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La Haute solitude de Léon-Paul Fargue, pour se trouver dans le rayonnement de ce qui se passe, enfin pour ne pas manquer le bonheur promis

"Haute solitude" est un recueil de proses poétiques de Léon-Paul Fargue (1878-1947), publié en 1941. C'est l'oeuvre la plus accomplie, la plus dense, et aussi la plus déchirante que nous ait laissée le poète. Reprenant les chemins de cauchemar et de rêves qu'il avait déjà parcourus dans "Vulturenes", Fargue poursuit cette fois on investigation jusqu'à ce point critique où le poète, se séparat de lui-même, s'installe dans cette "haute-solitude", lieu étrange et indéfinissable dont il nous dira les prestiges et les peurs. Par elle, il atteint indifféremment à la nuit des temps préhistoriques comme à celle qui accompagne cette fin du monde dont il nous dit avoir été un des six témoins. Or, c'est bien entre ces deux nuits, nuits de la terre et du ciel en rumeur, nuits de la naissance et de la dissolution, que s'inscrit "Haute solitude". Prince du rêve, Fargue s'y meut avec cette aisance merveilleuse qui appartient à ceux ayant longuement fréquenté la mort, mort du souvenir, Fargue nous a laissé des pages suffisamment éloquentes pour que nous ne puissions douter de la vérité absolue d'une telle expérience. Visionnaire stupéfait d' "avoir vu d'un coup Dieu dans le monde, comme on s'aperçoit dans une glace à l'autre bout de la chambre", il possédait cette puissance verbale propre à nous entraîner dans cette randonnée préhistorique qui ouvre le livre. Nous y assistons à la formation des mondes, dans une débauche d'images, où le concret se marie à l'abstrait, le grotesque à l'inexprimable, où les mots enfantent des monstres: "Un énorme soleil minimum tremblotait dans un ciel de plomb. Des incendies coulèrent... Des lavasses de sabbat ruisselèrent sur la jeune peau du monde, provoquant des explosions de talc et des geysers de sueurs... Des museaux de roc affleuraient. Les premiers songes de la Terre bruissaient... Des festivals de craie s'organisaient. Et déjà des concerts de coraux célèbraient l'anniversaire du soleil, le tricentenaire du plasma, les jubilés du vent, du vacarme de de la couleur". Sous nos yeux, voici recréée, pour notre enchantement et notre frayeur, la succession des époques géologiques, jusque dans leurs guerres et leurs révolutions. Mais soudain, un "Monstre bizarre" apparaît: "une sorte de machine plutôt qu'un animal, presque une construction, quelque chose de singulièrement développé et de singulièrement stupide": l'Homme. L'apparition de Vénus Anadyomène, comme une "tremblante merveille" épanouie "au milieu des fanons et des grimaces", n'est pas moins émouvante, ni solennelle. Délaissant ces mondes turbulents et chaotiques- après un "Réveil" en veilleuse, -le poète se prépare à explorer cet autre univers non moins fantastique: ce Paris tant aimé, sans cesse parcouru et arpenté ("Géographie secrète"). De sa chambre, chambre d'hôtel ou lieu d'élection, le voici, déambulant à travers les rues, guetté, poursuivi, accompagné par les fantômes et les visages de ceux qu'il aima ("Marcher", "Paris"). Il dira les attentes dans les gares, les banlieues sous la fumée et la suie, les "nuits blanches" remâchées comme un brin de paille, les cafés et la rumeur de la ville en colère, la rue avec ses commères et ses passants, la vie dans son désordre ("Plaidoyer pour le désordre", "Azarel"). Il dénoncera les maléfices et la présence du diable, ou l' insolite, sous toutes ses formes ("Erythème du Diable", "La mort du fantôme"): derrière le masque tranquille des choses et des êtres, voici surgir la turbulence fiévreuse qui les porte. Pas de route qui ne le conduise inexorablement vers ce haut lieu où souffle l'esprit: la solitude. "Mon destin, dira-t-il sans "Horoscope", c'est l'effort de chaque nuit vers moi-même. C'est le retour au coeur, à pas lents, le long des villes asservies à la bureaucratie du mystère". Certes, toutes les parties qui composent ce livre, tendent implacablemnt vers ce chapitre central, qui les éclaire d'un jour blafard et où toute l'amertume et la conscience désespérée se sont concentrées, chapitre qui donne son titre au livre lui-même: "Haute solitude". Essentiel pour toute l'oeuvre de Fargue, ce chapitre s'ouvre et se ferme sur le royaume de la nuit, dont il attend, chaque jour le retour inquiétant: "Les seuls instants réchauffants, les seuls prolongements maternels sont les heures de nuit, où, pareil à un mécanicien dans sa chambre de chauffe, je travaille à ma solitude, cherchant à la diriger dans la mer d' insomnie où nous a jetés la longue file des morts... Aujourd'hui que je navigue à mon tour, j'aperçois qu'il faut apprendre à être seul, de même qu'il faut apprendre, comme une langue étrangère, la mort des êtres chers. Ce soir, un grand ressac de squelettes et de rafales humaines secoue l'esquif". Après la "Danse macabre", énorme et retentissante fin du monde, alors que tout semblait fini et chaque chose rendue au néant, voici le dernier chapitre: "Encore..." -ou l'éternelle répétition des gestes quotidiens, la monotonie des jours illuminés de fatigue, couleur de chagrin.

