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Il s’agit d’un essai d'Étienne de La Boétie (1530-1563), publié à Genève chez Simon Goulart en 1576 dans les Mémoires des Estats de Finance sous Charles Neufiesme.

 

Rédigé, d'après Montaigne, en 1548, le texte fait d'abord l'objet d'une circulation restreinte. Montaigne, qui publie en 1571 les oeuvres poétiques de son ami disparu, veut réserver au Discours une place digne de leur amitié, et en faire la pièce centrale du livre I des Essais. Il est malheureusement pris de vitesse par les idéologues calvinistes, qui publient une édition partielle du Discours en 1574, sans nom d'auteur, puis une édition complète sous le nom de La Boétie, 1576, et avec pour titre Contr'un. Le Discours connaît alors une certaine audience, avant de tomber dans un oubli relatif. Il faut attendre le XIXe siècle, et l'humanitarisme démocratique de Lamennais ou de Pierre Leroux, pour que le texte soit redécouvert et analysé en profondeur.

 

Le Discours s'ouvre sur une question énigmatique: comment est-il possible que le plus grand nombre obéisse à un seul homme? La servitude est un fait d'autant plus étrange que le peuple est lui-même artisan de son oppression: il montre une "opiniastre volonté de servir", qui témoigne de la méconnaissance de ses droits naturels. La liberté n'est-elle pas l'aspiration fondamentale de tout être vivant? C'est l'accoutumance, au premier chef, qui est responsable de cette dénaturation de l'homme: "Ils disent qu'ils ont esté toujours subjets; que leurs pères ont ainsi vescu; ils pensent qu'ils sont tenus d'endurer le mal [...]." Les tyrans s'entendent admirablement à "abestir leurs subjets" par divers moyens - jeux, fêtes, manifestations grandioses - qui leur ôtent le goût et jusqu'au souvenir de la liberté.

 

Mais le principal "ressort" et "secret de la domination", c'est de faire en sorte qu'un grand nombre d'hommes y trouve son intérêt: ainsi "le tyran asservit les subjets les uns par le moyen des autres", et fait d'eux des "tiranneaus", qui "s'amassent autour de lui et le soustiennent pour avoir part au butin". Un tel régime politique n'est qu'une assemblée de "meschans" qui "s'entrecraignent"; un tyran et ceux qui l'entourent ignoreront toujours le "nom sacré de l'amitié", qui signifie estime réciproque, et confiance en l'intégrité de l'autre.

 

Il est possible, comme l'ont soutenu plusieurs historiens, que le Discours ait été écrit sous le coup de la répression impitoyable qui suivit, en 1548, la révolte des communes de Guyenne contre la gabelle. Ce serait néanmoins réduire la portée du texte que d'en rendre compte par des circonstances sociales et politiques: la radicalité même du problème soulevé par La Boétie - qu'est-ce que l'essence de la domination? - suppose chez l'auteur une entière liberté intellectuelle, capable de s'arracher à d'étroites déterminations historiques.

 

Cette liberté rend d'ailleurs malaisée l'approche du texte, qui ne se laisse pas enfermer dans un genre particulier: il est tour à tour pamphlet, harangue et réflexion politique, comme si la difficulté de la question exigeait une grande plasticité rhétorique. Le début se présente comme un discours à la première personne: le "je" y dénonce avec véhémence le scandale de la tyrannie, en même temps qu'il amorce une analyse critique de la domination. Au bout de quelques pages, le "vous" surgit brusquement dans une apostrophe: "Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniastres en vostre mal et aveugles en vostre bien!" L'écrit devient parole, vivante injonction: "Soiés résolus de ne servir plus, et vous voilà libres..." L'apostrophe, néanmoins, s'efface aussi vite qu'elle a surgi, cédant la place à un "nous" ("Cherchons donc par conjecture [...] comment s'est ainsi si avant enracinée ceste opiniastre volonté de servir") dont la signification n'apparaît que plus tard: il regroupe les hommes qui, "aians l'entendement net et l'esprit clairvoiant", ne sauraient supporter la perte de la liberté. Il n'y a rien de hasardeux dans ces glissements pronominaux: le "je" suscite le "vous" pour mieux dramatiser le propos, mais cette harangue, adressée à un "gros populas" aliéné par la servitude, ne peut avoir qu'une faible efficacité; il faut donc que le "je" établisse un pacte d'amitié avec le lecteur lucide, pour que commence, dans le "nous", un effort commun de déchiffrement.

