Le Grand Retour de Boris S. de Serge Kribus né à Bruxelles en 1962, a raflé de nombreux prix : le Prix Beaumarchais, le Prix de la Critique, le Prix de la Francophonie de la SACD, le Prix Lucien Barrière et enfin, une nomination aux Molières en 2001. La mise en scène du Grand Retour de Boris S. par Valérie Lemaître a été présentée au public du Festival de Théâtre de Spa en août 2011.
Boris, le père joué par Alexandre Von Sivers, vieux comédien veuf et malicieux, débarque chez son fils Henri, joué par Xavier Campion qui a d’autres chats à fouetter. En l’occurrence il est en plein désarroi, il a perdu son travail et sa femme l'a quitté. Que faire de ses enfants ? Il est à bout de nerfs, emporté, presque violent.
On vient de proposer à son père de jouer « Le Roi Lear » de Shakespeare. Vrai ? Faux ? Comédie qu’il se joue dans la comédie de la vie ? Chant du cygne ? Boris : « Le théâtre ne fait pas semblant, moi oui !» Ne fait-il pas tour à tour semblant de rester, de partir ? Fait-il semblant de répéter ou fabrique-t-il une nouvelle pièce qui dira vrai? Jeu de chat et de souris ? Est-il fou comme le père de Cordélia : « dis-moi comment tu m’aimes ?»
Les deux hommes sont tous deux prénommés Spielman : joueur en français. Dans quelle pièce joue-t-on ? Tous deux sont juifs. Ils n'ont jamais su vraiment se parler car tout les sépare, y compris la culture juive, un poids culturel qui écrase « le petit ». Boris : « si on se souvient pas, qui va le faire ? « On se bat pour ne pas oublier ! » Henri : « si tout le monde s’effaçait, il y aurait un peu plus de place pour chacun ! » Il y a une justesse de ton et d’observation extraordinaires, les dialogues enfin établis sont d’une vérité rare. On assiste à un family shock fracassant. Au cours de leurs assauts, de leurs bouderies et de leurs joutes de pouvoir, tous deux se lâchent enfin avec une sincérité qui n’a plus rien des fuites et des faux-semblants. Les reproches du fils pleuvent. La colère du père gronde, mais une nouvelle complicité père – fils se construit sous nos yeux, de façon durable. Chacun a enfin parlé pour « dire ». De l’humble aveu des faiblesses et de la peur panique de décevoir, éclôt l’aveu de la tendresse mutuelle pour l’autre. Ce soir-là, devant un immense mur de lamentations couleur argile, percé d’une seule issue, à force de jeu de chat perché et de fulgurances de sensibilités à fleur de peau, ayant, comme dans le roi Lear, tous deux touché le fond, ils vont apprendre da à se découvrir, se reconnaître et se comprendre vraiment. A la question évidente de l’identité dans le roi Lear, « Qui suis-je par rapport aux autres, qui suis-je pour les autres ? » Henri découvre qu’il est « un fils qui sait pas comment t’aimer ». Et le père pourrait en dire tout autant. Spectacle terriblement touchant. Devant le rien et au cœur du dénuement, la seule issue, c’est l’amour.
-- Serge Kribus a délibérément choisi des extraits lourds de sens. Tout d’abord, lorsque Boris demande à Henri de l’aide pour répéter. Il s’agit de la scène où c’est au tour Cordélia de déclarer son amour à son père.
BORIS : A présent, notre joie, et non pas la moindre pour être la dernière, vous,
Cordélia, que saurez-vous dire pour gagner un tiers plus opulent que celui de vos
soeurs ? Parlez.
HENRI : Rien, monseigneur.
BORIS: Rien ?
HENRI : Rien.
BORIS : Rien ne sortira de rien, parlez donc.
HENRI : Infortunée que je suis, je ne puis hausser mon coeur jusqu’à ma bouche,
j’aime Votre Majesté comme le veut mon lien, ni plus, ni moins.
BORIS : Comment Cordélia, amendez un peu votre discours, de crainte de ruiner
votre fortune.
HENRI : Mon bon seigneur, vous m’avez conçue, élevée, aimée, je vous rends en
retour ces devoirs comme il sied, vous obéis et grandement vous honore.
BORIS : Ton cœur est-il dans ce discours ?
HENRI : Oui, mon bon seigneur.
BORIS : Si jeune et si insensible.
HENRI : Si jeune, monseigneur, et si vraie.
BORIS : Soit, que ta véracité soit donc ta dot, car par le rayonnement sacré du soleil,
par l’influence des globes qui nous font exister et cesser d’être, j’abjure ici tout souci
paternel, toute parenté, tout lien de sang, et désormais te tiens pour toujours
étrangère à mon cœur et à moi.
A la fin de la pièce, à plusieurs reprises, Boris entonne une réplique de Shakespeare.
« Soufflez, vents, à crever vos joues, faites rage, soufflez, et toi, tonnerre, grand
ébranleur, aplatis l’épaisse rotondité du monde, et disperse d’un seul coup tous les
germes qui font l’homme ingrat. »
Ce cri lancé par Lear au ciel trahit son humanité, sa mortalité, cachées derrière la couronne de Roi tout puissant. La tempête efface l’aveuglement, remet en place la raison. Lear sera ensuite prêt à affronter sa rencontre avec lui-même. De même, chez Kribus, le calme revient après la « tempête » finale. Et les deux protagonistes retrouvent leurs chemins après ces retrouvailles tumultueuses… --
(extrait du dossier pédagogique)
De : Serge Kribus |
Mise en scène : Valérie Lemaître |
Avec Xavier Campion, Alexandre von Sivers |
Jusqu'au 12 février 2012
http://www.atjv.be/fr/saison/detail/index.php?spectacleID=472
Commentaires
http://www.demandezleprogramme.be/spip.php?page=interview&qid=8...
et la musique entre les scènes est à écouter en boucle: