Arts et Lettres

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Bonjour. Texte un peu long à lire. je vous conseille de l'enregistrer, voir de l'imprimer, pour en faciliter la lecture. Certains noms ont été modifiés.

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Petite enfance - Moments de vie ou de non-vie - Les souvenirs sont là, encrés, et restent jusqu'au dernier jour pour certains (es) ou se dilueront dans un monde inconnu, ne laissant qu'une enveloppe vide pour d'autres!  Fragments de mémoires certes, mais pas une autobiographie, je n'en ai pas la prétention.


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A travers les Clayettes

J’ai entendu une voix sourde, comme un roulement lointain, mais je ne sais pas analyser les bruits étouffés qui m’enveloppent ou m’emprisonnent. Autour de moi tout est doux, liquide, calme et rassurant. Je ne sais pas qui je suis encore, mais je sais que je ne suis pas vraiment moi et que je me laisse bercer et aimer lentement, au gré du corps qui m’abrite.

Je ne suis qu’un fœtus, gros comme un melon sans doute, enfin d’après ce que j’entends, mais je vais grandir très vite dans ce doux cocon, et dans quelques mois on dira de moi que je suis un bébé, un futur footballeur, un boxeur, ou que sais-je ou ne sais-je pas encore. Les autres, ceux qui sont de l’autre côté, ont semble-t-il beaucoup d’imagination pour donner des titres ou classer les « marchent debout » dans des tiroirs.

  • Alors il va bien ce bébé, il ne bouge pas encore ?

  • Non, mais bientôt je pense !

  • Mon premier c’était un vrai footballeur, il n’arrêtait pas de donner des coups de pieds, ho le cochon, il m’en a fait voir les deux derniers mois !

Les jours passent, les semaines, j’ai grandi je suis un peu à l’étroit dans ma bulle d’eau, et puis je donne des coups de pieds quand ceux qui sont dehors parlent trop fort. J’entends les bruits de la cour, le roulement des chariots avec leurs roues en fer, il y a parfois une odeur de fumée de bois qui semble dégoûter le corps qui m’abrite et me cache de l’extérieur. Je ne vois pas, je ne sais pas, je ne touche pas, je ne sens pas mais je sais quand l’amour est là. Je sais aussi quand la colère s’infiltre sournoisement dans mon espace-temps. Je sais quand la tristesse envahie l’univers qui me protège ; je ressens tout ça, je « sens » tout ça ! C’est étrange !

Presque neuf mois se sont écoulés d’après ce que disent les voix que j’entends à l’extérieur de ma bulle, je grandis, je bouge de plus en plus, je deviens curieux et impatient, j’en ai assez de cette espace devenu trop petit. Qu’y a t-il de l’autre côté de cette prison d’amour ? Un désir que je ne m’explique pas me pousse à aller voir de l’autre côté, à quitter ce nid pourtant fait de tendresse. Il faut que je sorte…

  • Poussez ! Je le vois, il se décide enfin à venir, je commençais à désespérer, il se trouvait bien au chaud et il ne voulait pas voir sa maman ce galopin ! Allez Madame poussez encore ! Non ça ne va pas assez vite, on n’y arrivera pas… Forceps !

Et puis, j’ai mal ; quelque chose me fait mal, ça serre mon crâne, enfin je crois que c’est la partie de mon corps que les « autres » appellent ainsi.

« On » me serre la tête avec quelque chose de froid en parlant très fort. Je ne sens pas sa main mais un étau qui me tire vers l’extérieure de cette bulle chaude où je flottais avec plaisir, presque avec jouissance. Puis soudain, le froid, la lumière, le bruit, le frottement rugueux de quelque chose sur ma peau et une grande douleur dans la poitrine, un déchirement venant de l’intérieur ; c’est ça dehors ? Il faut souffrir ? Alors je souffre, j’entends une voix. Ma voix… Je crie, enfin je crois ! Puis « l’autre » parle à son tour :

  • c’est un garçon, il a tout ce qu’il faut, il est marrant avec sa tête en pain de sucre à cause des forceps! Et puis la bosse qu’il a derrière la tête, ça lui servira à mieux tenir son béret ! Mais non Madame je plaisante, ne vous inquiétez pas, cette déformation passera en quelques semaines. A cet âge, les os sont plus souples que du fromage, dans 3 mois son crâne sera redevenu beau comme celui d’un angelot !

Et puis plus rien ne s’enregistre, un espace vide sans aucun souvenir, rien.

Plus rien pendant trois ans,  peut-être… Les journées, les semaines, les mois ont passés comme passent les hirondelles, très vite, tellement vite qu’on n’a même pas le temps de voir leurs yeux ! Elles tournent autour de toi dans la rue, passent entre les fils électrique, grimpent, plongent, tournent à droite, à gauche, piquent au raz du sol, et toi tu n’as le temps que de voir passer un petit oiseau noir avec une tâche blanche.

  • Pourquoi vont-elles si vite, demanda Georges à son père ?

  • Elles chassent les mouches et les moustiques pour les manger, mais comme ils volent vite pour ne pas se faire attraper il faut qu’elles se dépêchent !

Ha bon, elles mangent des mouches ? Drôle d’idée pensa le petit Georges.

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L’orage

Ma vie avait véritablement commencé ce jour-là, ce soir d’orage, avant rien ! Le néant ! Aucun détail ne venait agrandir l’album de souvenirs de ma petite enfance, comme si ces mois passés à marcher à quatre pattes, puis à deux pattes s’étaient effacés de ma mémoire, ou même, n’avaient pas existé.

