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Le thème de l'or maudit et la confusion aliénante entre être et avoir dans « Tripes d’or » de Crommelynck

« Tripes d'or » est une pièce en trois actes et en prose de Fernand Crommelynck (Belgique, 1886-1970), créée à Paris à la Comédie des Champs-Élysées en 1925, et publiée avec Carine à Paris chez Émile-Paul en 1930.

 

Autant la création du Cocu magnifique, cinq ans plus tôt, avait été un succès total et avait valu à son auteur une renommée internationale, autant Tripes d'or, pourtant montée par Louis Jouvet, fut un four. La pièce fut au total peu jouée en dépit de sa «potentialité scénique» (Paul Émond).

 

Pierre-Auguste Hormidas vient d'hériter de son oncle, apparemment mort. On s'agite autour de lui, surtout les neveux lésés par le vieil oncle, et il est beaucoup question de l'héritage. Soudain Pierre-Auguste éclate de rire et promet qu'il va enfin profiter sans compter des plaisirs de la vie, et avant tout aimer à loisir sa promise Azelle. Il envoie Muscar chercher la belle, tandis que le tablier de la cheminée cède sous les coups et dégorge son or. Chacun se sert avec la bénédiction d'Hormidas. Réalisant soudain la valeur de ce magot, il envoie les gendarmes aux trousses de ses cousins et Froumence à l'auberge avec un contrordre: Azelle ne doit pas venir tout de suite mais attendre qu'il lui envoie de l'argent (Acte I). Depuis un mois Hormidas diffère l'arrivée de sa fiancée. Mais un soir, Muscar rentre soûl de l'auberge et annonce la venue d'Azelle pour le dîner, auquel sont conviés cousins et amis. L'argent possède déjà Hormidas. Si les reproches moqueurs de Froumence le transforment soudain en généreux bienfaiteur, aussitôt il se reprend et fait poursuivre ceux qui viennent de bénéficier de ses largesses décommande le dîner et annule le retour d'Azelle. Barbulesque, le vétérinaire, lui prescrit pour remède de manger de l'or. Pierre-Auguste râpe une pièce d'or dans la pâtée des chiens et l'engloutit (Acte II). Le ventre distendu par l'or, Hormidas est pris d'affreuses coliques; il a vendu tous ses biens pour les transformer en or, et tout le métal précieux que ne pouvait contenir son ventre a été enterré. Tous, cupides, attendent la colique fatale. Mais Hormidas ordonne à Muscar, Froumence et aux cousins de s'entretuer moyennant récompense. Par économie, tous portent des costumes de scène saisis au Théâtre volant en guise de recouvrement de dette. Barbulesque promet à Hormidas de lui greffer les glandes de Muscar, mais s'entend avec Froumence pour infliger au roi (tel est le déguisement de Pierre-Auguste) la purge décisive: le rire. Dans un éclat de rire fabuleux, Hormidas rend l'or et s'écroule mort. La foule s'écrie «Tripes d'or est mort, Vive Tripes d'or!» (Acte III).

 

Tripes d'or est d'une écriture et d'une construction assez proches de celles du Cocu magnifique, quoique plus débridées encore, plus extravagantes. Le burlesque y est plus âpre, le héros plus dérangeant. Ni la sympathie, ni la pitié n'atténuent la répulsion pour ces personnages affolés par la passion de l'or. Le public parisien fut choqué par le spectacle: «La création de Tripes d'or déchaîna le scandale. La pièce parut offensante. Le personnage d'Hormidas dépassait toutes les mesures», écrira Michel de Ghelderode en 1931.

 

De fait, les éructations et le rire barbare d'Hormidas qui déferlent tout au long de la pièce sont d'une rare violence. La rencontre du comique et du tragique est ici foudroyante. Le théâtre est lui-même mis en scène dès lors qu'à l'acte III, tous revêtus de costumes de scène, les personnages miment les pratiques de la comédie classique. Le dialogue entre le maître et la soubrette (Hormidas-Froumence) ressemble tellement à celui de Molière que le rapprochement est inévitable: c'est bien évidemment au personnage d'Harpagon que renvoie Hormidas. Mais l'avare de Crommelynck est bien particulier: s'il surveille ses domestiques, retire les plats trop abondants de la table, va jusqu'à manger la pâtée de ses chiens et thésaurise, sa passion se fixe sur le métal jaune. Il transforme tous ses biens en or et en est esclave, possédé au point de l'ingurgiter. La simple pingrerie ou même l'avarice sont ici dépassées par l'énormité. «Tripes d'or est moins l'histoire d'une avarice extrême que celle d'une erreur essentielle sur la nature même de la jouissance qui se trouve annulée pour avoir été trop différée», écrit Daniel Laroche.