 

C'est que la domination d'un seul sur la multitude s'offre d'abord comme énigme scandaleuse: "Mais o bon Dieu, que peut estre cela? comment dirons-nous que cela s'appelle?" La servitude, c'est "ce que la langue refuse de nommer". Cet échec de la nomination voue le discours à inventer sa propre voie, hors du langage commun et des conceptualisations rassurantes: il se donne la tâche de penser l'impensable. C'est pourquoi il rejette d'emblée les facilités du causalisme psychologique - la servitude ne viendrait que de la lâcheté - pour forger une image neuve de l'homme opprimé, aussi scandaleuse que la question qui l'a suscitée: la servitude, dit-il, n'existe que parce qu'elle est volontaire. Rien de plus contradictoire en apparence que cette affirmation, puisqu'elle associe à l'état de passivité l'exercice d'une éminente faculté humaine. La contradiction s'atténue, néanmoins, si l'on prend acte de la profonde dénaturation de l'homme opprimé: c'est lui-même "qui se coupe la gorge", incapable de voir que celui "qui [le] maîtrise tant n'a que deus yeulx, n'a que deus mains, n'a qu'un corps"; c'est l'opprimé, en s'abandonnant à une image fantasmatique du pouvoir, qui produit à chaque instant sa propre oppression. Étrange scission du sujet, qui lui fait oublier et étouffer la liberté consubstantielle à son être premier: dans cet état de déchéance, les hommes deviennent "traîtres à eux-mêmes".

 

A cette intériorisation de la servitude s'ajoute un second ressort psychologique: le désir de chacun de s'identifier au tyran, en se faisant le maître d'un autre. Ce n'est pas à cause de ses moyens répressifs que la tyrannie perdure: c'est parce qu'elle libère la "meschanceté" des hommes, et qu'elle permet à chacun, même au plus opprimé, d'exercer son oppression sur un plus petit que lui. Si le Discours est un remarquable essai de psychologie politique, c'est qu'il brouille les images trop claires et distinctes. L'état de domination, semble dire La Boétie, ne met pas simplement face à face des dominants et des dominés: chacun, dans cette structure socio-politique, est à l'origine de sa propre aliénation et de l'asservissement d'autrui.

 

C'est en vain qu'on chercherait dans le Discours les moyens de briser cette dialectique du serf et du tyran. A l'oppression politique, La Boétie ne répond ni par un éloge du tyrannicide, ni, comme pourrait s'y attendre un lecteur moderne, par une apologie du républicanisme et de la démocratie: il prône, dans les dernières pages, le "nom sacré de l'amitié", et la "mutuelle estime" qu'elle suppose entre les hommes. Conclusion déconcertante, que l'on aurait tort de prendre pour une échappatoire ou un simple épilogue rhétorique: la cohérence du Discours est en réalité remarquable. Il ne saurait être question, pour La Boétie, d'opposer à la tyrannie un "bon" régime politique: n'a-t-il pas montré, dans les pages précédentes, que la typologie traditionnelle n'était guère valide à ses yeux, et que "toujours la façon de régner est quasi semblable"? Les institutions peuvent changer, l'essence de la domination reste identique. Ce pessimisme politique est peut-être discutable, il n'en explique pas moins que La Boétie déplace la question du plan politique au plan éthique: ce n'est pas une doctrine qu'il faut opposer à la tyrannie, c'est une forme de vie, une exigence qui fasse renouer l'homme avec son humanité. L'amitié n'est sans doute pas une arme qui renversera les despotes, mais elle est un ferment et une garantie: l'égalité qu'elle suppose entre les hommes entretient l'idée de liberté, même dans les pires moments d'oppression.

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Commentaire de Robert Paul le 11 février 2014 à 17:15

Lecture au Poème 2 (Bruxelles)

Reprise d'une lecture proposée par l'Université Populaire du Théâtre

Lecture : Discours de la Servitude Volontaire

D'Étienne de la Boétie
 

Mardi 11 mars 2014 à 14h

Avec :

Dominique Rongvaux


Mise en espace : Jean-Claude Idée 

Le « Discours de la Servitude Volontaire » d’Étienne de La Boétie, est non seulement un grand moment prophétique de la pensée anarchiste et révolutionnaire mais aussi un des sommets de l’art oratoire : « Soyez résolu de ne plus servir et vous voilà libre ! ».

Écrit pour être dit, il s’adresse directement au public :
« Apprenons donc, une fois, apprenons à bien faire… » 

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