C’était en 1952 je crois. A travers les clayettes des contrevents fermés, les éclairs illuminaient la chambre aux murs recouverts de papier à fleurs. Des fleurs rouges et roses avec des feuilles vertes sur le mur du côté des fenêtres qui regardaient l’avenue, et sur l’autre mur, en face, les couleurs semblaient avoir été lavées, les rouges étaient roses, et les feuilles étaient de la même couleur que le verre de la bouteille de vin du grand-père Yves. Georges avait peur, peur de ce bruit, peur de ces coups de tonnerre qui ne revenaient jamais tout à fait régulièrement. Peur de cette grande chambre dont le plafond semblait si haut que même l’armoire semblait ridiculement petite. Dehors, l’orage grondait et les gouttes d’eau tombant sur les volets faisaient autant de bruit que les martèlements des sabots de chevaux qui passaient parfois sur les pavés de l’avenue de Naugeat.

  • Viens petit, avait dit la grand-mère, nous allons regarder l’orage tous les deux. Tu n’as pas peur au moins ?

  • Si j’ai peur, ça fait du bruit, et la lumière fait mal aux yeux !

Des éclairs passaient au travers les clayettes des volets, et déformaient tout l’environnement dans la chambre, l’armoire voulait se mettre à bouger, le cadre avec la photo en noir et blanc sur le mur semblait surgir de nulle part, et disparaître aussitôt. Bien sûr que Georges avait peur, quelle question !

Ses parents étaient partis en voyage, et leur absence devait durer plusieurs jours avaient-ils dit avant de partir à la gare de Limoges. Ils avaient confié le petit à la grand-mère Marguerite. Quelques mois plus tôt, le grand-père Yves « était parti pour un long voyage » avait dit la famille ; un très long voyage, sans doute, car les semaines avaient passé et il n’était toujours pas revenu, alors ce soir, c’est avec la grand-mère et l’orage, que la soirée s’écoulait au gré des coups de tonnerre et des éclairs. Demain, il pleuvrait encore et la journée se passerait comme les autres, à tourner les pages d’un journal écrit pour les grands, et à regarder le chat dormir comme un idiot dans le cageot d’oranges posé sous la fenêtre donnant sur la cour.

La grand-mère ne parlait pas beaucoup, à Georges en tout cas. Aux autres, bien sûr, les discussions semblaient normales, voir parfois chaleureuses quand il était question de l’atelier de papa. Peut-être que le grand-père était trop long à revenir de son voyage et le regard aux yeux bleu clair, presque transparents de la grand-mère semblaient ordonner le silence, Georges se demandait pourquoi, mais du haut de ses quatre ans il n’avait pas de réponse à donner. Dehors les éclairs se succédaient les uns aux autres et les grondements de canons qui suivaient ne pouvaient pas rassurer le petit Georges.

  • Un, deux, trois, comptait la grand-mère, il se rapproche. Tout à l’heure, j’avais compté jusqu’à cinq !

Il se rapproche ! Que veut-elle dire par là ? L’orage pourrait-il entrer dans la chambre aux murs de fleurs ? La grand-mère prit Georges sur ses genoux, bien en face des volets de bois bien fermés qui donnaient sur l’avenue de Naugeat. A chaque déferlement de lumière, les éclairs passaient à travers les clayettes et se répandaient dans la pièce en couvrant tout d’un flash blanc. Les objets et les meubles semblaient danser au gré des éclairs et leurs ombres mouvantes alourdissaient les murs. Georges serra très fort le bras de la grand-mère mais elle resta sans réaction à cette manifestation de peur. Georges était seul, l’orage dura longtemps, la grand-mère s’endormit et Georges descendit de ses genoux pour aller se cacher sous le gros édredon rouge tout en haut du lit. Puis l’orage s’éloigna, le calme revint dans la grande pièce, et le gamin ferma les yeux, laissant la grand-mère dormir sur la chaise de la chambre. Ces longs moments de bruits et de violence blanche se mélangèrent intimement et sournoisement dans sa mémoire avec un sentiment de solitude, et d’abandon, au début avec tristesse et incompréhension, puis bien plus tard avec indifférence. Après tout ce n’était pas bien grave, on ne peut pas être aimé de tous le monde.

Indifférence, Georges en eu le sentiment toute sa vie et il ne compris jamais pourquoi, mais c’était ainsi il fallait vivre avec ce manque de tendresse et passer à autre chose, c’est ce qu’il fit avec une totale indifférence étrangement mélangée à un soupçon d’amertume.

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L’atelier de plâtre

Une année passa, sans autres souvenirs que cette soirée d’orage derrière les clayettes. Des pages blanches sans rien écrit dessus, sans odeurs, sans bruits, comme si la mémoire de Georges n’avait retenue que : la douleur de l’accouchement, l’orage, et quelques bribes de souvenirs floues, des odeurs, des bruits de machines aussi, Georges s’en souvenait, mais des adultes, des « marchent-debout » rien ou pas grand-chose ne venait alimenter ses souvenirs, sauf son père et sa mère bien sûr, mais aussi un homme un peu rond, un Italien, le Rital comme disait papa, qui sentait bon le saucisson à l’ail ! C’est vrai que certaines odeurs restent à jamais gravées dans la mémoire et sont associées à un événement, un lieu, une personne ; la mémoire olfactive, encore un mot qu’il faudrait retenir plus tard à l’école avait dit maman. Mais pour l’heure il ne s’agissait pas de se rappeler d’un mot, mais de l’inverse, il fallait relier l’odeur du saucisson à l’ail à ce qui ne pouvait être que celle du Rital dans l’atelier de plâtre. Georges se rappelait un court moment de sa toute petite enfance comme s’il avait eu lieu hier, parfois certains souvenirs s’effacent comme des traces sur une plage, tandis que d’autres sont gravés aussi durablement que dans le marbre.

  • Assis-toi pétit ! Viens manger un bout !

  • Je viens de boire mon chocolat !

  • Et alors ? Si tou veux être come io, mangi un pezzo di salame !