Livre déchirant et amer, révélant une parfaite adéquation du language et de la vision, c'est sans doute l'une des proses poétiques les plus importantes des cinquante dernières années. Fargue a parcouru, sans effort, les grands espaces libres du fantastique moderne; mais, à la différence des surréalistes, s'il reconnaît l'importance du rêve et du subconscient, il a toujours maintenu et proclamé la nécessité d'une règle, d'un ordre vivant et intelligible, en dehors duquel toute oeuvre est vouée à la destruction. "Ecrire, dira-t-il, c'est savoir dérober des secrets qu'il faut encore savoir transformer en diamants" (voir "Sous la lampe"). Créateur d'un langage où le réel s'allie au merveilleux, il aura magnifiquement rempli ce rôle qu'il fixait au poète, dans une de ses "Entretiens" avec Frédéric Lefèvre ("Une heure avec..., 5ème série), et que l'on peut résumer ainsi: poète, il fut parmi nous pour préserver la langage de cette "anémie pernicieuse" qui le menace périodiquement.

Léon-Paul Fargue

Aussi parisien que Baudelaire et, la plupart du temps, aussi désargenté, mais moins pathétique et pas du tout dandy ; aussi difficile que Mallarmé quant à l'utilisation du vocabulaire, aussi convaincu de la supériorité de la poésie, toutefois moins ambitieux de pensée, mais plus communicatif, plus attiré par le tumulte des sentiments, que l'auteur du Coup de dés  jugeait indiscrets ; aussi déchiré, aussi vagabond que Verlaine, mais moins dissolu, Léon-Paul Fargue est de la même race que ses trois grands devanciers et doit être placé sur le même rang. Du premier, il tenait le goût des marches solitaires dans les plis sinueux des vieilles capitales. Comme Mallarmé, il partait de ce principe qu'il faut " parler autrement que les journaux " et entendait se présenter, dans le moindre texte, lavé de toute banalité. Enfin, semblable en cela à Verlaine, qu'il connut également, il était sensible à " l'inflexion des voix chères qui se sont tues " et se demandait souvent ce qu'il avait fait de sa jeunesse.

Son originalité fut d'apporter des valeurs poétiques nouvelles en certains aspects de la durée infinie : la rêverie, la couleur, le souvenir, les règnes, les bruits de la terre et la solitude de l'homme devant le destin. D'offrir en même temps au vers et à la phrase une saveur à laquelle on goûtait pour la première fois, aux analogies et métaphores un agrément, mais surtout une vérité, et comme une nécessité sans exemple littéraire, du moins de cette qualité. De plus, et cela compte particulièrement dans son cas, il était " tel sur le papier qu'à la bouche ", si bien que ses propos non moins que ses oeuvres provoquèrent, dès ses débuts, l'enthousiasme des plus exigeants.

Léon-Paul Fargue est né à Paris, de Marie Aussudre et de Léon Fargue, ingénieur, qui ne devait le reconnaître que seize ans plus tard ; ce dont il souffrira sa vie durant. Presque toutes ses démarches seront guidées du subconscient par cette frustration, qui fournira la matière de maint récit. Mais il n'oubliera pas non plus ce que son père, instruit de tout et tendre, lui fit visiter, écouter et feuilleter. D'abord placé à l'institution de jeunes gens de la rue Montaigne, il fit ses études au collège Rollin, dont le professeur d'anglais était précisément Mallarmé, puis au lycée Janson de Sailly, où enseignait le pittoresque Émile Faguet. Bachelier ès lettres, mais ne sachant encore s'il choisirait de continuer ses études, de peindre ou de versifier, Fargue commença par se plonger en d'immenses lectures d'où il émergea pourvu d'une mémoire extraordinairement riche et d'un esprit d'observation d'une grande justesse et d'une drôlerie qui souvent stupéfiait autant qu'elle amusait. A vingt ans, il était déjà en relations parfois très amicales avec Claudel, Valéry et Gide, Debussy, Florent Schmitt, Henri de Régnier, Albert Thibaudet, Pierre Bonnard, Maurice Denis. Dès ce moment, en compagnie d'Alfred Jarry, son ancien condisciple, il vit autant la nuit que le jour. Tous deux s'éprennent à l'envi des merveilles de la belle époque, à commencer par la tour Eiffel, à continuer par les fiacres et le métro ; ensemble ils exploitent les trésors du verbe et s'entichent de haute caricature littéraire. En 1907, Jarry meurt à trente-quatre ans, sans avoir pu réaliser toutes ses immenses promesses satiriques. Demeuré seul, Fargue fait son entrée dans le monde en fantaisiste sérieux et entreprend ses fameuses pérégrinations dans les milieux les plus étrangers les uns aux autres. Tancrède , le premier texte signé de lui, paraît dans la revue Pan  en 1895, en volume en 1911. Poèmes  et Pour la Musique  (1912) font sa réputation d'écrivain. En 1924, il devient directeur de la revue Commerce  ; en 1932, le prix de la Renaissance lui est décerné et il entre à l'académie Mallarmé. A partir de 1943, frappé d'hémiplégie et marié à domicile avec la fille du critique Ernest-Charles, il reçoit chez lui, le dimanche, à son chevet, des écrivains, des peintres, des amis et continue d'être le causeur joyeux, d'une invention et d'une générosité toujours renouvelées, qu'il avait été pour tous les publics. Il meurt à Paris en 1947.

