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Les harmonies de la nature de Bernardin de Saint-Pierre

Il s'agit d'un essai de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), publié à Paris chez Méquignon-Marvis en 1815.

 

Après le succès remporté par les Études de la nature (1784) puis par Paul et Virginie (1788), Bernardin de Saint-Pierre songea à amplifier son système cosmologique en une vaste synthèse qui intégrerait ses fictions (l'Amazone, Empsaël, la Pierre d'Abraham, la Mort de Socrate) de même que les Études avaient compris dans leur troisième édition le texte de Paul et Virginie. Il y travailla jusqu'à sa mort: on peut considérer que le manque de temps, ou la démesure du projet, l'empêcha de conclure. L'oeuvre, selon la juste formule de Jean-Michel Racault, se présente comme un «palimpseste indéfiniment raturé et repris, à travers plusieurs rédactions successives et divers états de pseudo-achèvement». En 1796 et en 1800, l'auteur envisagea de le livrer à l'éditeur. Les volumes n'ont finalement été publiés qu'après sa mort par son disciple Aimé-Martin. La critique les a considérés avec condescendance, quand elle ne suspectait pas Aimé-Martin de falsification. Les études menées par Silvio Baridon sur le manuscrit autographe de la Bibliothèque nationale et sur les premières versions dans les archives du Havre ont montré que le texte publié dans son ampleur brouillonne ne représente pourtant que la moitié du manuscrit laissé par l'écrivain. Les Études se voulaient esquisses préparatoires, les Harmonies seraient-elles «le chef-d'oeuvre inconnu» d'un peintre de la nature devenu fou?

 

Les neuf parties du texte correspondent à un plan à la fois progressif et circulaire, rythmé par des invocations à des puissances divines ou allégoriques (Vénus tout d'abord comme dans le poème de Lucrèce, les naïades, Cybèle, le Soleil). La réflexion ou la rêverie part du soleil pour finalement revenir au ciel et à la diversité des mondes qu'il contient, après avoir passé en revue les harmonies végétales (I), aériennes (II), aquatiques (III), terrestres (IV), animales (V), humaines (VI), fraternelles (VII), conjugales (VIII), et du ciel (IX).

 

Accord entre les sons ou bien ordre général, l'«harmonie» est un terme et surtout une idée qui font recette au tournant des Lumières. L'ancienne tradition pythagoricienne et platonicienne pensait la société et le monde en termes d'unité musicale. L'harmonie préétablie chère à Leibniz et l'harmonie des mondes de Kepler avaient renouvelé ces principes. Jean-Jacques Rousseau parlait du «concert» qui doit régner dans les assemblées politiques et prenait le choeur comme image du consensus social. Mesmer mêlait médecine, cosmologie et politique dans sa doctrine du magnétisme animal dont la traduction institutionnelle fut une Société de l'harmonie universelle (1785). L'harmonie exprime un idéal d'échanges permanents entre les corps célestes, les plantes, les animaux, les hommes, une volonté d'équilibre. Un chapitre du Génie du christianisme (1802) s'intitule «Harmonies de la religion chrétienne avec les sciences de la nature et les passions du coeur humain». Fourier va reprendre à son tour le mot et l'image. Tel est le contexte dans lequel Bernardin de Saint-Pierre tente de réconcilier savoir naturaliste, émotion poétique et intuition religieuse.


On peut se gausser des délires classificatoires d'un texte qui distingue six harmonies physiques (aérienne, aquatique, terrestre, végétale, animale et humaine) et six harmonies morales (fraternelle, conjugale, maternelle, spécifique, générique et sphérique) auxquelles s'adjoint l'harmonie céleste ou soli-lunaire qui couronne le tout et fait parvenir au magique chiffre 13. On sourit à la description des habitants de chaque planète dont les occupations sont déterminées par le nom de la planète dans le système solaire: les habitants de Mercure sont semblables aux sages indiens, livrés à la méditation, ceux de Vénus se consacrent à l'amour comme les habitants de Tahiti, ceux de Jupiter sont industrieux, ceux de Mars belliqueux et ceux de Saturne bénéficient des plus beaux paysages et points de vue sur le système solaire.

 

Il faut pourtant comprendre l'unité profonde de cette rêverie qui à trop vouloir embrasser mal étreint. L'image du cercle et de la sphère, comme l'avait noté Georges Poulet, organise la pensée de Bernardin. Les cercles se multiplient et s'engendrent les uns les autres, dans un cosmos qui refuse le vertige de l'infinité, révélée par la science moderne, et le silence des espaces désertés par la Providence. Loin de se taire, le monde ne fait que bruire de la parole divine qui apparie chaque chose en un commerce incessant «de flux et de turbulences» (J.-M. Racault), lui assure un sens et une fin. Tout se fait écho et se correspond dans une spécularité universelle et lumineuse. La force d'évocation poétique l'emporte sur toute rigueur épistémologique, sur toute vigueur métaphysique. Bernardin de Saint-Pierre a des cocasseries à la Rétif, à la Fourier. Il trouve parfois aussi des images visionnaires, dignes d'une poésie prophétique à la Hugo. Sa prédilection va aux beautés du monde végétal qu'il a parcouru en herborisant avec son maître Jean-Jacques. Il chante comme peu les discrètes fraternités végétales: «En Italie, la vigne et l'orme; dans nos campagnes, les blés et les légumineuses; dans nos prairies, les graminées et les trèfles; sur les bords de nos rivières, les saules argentés et les aulnes d'un vert sombre; au sein des ondes, les roseaux perpendiculaires et les nymphéas aux feuilles horizontales.» Sur sa palette, Bernardin broie les couleurs et suscite les effets qu'utilisera le XIXe siècle.

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