  • Mangi, quoi ? Du salame ?

  • madre di dio, di sauci… ? du saucisson, dans mon pays on dit salame !

  • Ca sent bon tu me fais goûter s’il te plait !

Plus de cinquante ans après ce goûter imprévu juché sur une caisse en bois dans l’atelier de plâtre, le souvenir du saucisson à l’ail explosait dans la bouche de Georges. Ce bon pain qui croustille et cette tranche de saucisson rose, l’odeur un peu fade du plâtre mouillé d’eau, ce n’était plus des souvenirs, mais une tranche de vie qui défilait comme un nuage bleu dans un ciel blanc, ou l’inverse peu importait. Une année passa, peut-être moins, ce n’est pas facile de réfléchir au temps passé, au temps qui s’est enfui sans s’être inscrit sur une page blanche. Le souvenir d’un bruit, d’une odeur, d’un mot qui claque, ce ne sont que des morceaux de vie, des miettes de souvenirs. Alors un mois, six mois, un an peu importe, mais le souvenir du saucisson à l’ail était accroché à la mémoire du petit Georges, le Rital, le plâtre, l’odeur du plâtre mouillé, tout était là, bien blotti au creux de son enfance.

Puis ce fût la veille du grand jour, la grande aventure vers l’inconnu ! Tout le monde en parlait ; dans les ateliers, à la maison, chez les voisins, tous semblaient attendre quelque chose d’extraordinaire et, inlassablement, répétaient les mêmes phrases.

  • ça ne peut pas toujours durer, les vacances, avait dit Madame Bauchet la voisine. Et puis, ça va nous faire du bien de ne plus avoir la marmaille sans arrêt dans nos jambes ! Chacun son tour, maintenant, c’est les instituteurs qui vont s’en occuper. Ma Marie-Claude, c’est sa troisième année.

Et la « mère Bauchet », comme disait la grand-mère, regardant gentiment Georges, lui demanda :

  • Alors, Georges, c’est pour demain ? Tu n’as pas peur au moins ?

Encore la peur ! Mais peur de quoi ? Il paraît que demain c’est le jour de la rentrée des classes et que les enfants quittent la maison, c’est vrai que c’est triste mais ce n’est pas bien grave puisque maman a dit qu’elle viendrait à l’école.

Et puis pourquoi faire toutes ces histoires puisque maman m’a dit en me prenant dans ses bras et en me serrant très fort :

  • Je viendrai te chercher à onze heures et demie pour revenir manger à la maison. Tu vas voir, tu vas trouver plein d’enfants de ton âge dans l’école. Tu vas te faire plein d’amis et tu vas aussi apprendre à dessiner. Tu sais, la maternelle, c’est la première étape vers la grande école pour apprendre à lire et à compter.

Enfin, c’est ce qu’a dit maman ! Mais pourquoi me serrait-elle si fort ? En y réfléchissant, n’avait-elle pas ce regard étrange qu’on parfois les grands quand ils font un gros mensonge ?

Georges resta sur cette mauvaise intuition le restant de l’après-midi, naviguant entre les bacs de plâtre de l’atelier de moulage et l’atelier de peinture qui sentait si bon.

En passant près du père Jaccopucci qui tournait et retournait les gros moules de plâtre, il l’interpella avec cet accent italien si étrange pour les oreilles, mais si facile à aimer même si l’on ne comprenait pas tout. Régulièrement, il mélangeait les deux langues, le français et l’italien et, ce, sans aucun scrupule ; même papa ne comprenait pas toujours ce que le père Jacopucci voulait expliquer.

  • Té voilà lo bambino ! Démain qué l’écolo…. Termina l’amousémi, termina !

Mais qu’ont-ils tous ? Lui aussi rigole pour demain ! Ce n’est pourtant pas son habitude de se moquer de moi et, même avec son mauvais français, j’ai compris ce qu’il voulait dire ! « Tiens voilà le petit. Demain c’est l’école, fini de t’amuser, fini ! »

Georges décida de recommencer un tour de l’atelier. Dans une heure, les ouvriers partiraient et le silence se poserait sur les chiens, les biches et les marquises en plâtre : alors ce calme donnerait une autre dimension à l’ensemble. Toutes les choses prendraient une proportion différente et deviendraient un peu plus inquiétantes. En faisant le tour des ateliers Georges se mit à penser à cette fameuse nuit ou il avait eu si peur.

Un soir, Georges s’était promené dans l’atelier pendant que les parents dormaient. Seule, la lumière de la lune entrait par les grandes baies vitrées tout en haut des murs ; alors, tout était devenu différent : les dizaines de chiens loups blancs, sortis des moules et bien alignés sur les planches de sapin pour les faire sécher, semblaient aussi froids et tristes que le monsieur mort, sur la photo du journal que papa lisait à midi. Mais eux, les chiens loups, en plus ils étaient nombreux, prêts à bondir vers le plancher de béton pour rejoindre Georges. Très vite, il se faufila vers l’atelier de peinture. Là, au moins, il y avait des couleurs et peut-être que madame Henriette, la dame de la peinture, avait décoré les belles jeunes filles aux cygnes ? Qu’elles étaient belles ces statues ! La dame était allongée sur l’herbe et elle caressait le cou d’un cygne blanc ; elle avait un regard tellement gentil qu’on avait l’impression que le cygne était son amoureux !

