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C’est une "Parapsychocomédie" en deux actes et en prose de Jacques Audiberti (1899-1965), créée et publiée chez Gallimard en 1959.

 

A la fin d'un dimanche après-midi à Orléans, le docteur Blaise Agrichant et sa femme Monique célèbrent, en compagnie du capitaine de gendarmerie, l'anniversaire du jour où ils ont décidé de se marier et évoquent l'"effet Glapion". On se retrouve un an plus tôt, lors de la visite à Orléans de la princesse Augusta de Lamerlingue. Le capitaine, alors que Blaise est parti à la chasse, annonce à Monique - qui n'est encore que l'assistante du docteur - la présence en ville du fameux bandit toulonnais Gilly. Blaise, rhumatologue, vient d'acheter une nouvelle table d'élongation dont il est très fier. Une étrange cliente entre, portant un gros sac. C'est Gilly qui menace le docteur avec un pistolet. Monique réussit à le désarmer. Ils l'attachent sur la table d'élongation. Dans le sac, ils trouvent l'énorme somme qu'il a volée le matin même. Ils décident alors de soumettre Gilly à une expérience et de le faire "glapionner" sur son rêve d'être un homme du monde. Mais la machine se dérègle (Acte I).

 

Gilly a oublié pourquoi il était venu, mais sa métamorphose n'est pas complète. Blaise tente de le chasser avec sa mitraillette qui se révèle n'être qu'un jouet. Car Gilly, qui apparaît en uniforme de gala, est en réalité le baron Frombellbed de Lamerlingue. Il leur révèle que leur bonne Augusta n'est autre que la princesse qui a fui son pays, ne pouvant plus supporter d'entendre l'hymne national. Frombellbed, qui n'a cessé de l'espionner, vient la chercher car elle doit aujourd'hui signer un traité officiel. Augusta s'y refusant énergiquement, il décide de la remplacer par Monique qu'il revêt d'un costume d'apparat. Tous deux sortent. Blaise appelle la bonne Augusta, qui lui révèle que la princesse et Monique sont une seule et même personne, et que Frombellbed, amoureux depuis longtemps, vient de s'enfuir avec elle. On revient alors sur le moment où Blaise avait décidé d'épouser Monique, puis sur son retour de la chasse. La princesse Augusta souffrant d'un malaise, s'arrête chez Blaise et trépasse. Frombellbed veut une nouvelle fois emmener Monique avec lui pour remplacer la princesse. Le repas s'achève et l'on comprend que la conversation n'a cessé d'évoquer les événements de l'année précédente, réels ou imaginaires. (Acte II).

 

L'"effet Glapion", découverte pseudo-scientifique attribuée à l'hypothétique professeur Émile Glapion, "consiste dans l'usufruit d'une donnée concrète objective par la logique visionnaire subjective". C'est-à-dire qu'à partir d'un événement anodin (la visite d'une cliente en l'absence de Blaise), l'imagination tout à coup se déchaîne et "à partir de cette apparence [devine] tout un roman, énorme, instantané, délirant". La fréquence de cette irruption fracassante du virtuel dans notre vie quotidienne justifie qu'on ait associé le nom burlesque du professeur à cette immense découverte: "Tu glapionnes, je glapionne et tous, à longueur d'année, tous nous glapionnons."

 

A partir du triangle classique du vaudeville, Audiberti brode alors avec une éblouissante virtuosité. En effet, l'effet Glapion se déchaîne à la fois à travers l'obsession du capitaine de gendarmerie - séduire Monique qui s'y refuse - et dans le désir, antérieur d'un an, de la jeune femme, d'épouser Blaise. Si Monique et la bonne Augusta sont un seul et même personnage, il en va de même du capitaine qui se réincarne en cliente, puis en bandit Gilly et enfin en baron Frombellbed dans l'espoir de parvenir à ses fins. Le constant va-et-vient du présent au passé qui constitue la trame de la pièce (parfois signalé par quelques notes de musique, la sonnette ou la sonnerie du téléphone) se redouble donc de sauts incontrôlés du réel au virtuel. Et de même que la table d'électrothérapie se dérègle lorsque Gilly y est attaché, l'effet Glapion s'emballe vers la fin de la pièce. Le spectateur, assommé par des révélations successives et contradictoires touchant à l'identité des personnages, assiste à deux tentatives successives d'enlèvement de Monique par Frombellbed dont il ne comprend pas bien l'utilité, puisque la première avait semblé parfaitement réussie.

 

Que l'effet Glapion soit issu de la pensée surréaliste (la coexistence des possibles) ou de la parapsychologie (comme le rappelle la Préface d'Audiberti) importe peu. L'essentiel est le parti dramatique original que tire l'auteur de cette "matérialisation sur la scène du subconscient des personnages" (Jean-Yves Guérin). Le vaudeville y est transfiguré par la fantaisie la plus débridée en fête humoristique où s'enchaînent les péripéties les plus rocambolesques. La notion traditionnelle de personnage s'y dissout: "Que veut chacun? Se dépouiller de l'habitude d'être soi, donner sa chance à l'un des possibles inclus dans la panoplie du germe personnel." Le vaste dérèglement déréalisant que suscite l'effet Glapion se répercute non seulement dans le langage (lapsus, associations d'idées, emphase) mais également dans l'usage de techniques quasi cinématographiques (montage, fondu-enchaîné) ou trop ouvertement théâtrales (changements de costumes à vue, coups de théâtre à répétition). Les métamorphoses baroques se succèdent, jusqu'à ce qu'on ne sache vraiment plus où on en est du temps, du lieu et de l'action. Au passage l'effet Glapion a pu exercer son influence décapante: il se moque du style des journaux, des messages radiophoniques, de tous les types de discours parodiés en une emphase délirante. Dans les fantasmes de Monique (qui rêve par exemple d'avoir pour ancêtres des "pirates blonds") est particulièrement visée l'influence néfaste de ces hebdomadaires à l'eau de rose qu'elle lit pour tromper l'ennui d'"un bled où les grands films s'amènent vingt ans après".

 

C'est que le langage a une part décisive dans ce déchaînement imaginaire: des mauvais jeux de mots parfois grivois appréciés dans les pièces de boulevard (le "gaillard" d'avant ou d'arrière, "bague à part", etc.) à l'étrange idiome lamerlingois que baragouinent Frombellbed et Monique. Le choix d'un genre théâtral considéré comme mineur - dont il a aménagé les contraintes à sa convenance - a donné à Audiberti toute la liberté nécessaire pour exprimer que notre vie est faite "de la même étoffe que les songes". Il réaffirme ainsi pleinement sa conception baroque du theatrum mundi où "chaque tête interprète et modifie à sa façon la comédie générale que tous ensemble nous jouons sans en savoir le titre ni l'auteur".

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