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Ce matin, j’ai assisté aux funérailles de Jonas Rubinstein au crématoire de la rue du Silence. J’y étais déjà venu à quelques reprises mais les années passant, j’y allais de moins en moins souvent. Ce n’était pas par indifférence ou par la crainte de prendre froid mais il y avait de moins en moins de gens à honorer autour de moi. Parfois je me sentais assez seul. La plupart de mes amis étaient morts. Lorsque le cercueil s’est mis à glisser vers la bouche de feu, nous avons baissé les yeux. Il n’avait personne d’autre que Cécile et moi.

Jonas était âgé de près de septante-cinq ans. Pratiquement  nôtre âge. L’âge a une grande importance dans la vie des hommes. Il situe les évènements. Sans lui, ils se mêlengeraient dans leur mémoire.

Lorsque nous nous sommes connus, nous étions voisins. Chacun de nous occupait un appartement du même type dans un immeuble nouvellement construit.

Pour lui, comme pour nous, c’était la première fois que nous faisions l’acquisition d’un endroit dont nous serions propriétaires. A crédit sans doute mais si nos existences se déroulaient normalement, nous le deviendrions dans sa totalité.

C’est lui qui m’avait dit, un soir que nous parlions du futur devant une bouteille de vodka :

- C’est quoi, une existence normale ?

Jonas était né à Gdynia en Pologne. Lorsque les allemands envahirent la Pologne, il était âgé de douze ans. Il fréquentait le collège depuis trois ans et envisageait d’entrer plus tard à l’Université de Cracovie pour y apprendre la philosophie. C’était un adolescent intelligent. Le soir, Jonas se rendait à la Yeshiva, une école dirigée par des rabbins, où il apprenait l’hébreu et la Thora.

Son grand père, Salomon, était un rabbin respecté de la communauté. Jonas lui rendait visite pour lui parler de ses études ou lui demander conseil. Avec son grand père, il ne craignait pas d’aborder les sujets de conversation qu’il ne pouvait pas avoir avec son père. Au sujet des filles par exemple. Il faut bien le reconnaitre, juives ou non, aux yeux d’un jeune garçon, elles avaient toutes des attraits qui donnaient à rêver, la nuit généralement, et même alors qu’on ne dormait pas encore. 

C’était à l’approche de l’invasion de la Pologne.

Il y eut d’abord les lois anti-juives. Les pogroms existaient depuis longtemps. Tuer ses semblables défoule; a dit je ne sais plus quel sociologue.

Un soir que Jonas était auprès de son grand père, un groupe dont personne n’eut été capable de dire quel en était le plus soûl des participants, deux d’entre eux munis d’une hache fracassèrent la tête du rabbin. Les autres le tirèrent hors de chez lui, et l’abandonnèrent en criant mort aux juifs.

Cette frénésie à tuer les avait empêchés de voir Jonas, pétrifié derrière l’armoire où le grand père rangeait la Thora. C’est ce jour-là vraisemblablement qu’il apprit à se taire et que ses yeux prirent cette couleur de noir qui fit dire, longtemps après encore, qu’il avait de beaux yeux dans lesquels on se serait noyé.

Gloria, sa femme, était jolie. Lorsqu’elle était en maillot sur la plage, nous passions nos vacances ensemble, je la regardais avec plaisir. Parfois avec plus d’intérêt que celui que je portais à ma propre femme dont je caressais le corps par habitude maritale. Tous les maris se ressemblent je suppose. Jonas, c’était Julie ma femme qu’il regardait avec beaucoup d’insistance lorsqu’il pensait que je ne le voyais pas.

C’est vrai que Julie était plaisante, elle aussi. De plus, elle avait ce quelque chose qui retient l’attention des hommes sans qu’il y ait de la provocation de sa part. J’avoue que comme beaucoup de maris j’étais assez fier de l’attention que les hommes lui portaient. Les jeunes maris sont souvent bêtes. Leur attitude envers les femmes, la leur y comprise, est souvent faite de plus d’amour propre que d’amour véritable. C’est quoi, d’ailleurs, l’amour véritable ?

Un jour, parce que Gloria voulait prendre une radiographie qu’elle avait jetée au dessus de sa garde-robe, elle était montée sur une courte échelle et elle s’était dressée sur la pointe des pieds. Elle avait failli glisser, je l’avais empêchée de tomber en portant mes mains à ses hanches. Revenue à même le sol, la jupe tirée vers le haut, elle exposait sa culotte tendue sur sa croupe. J’aurais du retirer les mains. Je les ai laissées. Elle a retourné le visage, je l’ai embrassée, elle a ouvert la bouche.

Je me suis parfois demandé s’il y avait eu quelque chose entre Cécile et Jonas ?

Au bout de quelques années, nous avons déménagé. Nous avions acheté une maison à la campagne mais nous nous voyions toujours autant. Gloria et lui ne souhaitaient pas quitter cet appartement qui avait été le premier qui leur appartint.

- La campagne, ça ne vous dit rien ?  