Il y avait aussi les enfants au parapluie ! Ceux-là ils étaient marrants, ils se faisaient un bisou sur la bouche sous le parapluie jaune et rouge. Pourvu qu’Henriette ait peint ces modèles, pensait le petit Georges en approchant des box de peinture. Il approchait d’une des deux cabines quand soudain au détour d’un chariot, il le vît. Pétrifié d’effroi, il resta tétanisé devant cette ombre gigantesque tendant un bras vers lui comme pour l’attraper. Georges recula et s’enfuit de cet atelier, maudit dans le noir, et si attirant le jour ! Cette nuit-là, il fit pipi au lit et, bien entendu, tout le monde mit ça sur le compte de la future rentrée des classes… Quant au géant de l’échappée nocturne… le lendemain matin, à l’embauche, Eliot (le deuxième mouleur) l’attrapa de son cintre et l’enfila en secouant le plâtre blanc qui le recouvrait. Le vilain fantôme n’était qu’une salopette, déposée la veille à la débauche.

Que de souvenirs dans ces ateliers, l’odeur du plâtre gorgé d’eau qui séchait sur les étagères en sapin. Venant d’un ancien baraquement des Américains que papa avait acheté aux domaines. Et puis la peinture glycérophtalique avec son odeur forte, lourde, enivrante, mais qui reste gravée dans la mémoire…du nez. Le plâtre qui s’infiltrait partout quand on le battait. Tout môme Georges avait appris à imiter les grands. Quand les statuettes étaient sèches, les ouvriers grattaient les « barbes » de plâtre qui avaient coulé entre les deux coquilles du moule, puis les ouvriers ponçaient les statuettes pour rendre le plâtre bien lisse. Après le ponçage il fallait « battre » les sujets pour éliminer la poussière avant la peinture. Antoine, le père de Georges, avait fabriqué avec des morceaux de manches à balais, des sortes de fouets avec des lanières de vieux chiffons, et c’est avec ces fouets improvisés que l’on enlevait la poussière du ponçage. Elle volait partout, entrait dans les narines, sous les ongles, dans les oreilles, sur les cheveux, mais c’était formidable, Georges travaillait comme les grands, on lui avait même confié une spatule en métal pour racler les « barbes » de plâtre, quelle fierté pensait Georges.

  • Tu rêves encore? Lui dit grand-mère Marguerite avec ses yeux bleus gris !

  • Non ! Mais si je rêve, c’est pas bien ?

  • Heu ! Si !

Tiens, c’est curieux la grand-mère n’avait pas su quoi répondre pour une fois, pensait le petit Georges. Mais il est vrai que les grands eux, ils savent tout ! Mais là sur le coup la mamy n’avait pas su quoi dire, pensait Georges un petit sourire au coin des lèvres.

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                                            Premier jour !

Huit heures ! La cuisine sent bon le chocolat, mélangé à l’odeur âcre du café chauffant sur le gaz. Du bon chocolat en poudre cuisant tout doucement dans du lait. Il fallait sans cesse le tourner pour ne pas le faire coller au fond de la casserole. Les vapeurs de chocolat se dispersaient dans la maison en descendant du bord de la casserole, pour se répandre comme une brume au soleil, et enfin arriver dans les narines. Cette odeur parmi tant d’autres que la mémoire grave à jamais dans nos sens. En écrivant ces quelques lignes, Georges semble entendre la cuillère de bois de sa mère tourner dans la casserole en porcelaine blanche, et sentir l’odeur du chocolat noir fondant doucement dans le lait chaud !

Maman a mis ses habits du dimanche ; elle est belle comme ça, elle a un grand sourire mais Georges devine dans ses yeux, qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Pourquoi a t-elle fait tomber le bol vide en disant :

  • Décidément c’est la journée, il ne manquait plus que ça !

Maintenant que le grand jour était arrivé, comme ils disent, Georges a peur de quitter la maison, peur de ne plus y revenir. C’est quoi l’école ? Pourquoi tous ces mystères ? Il se regarde dans la glace du couloir, il a les yeux tristes, il ne veut plus y aller ! Puis, il repense à la trousse toute neuve qu’il doit avoir pour franchir les portes de la maternelle, cette inconnue qui fait rire les grands, mais qui semble poser comme une brume, sur les yeux de maman.

A ce moment, son père lui tend un paquet en disant :

  • Voilà de beaux outils tous neufs Gérard; à toi de bien t’en servir!

  • Elle sent bon !

La trousse est bien là, semblant prête à sauter dans un cartable en toile que maman a cousu avec du tissu donné par le grand-père René. Elle sent bon le vrai cuir la trousse, et les crayons de couleurs sentent le bois coupé et la peinture fraîche ! Encore une odeur qui reste en mémoire. Les chaussures aussi sont neuves, un peu dures mais maman et grand-mère ont dit qu’il fallait marcher pour les rendre douces et que le chemin de l’école servirait à cela.

De l’atelier de la rue Mariette à la maternelle de l’avenue de Naugeat, il ne fallait que cinq minutes pour y parvenir. Cinq courtes minutes pour passer devant toutes ces maisons que Georges semblait découvrir pour la première fois, les yeux grands ouverts sur les façades aux volets gris, sauf celle du docteur, une grande maison bourgeoise aux persiennes et fenêtres blanches. La dame du docteur, c’est comme ça que l’appelait grand-mère Marguerite, était toujours habillée dans des habits du dimanche et ses cheveux, même le matin, semblaient en permanence sortir des mains habiles du coiffeur. Des gens chics, disaient les voisins, pas causant du tout avec les autres gens de la rue. Pensez ! Un docteur ! Un spécialiste en plus, ça ne se mélange pas à tout le monde !

Juste en face, une grande maison, neuve celle-là, pas belle du tout, carrée comme les cubes de bois avec les dessins de Mickey collé dessus. En bas une porte d’entrée avec un carreau ou l’on ne voyait pas à travers, et une porte de garage. Au dessus deux fenêtres et encore deux autres fenêtres plus haut. Dans cette maison habitait deux enfants, un garçon et une fille. Pourquoi Georges n’allait jamais jouer chez eux et pourquoi ne venaient-ils jamais à la maison, c’était un mystère mais c’était comme ça. Des fonctionnaires paraît-il ! Grand-mère disait que la dame avait une petite bouche. Ce n’est pas grave ça, pensait Georges ! Petite bouche ou grande bouche, le principal c’est bien d’en avoir une, non ? C’était tellement évident dans la tête d’un petit garçon de six ans que Georges pensait que parfois, les grands parlaient vraiment pour ne pas dire grand chose.

