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Maeterlinck, mieux qu'aucun autre, s'est bon gré mal gré identifié à ce symbolisme au sein duquel il a vécu et dont il a tiré les accents les plus caractéristiques en même temps que les plus personnels.
Il doit sa gloire à un malentendu. De La Princesse Maleine publiée en 1889, Octave Mirbeau déclarait qu'elle était « supérieure en beauté à ce qu'il y a de plus beau dans Shakespeare ». Camille Mauclair écrira, en 1895, dans Les Hommes d'aujourd'hui , un article autrement prophétique, sachant déceler dans le dramaturge d'alors le métaphysicien en puissance : « Ce qu'il a esquissé présage un métaphysicien peut-être inattendu de l'Europe intellectuelle, un surprenant continuateur de la philosophie imagée et artiste de Carlyle. » Mais personne n'a su voir dans le poète des Serres chaudes , publiées également en 1889, l'annonciateur et, pour ainsi dire, le fondateur du symbolisme. Car c'est lui, le Flamand, le terrien profond, qui enracina la « décadence » dans les lettres et lui donna droit de cité. Au moment où Verlaine vieillissant laissait la poésie à ce carrefour ouvert à tant d'influences mêlées,
Maeterlinck imprimait au vers un accent bien particulier.
Il semble bien, après les Douze Chansons , que le poète soit mort en Maeterlinck. L'homme, entouré de gloire, s'était retiré à Orlamonde dès 1930. Il n'eut jamais le temps d'être Shakespeare ou Carlyle. A peine le temps d'être Maeterlinck, d'en être ébloui et de se retirer dans l'ombre à tout jamais, lui qui, loin d'être ce « grand écrivain artiste » dont rêvait Faguet, avait écrit dans Le Trésor des humbles : « Je mets l'âme au-dessus des torts les plus cruels et des fautes les plus graves. »

Parcours visible et parcours invisible

Né à Gand, Maurice Maeterlinck fit au célèbre collège Sainte-Barbe ces études de droit qui semblent bien avoir été pour cette génération de poètes un paravent à l'abri duquel l'aigle de la poésie grandissait en silence. Dès 1889, Maeterlinck publie ces Serres chaudes qui ne trouvent au départ que vingt lecteurs, mais dont Apollinaire saluera plus tard le modernisme, et qui demeure le maître-livre du symbolisme. Jusqu'alors, le symbolisme avait été -
plus peut-être par la faute de l'esthétisme d'une époque que par la volonté des poètes - le grand rendez-vous des ornementations et des déguisements. Avec les Serres chaudes , le doute n'est plus permis : l'âme pénètre dans les décors maniéristes du temps, s'y inquiète et se libère par un chant d'une discrétion lancinante. Un peu plus de silence encore, et le mystique eût ici dominé le poète. Est-ce pour rompre cette angoisse, où la poésie le menait, que Maeterlinck se livra alors à la grande fête théâtrale de La Princesse Maleine (1889), de Pelléas (1892) et de L'Oiseau bleu (1909) ? Il y fut entraîné par l'article dithyrambique de Mirbeau, par la rencontre de Georgette
Leblanc et, cela va de soi, par un désir très naturel d'ouvrir sur soi-même les fenêtres. Mais au sein même de ces aventures extérieures et parfois de cette féérie, l'inquiétude natale le poursuit. Trop pur pour y renoncer, trop humble aussi pour songer un instant à tricher avec elle, il l'affronte. On peut dire que toute son oeuvre est l'immense attente de Dieu. Plus tard, lorsqu'il se penchera sur ces vies infiniment petites que sont les abeilles, les fleurs, les termites et les fourmis, ce sera moins en philosophe qu'en chercheur. Dans l'infiniment petit, il cherche l'infiniment grand. Il meurt à Orlamonde.
Il est extrêmement périlleux de s'aventurer à l'intérieur d'une âme. Et Maeterlinck, en dépit des honneurs - il devait recevoir le prix Nobel en 1911 et être anobli en 1932 -, est tout entier tendu vers l'invisible. S'il est passé de la poésie directe aux sciences morales, c'est en poète qu'il l'a fait, et il semble bien que les longues études qu'il fit de Ruysbroeck l'Admirable, de Novalis puis d'Emerson aient aiguisé son pessimisme latent et l'aient d'abord poussé au silence avant de l'amener à ce virage qu'il aborde très tôt par le Trésor des humbles (1896). Il s'est heurté au temps, lui qui aurait aimé, plus que tout autre, vivre hors du monde. Mais ce serait mal le comprendre que de le chercher ailleurs que dans ce combat avec l'invisible. «Je n'ai pas de biographie », disait-il. Ses oeuvres mêmes ont l'air d'avoir été arrachées au silence. Il est peu d'hommes qui aient comme lui parcouru le silence à marches forcées, une vie durant, et qui, sans cesse invités par les autres à se situer, aient à ce point contraint leur oeuvre à ne trahir que les
itinéraires les plus secrets.

Traces visibles et traces invisibles

Les tréteaux du théâtre symboliste sont morts pour avoir été dressés trop tôt. Qui reconnaît encore aujourd'hui l'immense mérite des Aveugles (1890) de Maeterlinck ou des Flaireurs de Van Lerbergue ? Ils attendaient « Godot », mais l'attendaient avec une générosité qui n'a plus cours. Notre époque inquiète ne se reconnaît plus que dans le passage le plus étroit et porte jusque dans son style et dans ses idées le reflet d'une sécheresse d'âme qui n'est elle-même qu'un masque posé sur la peur. Il reste le poète, dont on s'éloigne toujours à tort. Lui est intact. Les Serres chaudes et les Douze Chansons répondent par avance, avec une justesse vérifiable, à une attente et à une angoisse éternelles. Ainsi, c'est toujours dans la vérité la plus humble et la plus resserrée qu'un homme peut espérer laisser les meilleures traces.
Ces traces maeterlinckiennes sont d'une actualité surprenante. Et d'abord, parce qu'elles sont sans âge. Au seuil de ces temps embryonnaires, elles apportent la preuve irrécusable du passage d'un ange - fût-il l'ange gris de
l'absence - parmi les hommes.
Ainsi, loin d'avoir fini sa course, cet homme du XIXe siècle égaré au centre du XXe continue-t-il d'influencer secrètement les poètes et les dramaturges.
Simplement ces influences se font-elles plus diffuses à mesure que l'âme se masque. Mais les masques les mieux conçus finissent par tomber d'eux-mêmes. Le temps n'est plus très éloigné où l'on pourra suivre l'influence de Maeterlinck à travers l'histoire littéraire de ces dernières périodes. Déjà, elle apparaît en clair dans les efforts que la poésie fait aujourd'hui pour échapper au balbutiement. C'est que Maurice Maeterlinck est lié par son oeuvre, par l'inquiétude qui la traverse à la manière d'un clair-obscur et jusque dans son silence même à la démarche des poètes de ce temps. Il passe en nous aux meilleures heures, comme les bateaux à vapeur d'autrefois passaient en silence au milieu des jardins de Gand.

 

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Commentaire de Raymond MARTIN le 3 février 2013 à 19:18

Grand connaisseur, des abeilles  avec son    bel ouvrage  ( la vie des abeilles )  . pour son temps bien sur .

Commentaire de Rébecca Terniak le 3 février 2013 à 11:04

Merci Robert Paul de nous présenter cet écrivain poète

qui a émerveillé mes jeunes années.

Il a vraiment une place à part.

                L'inscription

et la  participation à ce résau

   sont  entièrement grauits.

       Le réseau est modéré

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traduit en espagnol via le        lien en bas de page

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