 

A force de thésauriser pour s'assurer un bonheur futur, de mettre la vie en suspens et en coffre, Hormidas en souffre et en meurt. C'est en effet dans la douleur que peu à peu l'amour d'Hormidas pour Azelle _ qui restera invisible à force de retours différés _ s'éteint au profit de l'or. Si l'héritage, à l'acte I, ouvre à Hormidas des perspectives de luxe infini (dormir, boire, manger à profusion) et de délices érotiques avec sa fiancée, à l'acte III, l'or et Azelle sont totalement confondus puisque l'avare assimile les effigies des pièces au portrait d'Azelle: les pièces rendent donc inutile la présence physique de la jeune fille. L'avarice fait qu'amour et sexualité sont vus comme un gaspillage.

 

Le thème de l'or maudit a de nombreux antécédents littéraires, dont l'Or de Blaise Cendrars, mais Crommelynck exalte jusqu'au paroxysme le thème de la folie lié à la possession du métal maudit et crée un personnage habité par la confusion aliénante entre être et avoir.

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Commentaire de Lansardière Michel le 29 juillet 2012 à 15:10

Merdre ! Tripes d'or me fait mal au ventre. Mais son sort m'émeut, force est donc de lui administrer une thériaque. Et s'il est un remède souverain c'est bien l'or potable ! Foi de Paracelse. Hildegarde von Bingen, la bonne abbesse, le prescrivait quant à elle "avec un bon vin de préférence". Sage conseil pour mieux faire passer la potion. Ambroise Paré, préférant sans doute l'ambroisie, se montre plus septique :

"l'or potable, et les chaisnes d'or et doubles ducats qu'aucuns ordonnent mettre aux restaurans pour les pauvres malades : attendu qu'il y a aussi peu d'asseurance qu'en la licorne, voire moins. Car ce qui n'est point nourri, ne peut bailler nourriture à autruy. Or il est ainsi de l'or n'est point nourri. Parquoy il semble que ce soit une piperie de luy attribuer la valeur nutritive, soit qu'il soit réduit en forme potable, qu'ils appellent, ou qu'il soit boüilli avec des restaurans.

Or on me dira qu'après avoir fait boüillir des escus et autres pièces d'or aux restaurans, ils ne seront de mesme poids qu'ils estoient auparavant : je le confesse, mais ce ne sera que l'or soit en rien diminué par l'ébullition : ains que l'excrément qu'auront accueilli les pièces d'or, pour avoir esté long temps maniées ou portées du peuple, voire des verollés, ladres, et vieilles harangeres, pourra estre demeuré dans les restaurans.

D'abondant il y a encore une grande piperie que les bons maistres quintessentieux font pour faire leur or potable, qu'ils disent mettre aux restaurans : c'est que d'une chaisne de trois ou quatre cens escus passée par l'eau forte, en desroberont quinze ou vingt escus, qui fera diminution d'autant de poids, et font accroire aux niais que ledit or est diminué par l'ébullition. Qui pourra se garder de ces bailleurs de balivernes, affronteurs et larrons, ce sera bien fait."

Nous voilà prévenu (merci Robert Paul pour ce texte et cet avertissement).

Le tripe me fait mal, boutecelle, boutecelle,

la tripe me fait mal, boutecelle mon cheval.

Commentaire de Lansardière Michel le 28 juillet 2012 à 19:29

Ainsi ne songeant point à manger,

Pendant qu'il était tout occupé de l'or qu'il gardait,

Il mourut insensiblement de faim.

Phèdre (ca 10-54, in Le chien et le vautour)

Tant que "le cuistre savant se prosterne devant l'imbécile cousu d'or"... (Shakespeare, Timon d'Athènes)

Commentaire de claudine quertinmont le 23 juin 2012 à 19:23

Très belle présentation, en effet, et le "cousinage" avec le roi Midas des  Silly Symphonie de Disney n'en apparaît que mieux.... selon moi.  Merci pour le partage.

Commentaire de Rébecca Terniak le 23 juin 2012 à 15:04

Votre présentation est très éloquente et vivante. Un régal.

Cette pièce de théâtre qui va jusqu'au bout devrait plaire de nos jours.

Les adorateurs de l'Or, les possédés du métal et serviteurs de Mammon

ont toujours existé, dans les différentes civilisations,

Philippe Le Bel qui devint fou et avide devant l'or du Temple

et certains de nos contemporains aussi sous son pouvoir.

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