La maison plus haut était une grande bâtisse, aussi grande que la maison du docteur. Dans cette grande demeure, un peu austère avec sa façade grise, elle aussi, mais avec des volets rouges foncés vivaient quatre familles. Dans le couloir deux ou trois enfants, peut-être plus, se chamaillaient régulièrement ! Les gens qui habitaient là allaient tous au travail le matin de bonne heure et ne rentraient que tard le soir… Georges savait que l’un d’entre eux travaillait comme conducteur de Trolleybus, il avait un fils qui allait à l’école lui aussi, mais il ne sortait jamais jouer dans la rue. Les parents de Georges disaient que derrière la maison, il y avait des jardins que les hommes cultivaient de légumes et peut-être aussi de fraises, de groseilles et de cassis, des cassis gros comme des yeux de lapins, bien noirs ! Des cassis qui tâchaient les doigts si on ne faisait pas attention en les cueillant….

Une fois chez le grand-père René, Georges avait sali son pantalon et sa chemise ! Hum les cassis étaient bons mais…pas la fessée qui a suivi. Certainement que dans ce jardin, les groseilles, les fraises et les cassis étaient aussi bons mais il était inutile de demander à y aller, Georges connaissait d’avance la réponse.

  • Non mon petit, tu vois bien qu’on n’a pas le temps, et puis, ces gens on le les connaît pas assez pour les embêter chez eux. On verra l’année prochaine.

Tous les ans, il y avait une année prochaine, et en grandissant, il avait l’impression que son territoire ne s’agrandissait pas beaucoup.

Georges tenait la main de maman, ils arrivaient au carrefour de la rue de Fontaubert, encore quelques pas et….. Ce fût la panique ! Un mur de pierre immense, aussi haut que les fenêtres de l’atelier de peinture ! Sur le dessus, il y avait des tuiles rouges comme sur un toit de maison. Au détour du mur, l’avenue de Naugeat, et là, des enfants et des mamans. En y regardant mieux, il y avait beaucoup plus d’enfants qu’au premier regard car, la plupart d’entre eux étaient tellement accrochés aux robes de leurs mères, qu’ils semblaient se fondre avec elles.

Que va-t-il m’arriver ? pensait le petit Georges. Pourquoi pleurent t-il ? Je suis sûr que l’on m’a menti et que maman ne reviendra pas me chercher pour manger à midi ! Même cette dame pleure... et celle-là aussi… et celle-là également ! Moi, je ne pleurerai pas, je vais attendre onze heures et demi et, si maman ne vient pas me chercher, je partirai à pied à la maison ; après ? On verra ! Ainsi passa sa première matinée à la maternelle de l’avenue de Naugeat.

Georges s’en souvenait comme si c’était hier. Une petite porte de bois peinte en gris clair pour entrer dans la cour, de grands bâtiments sur la gauche avec des marches en pierre qui arrivaient presque aux genoux ; devant les marches, des pavés biens ronds à force d’être usés par les sabots des enfants, et au milieu de la cour du sable jaune, bien dur, qui arrachait la peau quand on se cassait la figure. Les deux murs de côtés se rejoignaient pour former une pointe et, au milieu de celle-ci, trônait un arbre centenaire, l’écorce polie par les petites mains des élèves. Cet arbre allait devenir son plus fidèle compagnon, oh certes un peu isolé du reste de la cour, mais de là, il pouvait regarder les autres et choisir celles et ceux qui allaient devenir ses futurs copains.

Enfin c’est comme ça que Georges voyait la vie, la regarder de loin pour se faire une idée et prendre une décision. C’était sa perception des choses du haut de ses six ans. La suite lui prouva que le fond de la cour n’est pas toujours la meilleure place et c’est bien souvent que Georges fût obligé de monter en première ligne et de forcer le passage pour avoir le droit d’espérer et de rester droit dans ses bottes. Il écrira plus tard, cinquante ans après:

  • Droit dans ses bottes, c’est bien, à condition qu’elles soient à la bonne pointure !

                                                                            * * *

   Le verre de lait

Michèle avait l’air triste ce matin, pourtant, d’habitude, sa bouille toute ronde avec ses joues couleur de barbe à papa au goût framboise, respirait la gaieté et l’espièglerie. Que s’était-il passé pour que son visage soit si triste ? Georges se posait la question mais n’osait pas demander à Michelle la raison de cette tristesse. Elle le raconta aux autres enfants dans la cour ; une première petite fille s’approcha d’elle et lui parla, elle répondit quelque chose en pleurant. Alors une autre gamine s’approcha à son tour puis, le grand Alain se joignit au groupe, suivi bien entendu, par ses inséparables chiens de garde : Jean-Claude et André. La cloche sonna, les enfants se séparèrent et les rangs se formèrent devant les escaliers de granit gris. Georges se mit dans la file et brusquement une claque lui tomba sur le sommet du crane !

  • Alors le moustique, t’as peur de nous ? Tu crois qu’on t’a pas vu tourner autour de Michèle sans oser t’approcher ? Georges est une vraie nouille, Georges est une vraie nouille, Georges est une vraie nouille, se mit à crier le grand Alain.

  • Monsieur Rougerie, cria une surveillante, vous monterez tout à l’heure au tableau et vous dessinerez des nouilles et puis, vous recommencerez sur votre ardoise ! Ce qui est certain Rougerie, c’est que si vous estimez que Georges est une nouille, vous, vous n’êtes qu’un vilain roquet !

