service d'une "guérilla" menée à l'intérieur d'un système linguistique. Pour s'approprier une parole refusée, l'auteur fait donc imploser le langage pour faire surgir des signes nouveaux capables de dire des réalités hallucinantes, de décrire des blessures insupportables. L'écriture devient une arme de dénonciation.

 

Dans Moha le fou, Moha le sage, toutes les réclusions sont exposées au grand jour. Le texte cristallise toutes les révoltes et toutes les misères - à commencer par celle de la femme. Moha entend les cris de toutes les femmes emmurées, de toutes les femmes vouées au mutisme et à la peur, insatisfaites, labourées par des siècles de silence et de brutalité. Il encourage également à contester l'oppression qui s'appuie sur une interprétation tendancieuse du texte coranique: "Ils font dire ce qu'ils veulent au Livre." "Ils", ce sont les hommes dans leur avidité de pouvoir, et leurs victimes ont pour nom Aïcha ou Dada, murées dans un silence forcé. La religion est dénoncée comme rempart facile, sous couvert de fatalité, pour justifier tous les abus, toutes les exploitations, tous les mensonges. Nu devant les hommes et devant son époque, démuni de tout excepté de ses mots, Moha le justicier exerce sa conscience, sa lucidité et sa subtile ironie sur un monde assoupi et résigné qui célèbre le culte de l'argent et de la possession. Il prophétise à qui veut l'entendre le vent de la démence et de la décadence.

 

Ce texte est la pure expression d'un monde arabe où explosent les conflits, les violences mais aussi les aspirations. L'espace de la folie s'y instaure comme espace de liberté. Moha parle, pour lui et pour tous ceux qui n'ont pas de voix. Il parle de façon désordonnée, absurde, excessive, dénonçant ainsi la rhétorique du pouvoir. Au savoir scientifique du psychiatre qui l'examine, Moha oppose une expérience de trois siècles. A la certitude du médecin sur l'identité du sujet et la recherche de l'équilibre rationnel, il oppose sa diversité: "Je suis une ambiguïté et une confusion étonnée. Voilà ce que je suis: étonné." Moha pratique l'étonnement comme école de vie, comme méthode d'appréhension du monde. De cette distance naît une lucidité; cette lucidité amère, douloureuse, marginale et dérangeante que l'on appelle "folie".

 

Ainsi, Moha le fou, Moha le sage est avant tout un langage, forgé à même la langue française, qui tente de conquérir une liberté clandestine pour crier toutes les déchirures; mais aussi un appel à la lucidité et une plainte contre l'indifférence.

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Commentaire de Suzanne Walther-Siksou le 3 janvier 2014 à 22:55

L' analyse de ce livre me donne  l'envie de le lire. J'aime beaucoup les romans de Tahar Ben Jelloun, chacun ayant une force et un attrait différents. Ils sont empreints de poésie.

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