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Il s'agit d'un roman de Georges Bataille (1897-1962), écrit en 1935 et publié à Paris chez Jean-Jacques Pauvert en 1957.

 

Dans les années 1930, Bataille adhère au Cercle communiste démocratique (1931-1934) et forme avec Breton le groupe Contre-Attaque (1935-1936). Le Bleu du ciel mêle faits publics et faits privés: aussi, sous les traits de Lazare, jeune militante communiste, a-t-on pu reconnaître Simone Weil, amie de Bataille au Cercle communiste démocratique. Outre ce portrait peu flatteur de la célèbre philosophe, une autre raison peut expliquer un tel retard dans la parution du roman: le refus de Bataille, alors militant antifasciste connu, de publier un livre sulfureux, et proclamant l'indifférence à la politique et à l'Histoire.

 

Introduction. Bourgeois riche, blasé et désoeuvré, Troppmann promène son mal de vivre dans toute l'Europe. A Londres, son amie Dirty raconte au liftier de l'hôtel Savoy les frasques commises par sa mère au même endroit, dix ans plus tôt; aussi ivre que son amie, le narrateur-protagoniste s'adonne avec elle à des «orgies répugnantes».

Première partie. Mais le narrateur est hanté par des rêves de culpabilité: n'est-il pas aujourd'hui un objet d'horreur et de dégoût pour le seul être auquel il est lié, sa femme Édith?

 

Deuxième partie. «Le Mauvais Présage». A Paris, il fait la rencontre de Lazare, jeune femme à l'aspect macabre qui défend les principes du communisme officiel de Moscou. Il avoue à Lazare des tendances nécrophiles ressenties, pour la première fois, face au cadavre de sa mère. «Les Pieds maternels». Indifférent à tout, il continue à mener une existence dissolue avant de rencontrer Xénie, compagne provisoire. En proie à de violents cauchemars, le narrateur garde le lit: Xénie prétend le soigner, mais il n'éprouve que dégoût pour ses talents d'infirmière. Il l'oblige à chanter nue devant lui: «Ce sera comme si je crevais au bordel», dit-il. «Histoire d'Antonio». Convalescent, le narrateur quitte Paris pour Barcelone; à la Criolla, cabaret de travestis, son ami Michel lui raconte comment Lazare «envoûte» ceux qu'elle côtoie et comment, dans son attirance malsaine pour la mort, elle a obligé Antonio, un ami, à mettre le canon de son revolver sur sa poitrine. «Le Bleu du ciel». Alors que l'insurrection séparatiste catalane d'octobre 1934 se prépare, Lazare se propose de s'emparer d'un dépôt d'armes. Dirty rejoint Troppmann; elle est malade, affaiblie. Ils séjournent ensemble hors de Barcelone, dans un petit village de pêcheurs, loin des émeutes. «Le Jour des morts». Ils entreprennent un bref séjour à Trèves, Coblence et Francfort où ils se séparent, non sans avoir fait l'amour dans un champ surplombant un cimetière allemand illuminé d'une multitude de bougies placées sur chaque tombe comme autant d'étoiles. Aux yeux de Troppmann, Dirty a enfin l'apparence d'un cadavre.

 

Le drame de la démystification se joue dans un monde réel, l'Espagne et l'Allemagne des années trente. Les interdits transgressés ne sont plus seulement sexuels, ils concernent aussi le rapport de l'auteur avec le «monde» historique et politique.

Mais se retrouvent les constantes des romans d'amour de Bataille: une compagne de débauche, Dirty («Pourtant, elle me donnait un sentiment de pureté»), des déambulations dans les bas-fonds, un «décor de tragédie», l'association capitale entre cimetière et bordel, entre la mort et l'amour. La nécrophilie constitue la tentation suprême et permanente du narrateur. Entre sa mère dont le cadavre le fascine, son épouse absente dont la résignation l'accable, Dirty qui le contraint à l'admiration, et Xénie trop compatissante, Troppmann ne parvient pas à choisir. Seules les prostituées représentent à ses yeux l'idéal de mort: «J'ai compris qu'elles avaient pour moi un attrait analogue à celui des cadavres.» L'évocation de Dorothea (alias Dirty) - «Ses seins, sortis de ses vêtements, étaient d'une blancheur lunaire» - reprend, à son tour, les «seins pâles de prostituées» qu'avait Xénie lorsqu'elle simulait, pour le narrateur, «l'apparence d'une morte». Ce thème du cadavre revient à plusieurs reprises dans le texte. Lazare (double négatif de Dirty, elle est la «vierge sale», le «rat immonde») évoque, plus que la résurrection, le long séjour parmi les morts: Dirty, même lorsqu'elle est «écarlate et tordue sur sa chaise comme un porc sous un couteau», reste trop pure et jamais assez proche de la mort.