Après l’intervention de la dame dans sa blouse rose et blanche, Rougerie fut mon premier « ennemi ». Deux années passèrent dans cette grande école bien douce. Deux années de joie, de chutes sur les graviers de la cour, de rires et de verres de lait à quatre heures ; un lait blanc, lourd et chaleureux. Il n’avait pas tout à fait le même goût que celui des vaches de l’oncle Paul mais presque, ou alors, c’était sa température qui faisait penser qu’il n’était pas le même. Il est vrai qu’à la ferme de Saint-Junien, avoir le bonheur de boire le lait juste tiré des pis de la vache, c’était un délice que les enfants de la ville ne connaissaient pas, hélas ! Puis, un jour de printemps, juste après le verre de lait, la maîtresse nous dit que nous allions la quitter pour aller à la grande école.

La grande école ? C’est quoi encore ce changement, maman ne m’a rien dit, pourquoi une école plus grande ? Celle-ci est déjà immense avec ses murs de pierres aussi hautes que quatre petits Georges. Avec des salles tellement hautes que, parfois, le plafond faisait tourner la tête et se confondait avec le blanc du ciel.

Georges demanderait en rentrant le soir, il était certain que la maîtresse avait raconté une histoire de grand et que tout ceci n’était que plaisanterie.

  • Papa, la maîtresse n’a dit que bientôt j’allais aller à la grande école, c’est quoi ?

  • Va demander à maman, pour l’instant je n’ai pas le temps de t’expliquer, mais elle a raison !

Bon et bien voilà, il faillait encore aller demander à maman. Les grands ont quand même une drôle de vie : toujours à travailler, à bouger, à transpirer, et ils n’ont jamais le temps de parler…de parler aux enfants bien sur, car, entre grands, il n’y a jamais de problème !

  • Maman, c’est quoi la grande école ? La maîtresse m’a dit que bientôt j’allais y aller !

  • La grande école c’est la même chose que la maternelle mais, dans cette école là, on apprend à lire et à écrire. On fait des devoirs, on apprend toutes les choses de la vie qui nous entoure et aussi celle des autres. On apprend la géographie, l’histoire, la grammaire, le calcul et, plus tard, la physique, la chimie, mais çà c’est encore dans une autre école !

  • Une autre école ? Encore ! Mais on change tout le temps alors ! Pourquoi dit maman ?

  • Pour avoir un bon métier et un bon travail. C’est bien non ?

Un métier ? Un métier comme le père Jacopucci ! Remuer sans cesse d’énormes sacs de plâtres et tourner et retourner toute la journée des moules aussi lourds que le petit Georges ? Après tout pourquoi pas, il a l’air heureux de faire ce métier-là ce vieil homme ! Les ouvriers chantent souvent pendant leur travail et, au repas de midi, dans la « gamelle » comme ils disent, ils rient et semblent se raconter de belles histoires ; ils sont heureux de travailler ensemble à fabriquer les statuettes de plâtre ! Oh, parfois bien évidemment, ils se fâchent entre eux, mais d’après la grand-mère quand les hommes s’engueulent, comme elle dit, c’est toujours à cause de la politique ou des fesses ! Des fesses ? Se fâcher pour un derrière ! Il ne voyait pas du tout ce qu’elle voulait dire…. Mais la grand-mère avait sûrement raison, même si Georges n’en comprenait pas le sens.

Et puis, il y avait Henriette et les autres dames de la peinture. Cette bonne peinture qui sentait bon mais qui faisait mal à la tête si on restait trop longtemps le nez dans la hotte d’aspiration. Henriette aussi était certainement heureuse de faire ce métier, toujours le sourire aux lèvres sous ses grands cheveux bouclés. Quand Georges la voyait dessiner de l’herbe sur le socle des statuettes, c’était un instant magique. D’abord elle pulvérisait sur le socle une couche de peinture qui avait la couleur jaune de la terre sèche puis, quelques minutes plus tard, quand les étagères en bois étaient pleines, elle changeait la couleur dans le réservoir du pistolet et, après avoir posé la première statuette sur la tournette au milieu de la hotte, elle attrapait de la main gauche une boule de frise de bois, et « pistolait » la nouvelle couleur sur les fibres. Et là ! C’était là l’instant magique ! La peinture passait ou ne passait pas au travers et dessinait les brins d’herbes sur la première couleur. Pour Georges, c’était un moment de bonheur.

Mais l’instant où Henriette était la plus heureuse, c’est quand elle peignait les visages. Avec de minuscules pistolets à peinture, elle rougissait les lèvres des belles dames, des messieurs et des enfants au parapluie, puis soulignait, en gris et noir, le nez et les yeux, et là : c’était à nouveau la joie que l’on voyait dans les yeux d’Henriette. Au fur et à mesure que les traits du visage apparaissaient à la sortie de la buse du pistolet, ses yeux brillaient et semblaient rire. Ce qui parfois avait surpris le petit Georges, c’est quand Henriette arrivait triste le matin, avec parfois les yeux un peu plus rouges que d’habitude ; étrangement, les statuettes de la journée avaient le même regard triste. Curieux cette façon qu’ont les grands de transmettre leur tristesse ou leur colère par leurs mains ou par leur bouche !

Le petit Georges appris plus tard, bien plus tard, que la main ou les mots retranscrivent souvent ce que le « cœur » leur dit.