-Au camp, Pierre, je n’étais même pas propriétaire de

ma paillasse.

Ses parents, son frère et lui, furent arrêtés peu après le début de l’occupation de la Pologne. Ils furent mis dans des camps de concentration, séparés et probablement brûlés. Jonas était resté vivant parce qu’un des commandants du camp avait été séduit par sa beauté. Les commandants de camps étaient des gens qui sortaient des bonnes écoles. Ils étaient sensibles à l’intelligence et à la beauté. Il fît de Jonas son domestique personnel, et son amant. Jonas voulait vivre à tout prix.

Il avait sorti une bouteille de vodka ?

- Sais-tu comment j’ai rencontré Gloria ?

J’ai secoué la tête. Il m’avait raconté beaucoup de choses durant ces années, j’en avais deviné beaucoup d’autres.

- Comment la trouves-tu ? Je l’aime tu sais.

- C’est naturel, non ? C’est ta femme.

Il nous arrivait de vider la moitié d’une bouteille de vodka en bavardant. C’était le seul alcool qu’il buvait. Je n’ai jamais su s’il en buvait à dessein pour se confier sans inhibition ou s’il se confiait parce qu’il en buvait.

Après la victoire contre l’Allemagne nazie, ce sont les troupes soviétiques qui l’avaient libéré. Il s’était défait de son commandant qui voulait fuir avec lui.

Jonas lui enfonçât une baïonnette dans le ventre. Le capitaine soviétique l’avait trouvé quasiment prostré sur le cadavre du commandant allemand.

- Bravo camarade. Aucun de ces chiens ne mérite de vivre.

Qui mérite de vivre ? Y a-t-il un mérite à vivre ?

Au camp, il s’était juré de survivre à tout prix. Il poursuivait un dessein, Tous les desseins des jeunes gens se valent. Ils permettent d’attendre.

Il était âgé de vingt huit ans lorsque des membres du Parti, à Lodsz, le nommèrent directeur d’une usine de vêtements féminins. A l’époque, on ne jugeait pas de la compétence d’un dirigeant à l’aune de son expérience. La jeunesse et la détermination étaient des moteurs puissants pour la gestion d’une entreprise. C’est à cette époque qu’il fit la connaissance de Gloria.

Ils se marièrent sans y mettre de la passion mais ils avaient beaucoup d’affection l’un pour l’autre.

Un oncle qui avait émigré longtemps avant la guerre les invita à venir s’installer en Belgique. C’était un signe, pensa Jonas. L’existence d’un être humain emprunte de curieux détours. Ils sont le sel de la vie.

Saisi d’une fringale de connaissances, Jonas entama des études de droit. Il voulait devenir avocat. Le soir et le week-end, Jonas donna des cours de français à des compatriotes. Ce n’était pas un français impeccable qu’il leur apprenait mais c’était amplement suffisant pour des gens dont la plupart ne parlaient qu’à leurs compatriotes.

A la fin de ses études, il entra en stage dans le cabinet d’un de ses professeurs. Il s’exprimait désormais parfaitement en français. Seul, un léger accent révélait ses origines. Et la langueur de son regard, typiquement slave, disaient ses interlocutrices.

Cécile, ma femme, était sensible au côté ténébreux de sa personnalité. Une personnalité qui tutoyait son dieu parce que son dieu lui devait des comptes, disait-il. Jonas était sensible à la lumière qui émanait de Cécile dès qu’elle souriait.  

Un jour, en tombant, Gloria se brisa le col du fémur. C’est un accident assez banal à un certain âge. Bien que soixante-deux ans, ce n’était pas un âge acceptable pour ce genre d’accident ni surtout pour mourir à la veille de quitter l’hôpital.

C’est à la mort de Gloria qu’il se rendit compte qu’il  était capable d’aimer. Et, en même temps, qu’il n’y avait pas de raison pour s’accrocher à la vie sans raison véritable. Il est plus difficile de vivre que de mourir.

Mais il se l’était juré. Cette vie qui était la sienne, et qu’il avait sauvegardée, il n’y porterait pas atteinte de lui-même. Elle était une preuve sans qu’il sache ce qu’elle s’efforçait de prouver. C’était une question qu’il règlerait avec le dieu des juifs. Il y avait beaucoup de matières à discussion.

Jonas avait maigri en l’espace de quelques jours. Grand de taille, il s’était voûté. Ses yeux noirs paraissaient plus noirs encore et accentuaient le magnétisme de son regard. Il mangeait à peine.

- On ne peut pas le laisser comme ça.

C’est ce que j’avais dit à Cécile.

- En attendant, il pourrait rester chez nous. Dans la chambre d’amis.

- En attendant.

En attendant quoi ? Je suppose que Cécile pensait comme moi. Mais il y a des phrases impossibles à prononcer dès qu’on est sorti des idées générales. C’est Cécile qui parvint à le convaincre. A moi, il répondait non de la tête en souriant. Il attendait le moment des explications.

Un jour, il ne s’est pas réveillé. Je suppose qu’il a rejoint les siens.

 

 

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