 

Répétée, variée, la révélation très crue de l'épisode fondamental que le Bleu du ciel met en scène est celle de la chambre mortuaire, révélation qui défie la normalité du monde organisé: «J'ai eu l'idée d'aller dans la chambre où était le cadavre. J'ai été terrifié, mais j'avais beau trembler, je restai devant ce cadavre. A la fin, j'ai enlevé mon pyjama.» Mais, porté par la «marée montante du meurtre», ce récit est indéfiniment différé. Le narrateur entretient à cet effet un certain brouillage temporel, mélange le présent et les retours en arrière. La trame de l'histoire, interrompue par le récit d'événements passés, l'est aussi par des événements rêvés. Composite et mélangée, cette dramatisation de l'angoisse de Troppmann met en scène l'effondrement d'une parole qui ne peut plus prétendre à la souveraineté. Le narrateur se tient ainsi à égale proximité du réel et de l'imaginaire, de la lucidité et de la folie: chaque comparaison est prise ironiquement pour vraie («Je me demandai un instant si elle n'était pas l'être le plus humain que j'eusse jamais vu: c'était aussi un rat immonde qui m'approchait») et l'écriture accumule les énoncés qui manifestent l'irruption de l'étrangeté: «Les larmes tombaient dans mes lèvres... si malade que je suis, je souriais... j'étais mal impressionné...» La seule pause dans le récit où s'insèrent les débats de la polémique avec Breton et les controverses liées à la publication de la Valeur d'usage de D.A.F. de Sade, n'invite-t-elle pas à prendre Sade au pied de la lettre, c'est-à-dire à effacer la séparation entre fantasme et imaginaire, et à dériver vers la folie? Ces récits qui prétendent «révéler la vérité multiple de la vie» se mettent ainsi au diapason de la «vie en morceaux» du narrateur qui se dit à la fois victime et bourreau, enfant martyr et coupable (Troppmann trouve l'origine de son nom chez un assassin célèbre: guillotiné en 1870, son homonyme avait massacré les huit membres de la famille Kinck).

 

Cette expérience fulgurante est aussi un drame politique converti en traité de l'indifférence. Dans «l'inextricable non-sens» où se débattent Troppmann, Dirty, Lazare et Xénie, existences versées dans une hallucination maladive et impuissantes à discerner le rêve du réel, la danse de mort se confond parodiquement avec la prémonition des massacres à venir. Troppmann semble éprouver physiquement ce lien à l'Histoire. Écrit en 1935 et publié douze ans après la fin de la guerre qu'il annonce, il se trouve, par ce délai, exactement dans la situation d'autres livres où «l'auteur invente»: «Mais ces circonstances sont aujourd'hui devenues si lointaines que mon récit, pour ainsi dire écrit dans le feu de l'événement, se présente dans les mêmes conditions que d'autres, qu'un choix volontaire de l'auteur situe dans un passé insignifiant», écrit Bataille dans sa Préface. Différent d'un récit historique, le Bleu du ciel est presque à l'égard de l'Histoire, une oeuvre critique. Car il intervient au coeur d'une oeuvre en pleine construction qui, contemporaine d'un goût déclaré par l'action politique et l'activité collective, quelques mois avant l'engagement de Contre-Attaque, célèbre l'envers de cet optimisme politique du Bataille des années trente. La fiction devient l'épreuve iconoclaste et désenchantée de l'action politique qui court le risque de religiosité. A Barcelone, Troppmann n'est pas là pour soutenir les insurgés, il est venu en simple touriste (ce qui ne va pas sans quelque culpabilité: «Dans un tel moment, je le voyais, ma vie n'était pas justifiable»). S'il finance à fonds perdus la revue publiée par Lazare, il nargue toujours le communisme de cette dernière et lui voue une haine inexplicable qui menace de tourner à la fascination: «Le plus souvent, je pensais qu'elle était positivement folle, que c'était, de ma part, une plaisanterie malveillante de me prêter à son jeu.» L'attitude de Troppmann, toujours blasphématoire à l'égard de l'acte politique, ressemble aussi à une épreuve de vérité. Et la provocation, l'insulte et l'outrance forcent le récit vers ses possibilités excessives, le jetant toujours, en dehors même de ses scènes violentes, au-delà du supportable.

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