Et puis, il y avait aussi le métier de maman et papa… Métier qu’il comprenait mal. A quoi pouvait bien servir de fabriquer des caisses et des caisses de statues, si c’était pour les redonner aux messieurs, qui venaient les enlever à l’atelier ? Le petit Georges compris le sens de ces interrogations le jour où il vit un client emporter trois caisses et donner en échange des billets à maman qui à son tour lui donnait une feuille de papier. Il avait vu des billets identiques dans son porte monnaie et elle les échangeait à l’épicerie de Madame Barget contre des légumes, du jambon ou de la farine, et aussi de temps en temps, contre quelques bonbons. Le petit Georges se dit que s’il fallait aller à l’école pour apprendre à peindre ou à vendre des statuettes, pourquoi pas, on verra bien demain !

                                                                                   * * *

Le gros soulier

Christine habitait la grande maison en pierres taillées, presque en face de la maternelle. Cette immense bâtisse grise et froide me faisait penser aux tombes du cimetière où la famille se promenait en hiver. Il était beau et froid ce jardin plein de fleurs, froid mais sans tristesse car Georges avait remarqué que si les grands se promenaient entre les tombes en traînant le nez vers le sol, dès qu’ils avaient quitté cet endroit, ils parlaient de rentrer au chaud et de préparer le repas ou de passer chez le parrain boire le thé. Pourtant, le cimetière, c’est un endroit magique avec toutes ces petites maisons pleines de fleurs, avec toutes ces belles lettres en or gravées dans la pierre. Ce que Georges préférait, c’était le vieux cimetière, celui où était le Monsieur de la photo, le grand-père Yves. Les tombes étaient posées au sol dans tous les sens, certaines étaient à moitié enfouies d’un côté, pendant que d’autres n’avaient plus qu’une vieille croix en fer et quelques pierres dessus, comme si un plaisantin avait bousculé cette rangée de cubes. Mais çà, les grands ne le voit pas, trop peureux sans doute par la tristesse des lieux. Ils disent que cette journée de fleurs est nécessaire pour se souvenir de ceux qui sont morts, qu’il ne faut pas oublier, qu’il faut toujours entretenir les tombes et le souvenir des anciens. Mais ils disent aussi que c’est du vrai gaspillage, qu’on a pas besoin uniquement de venir au cimetière ce jour-là pour se souvenir de ces chers disparus !  Ils ne sont pas faciles à comprendre les grands, car lorsqu’ils parlent du grand-père Yves ou d’autres aussi, ils disent souvent des choses pas très gentilles !

  • Ha ! ton grand-père Yves ! un sacré gaillard avec la vie qu’il a mené avec ses copains de marchés ! il l’a quand même un peu cherché non ? Donnes moi cette plante, petit, et passes moi la brosse que je nettoie cette fichue mousse !

La maison, où habitait Christine, avait, elle aussi, des pierres grises et des fenêtre de la même couleur. Une grande porte marron en haut de trois marches et, au milieu de la porte, une grande vitre avec des barreaux en fer. J’avais grandi maintenant, je pouvais aller à la grande école tout seul et je passais souvent la chercher. Christine me parlait toujours de l’école, de ce qu’elle avait appris la veille, de ce qu’elle apprenait le soir. Elle voulait toujours tout dire de sa journée et je n’arrivais pas souvent à placer une phrase pendant le trajet qui nous menait de sa maison à l’école, comme si elle voulait oublier quelque chose ou quelqu’un. Mais parfois, elle ne disait rien, pas un mot. Alors, je respectais son silence et je lui parlais de plein de choses : de l’atelier, des chiens en plâtre, du gros camion du père Boucher mais aussi des leçons de grammaire que Georges ne comprenait pas, de l’imparfait du subjonctif, du futur antérieur… Gentiment, elle lui expliquait, avec ses mots à elle, ce qu’il n’arrivait pas à comprendre avec l’instituteur et, curieusement, il faisait moins de fautes dans la dictée suivante.

Pendant le trajet, Georges l’aidait à marcher car elle avait une jambe aussi raide qu’un bout de bois. La polio, lui avait dit maman. Alors, ils mettaient un peu plus de temps pour aller à l’école, la grande car, cette année ils avaient changé d’école. Fini la maternelle avec son gros arbre centenaire, ils avaient grandi et gagné le droit de se servir de leurs trousses, pour apprendre à lire et à écrire, à l’école du Canadier pour les uns, ou de Jules Ferry pour les autres.

Christine marchait mal avec sa jambe droite comme un crayon et son gros soulier, mais ils étaient habitués à arriver juste pour le tintement de la cloche, enfin, la cloche de la cour des garçons car maintenant les filles étaient dans des bâtiments séparés. Le soir, la maman de Christine venait la chercher et Georges rentrait tout seul. Il les suivait à quelques mètres et il attendait avec impatience qu’elles s’arrêtent pour traverser la rue François Perrin et enfin pouvoir croiser le regard de Christine. Elle lui faisait toujours un sourire qui voulait dire : désolée, mais si je me retourne en marchant, je me casse la figure et, de toutes façons, je sais que tu es derrière nous, alors ça va !

Un jour, ce premier jour maudit qui le fit souvent souffrir dans sa vie de petit garçon, il lui a demandé :

  • Christine, c’est quoi la polio ?

Elle l’a regardé avec une telle tristesse dans les yeux que Georges s’est bêtement mis à pleurer. Maman lui avait expliqué que si Christine boitait, c’est qu’elle avait eu la polio quand elle était petite, en elle lui a fait comprendre qu’il était trop jeune pour comprendre ce qu’était ce mot étrange « poliomyélite ». Alors, pour savoir, ne valait-il pas mieux demander à Christine ? Depuis ce jour gris où il a sans doute posé la mauvaise question, elle n’a plus jamais accepté qu’il lui tienne la main pour aller à l’école. Puis, un matin, comme beaucoup d’autres, ils ont changé leur trajet. Ils avaient grandi sans doute, leurs vies avaient connu un court chemin identique et puis, quelque chose s’était bêtement cassé. Il n’a jamais revu Christine, ni sur le chemin de l’école, ni à l’école, comme si cette année de complicité devait être isolée du reste du temps, comme un rêve ou une légende.

                                                                                       * * *

                                                                   La poule naine

Les jeudis, ces journées où il n’y avait pas d’école, ces journées où j’allais chez le grand-père René et la grand-mère Marguerite, ces journées avaient une autre couleur, un autre goût, un autre ciel ! oh, j’aimais bien ma maison avec les parents et l’atelier, ma copine Marie-Claude et sa blouse de carreaux Vichy, mais, les jeudis, c’était les vacances ! Ces journées là….

Le feu brûlait dans la cuisinière et la grand-mère avait mis à sécher quelques serviettes sur le fil de la cuisine. C’était marrant de voir le grand-père tourner la manivelle d’une boite accrochée au mur et dérouler la ficelle qui servait à étendre les serviettes. Le chocolat chauffait doucement sur le coin du fourneau et des vapeurs lourdes emplissaient la pièce. A côté de l’école Jules Ferry, il y avait une usine de chocolat, les chocolats D’accord et quand ils faisaient cuire la pâte, tout le quartier ressemblait à un magasin de friandise… Les jeudis matin en avaient le goût mais avec en plus la grand-mère qui surveillait la casserole fumante.

  • Combien de tartines beurrées veux-tu mon petit ? Deux comme d'habitude ?

Bien sur que Georges voulait deux tartines ! Quelques fois, grand-mère Marguerite les garnissaient de beurre bien jaune et, parfois, elle posait une crème fraîche venait du lait qui avait bouilli sur le fourneau… Après la toilette, qui succédait au chocolat, Georges allait dans le jardin avec le grand-père, un grand jardin avec des rosiers jaunes, des marguerites, des œillets mauves mais aussi des légumes et ….. des poules et des pigeons. Quel plaisir de donner à manger aux poules, mais quelle fierté de s’occuper sous l’œil attentif de grand-père René, des pigeonneaux garnissant les nichoirs !

  • Allez, Georges, vient m’aider ! Tu vas me passer le maïs qui est à tes pieds.

Et une partie de la matinée se passait à changer la paille des nids, l’eau des abreuvoirs et parfois à repeindre à la chaux les lames de bois du pigeonnier. Il y avait là des Mondains et des Texans, de bons gros pigeons au vol lourd qui avait du mal à grimper jusqu’aux nichoirs. Certains autres, plus petits,

  • Ah, la rousse chante, elle a pondu un œuf ! Vas le chercher, Georges, et ne le casse pas s’il te plaît, elles pondent moins ces temps-ci !

Bien sur que j’allais faire attention, c’est fragile un œuf et puis, quand la grand-mère fait chauffer le jaune dans du lait avec un peu de sucre, c’est le bonheur assuré !

Un matin de printemps, grand-mère Marguerite revint du marché avec une petite boite en carton.

  • Georges, viens s’il te plaît ! J’ai une surprise pour toi !

Une surprise ? Un cadeau rien que pour Georges ? Ce n’était pas souvent que les enfants avaient des cadeaux en dehors des fêtes de Noël et des anniversaires ! Ce devait donc être une chose exceptionnelle ! Qu’avait fait Georges pour mériter un cadeau en plein mois d’avril ? Il était né en décembre et sa fête était en février. Georges ne comprenait pas mais courrait vers les deux anciens aux cheveux blancs qui souriaient devant la maison.

Le grand-père prit Georges sur ses genoux et la grand-mère lui tendit la boite en carton. A l’intérieur, ça bougeait, ça faisait un bruit comme ….les pigeonneaux ! Impossible pensa Georges, il leur faut une maman, ils ne peuvent pas rester dans une boite, sans eau et sans grain.

  • Alors, tu l’ouvres ce carton ?

Pas facile de tenter l’aventure, pas facile d’ouvrir la boite. Et si c’était un coq qui pique les mollets ? Georges ouvrit doucement, très doucement le couvercle et….découvrit une petite poule, la même que celles du grand-père mais beaucoup plus petite, avec des plumes blanches et noires.

  • C’est « ta » poule naine mon petit Georges, Pépé lui a coupé les plumes des ailes. Comme ça, tu pourras jouer avec elle dans le jardin et le soir on la rentrera avec les pigeons !

Que de jeudis ont passé à jouer avec la poule naine qui se cachait dans les rosiers pour avoir la paix. Un jour, elle a même réussi à s’envoler chez Madame et Monsieur Bonnet. Comme ce n’était pas le grand amour avec les grands-parents, c’est moi qui suis allé la chercher dans le jardin et j’en ai profité pour rester un moment avec mon copain Michel, le fils de marraine.

Puis je revins à la maison. La grand-mère avait arraché les fanes de haricot verts et avait fait un tas dans le jardin. Quel beau matelas, pensa Georges ! et hop, les fesses les premières sur le tas de branches vertes. Un bruit étrange arriva à ses oreilles… un bruit de porte qui grince, un bruit qui rend mal à l’aise… Georges écarta doucement les branches et aperçu la poule naine qui s’était caché dans le tas de fanes de haricots. La grand-mère avait vu la scène et ne dit rien car le chagrin, qui envahit Georges en soulevant le corps sans vie de son premier cadeau, suffisait sans doute à la punition. Casser un jouet, c’est grave mais …ôter la vie de la poule naine, c’était très certainement, pour lui, une vie entière de méchants souvenirs !

Oh bien sur ! le petit Georges en rentrant chez les parents retrouverait les poules de la mère Bauchet, mais elles étaient grosses, moches et méchantes avec leurs becs pointus qui vous piquaient les mollets. Sa fille, Marie-Claude, riait à gorge déployée quand le vieux coq gris piquait les fesses. Non, Georges n’oublierait pas la poule naine, jamais !

                                                                                    * * *

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