L'oeuvre de Fargue est faite de proses poétiques et de poèmes déchirants ou cocasses où la sensibilité, l'ironie et l'émotion se répondent, de tableaux parisiens, d'improvisations sur les motifs les plus simples, de suites  inspirées par la longévité de ses souvenirs d'enfance ainsi que de ses accommodements avec le monde populaire ou la vie privée des objets. Ensemble symphonique où se révèlent un lyrisme neuf, une sagesse indulgente, un grand esprit, et rendu, développé, voire joué dans une langue souple et diaprée qui n'appartient qu'à lui. Une langue qui tient souvent de la berceuse et de l'incantation sans s'écarter d'un style limpide, qui fait corps avec le sujet traité, le paysage évoqué, le passé interrogé, et communique insensiblement au lecteur le sentiment de la présence chaleureuse du narrateur, venu en camarade, avec une âme à la disposition de tous.

Humain, trop humain, démagogue s'il l'eût fallu, Fargue savait mettre en phrases, comme on met en musique, la douceur des bonnes amitiés, " le fumet de l'actualité pour tous qui cuit à feu doux dans les rues ", la face cachée des choses données, le bruissement des familles, la mélancolie et la tendresse éparses. Une fois, dans Vulturne , il s'élève jusqu'aux visions cosmiques, invente son monde futur, issu du monde flagrant, en voie d'éclatement sur " les dernières occasions de la distance lumineuse ". Comme ses pairs en ce domaine métaphysique et onirique, Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé, Valéry, il se voit pensant, imaginant et créant au milieu d'un chaos, il affronte son double, " se mire et se voit ange ". Mais toujours il y a la fraîcheur qui vient du coeur et y retourne. Bientôt la confidence perce et Fargue, à l'écoute de ses émotions, finit par inviter le lecteur à pénétrer dans son passé et à regretter avec lui l'affection familiale dont il fut si douloureusement privé.

Ceux qui l'ont connu et écouté savent que Fargue fut aussi un personnage doué d'un pouvoir d'adaptation, pour ne pas dire d'un mimétisme, peu commun. Si le poète et l'homme, l'écrivain et le citoyen ne se distinguaient pas, le causeur prenait le ton de chaque milieu, triomphait sur toutes les scènes et savait enchaîner les conversations mondaines aux conversations de café. Il lui plaisait d'écrire solennellement aux percepteurs et fonctionnaires imbus de principes, mais familièrement aux puissants, comme Marot à François Ier et Diderot à Catherine ; d'être aussi intime avec les grandes dames qu'avec les boutiquières, d'admirer le même jour des reliures d'art, des ustensiles ou des insectes. Toujours, en tous lieux, ses propos relevaient de la plus fine et de la plus agréable littérature. Personne n'aurait su s'installer aussi confortablement dans l'ubiquité. Ce fut son démon. S'il eut parfois la tentation des honneurs, ce n'était, précisément, que pour ne rien laisser dans l'ombre et avoir partout ses entrées de poète, pour se trouver dans le rayonnement de ce qui se passe, enfin pour ne pas manquer le bonheur promis.

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Commentaire de Pâques Marcellle le 16 février 2014 à 11:16

 - Mais je n'ose pas remuer. Je n'ose pas souffrir... J'ai peur d'effaroucher les souvenirs qui

   viennent se poser devant moi, comme des oiseaux ... - Léon -Paul  Fargue

Commentaire de Suzanne Walther-Siksou le 15 février 2014 à 22:54

 Lire un poème c'est redonner la parole à un être devenu silencieux.

Nocturne

Un long bras timbré d'or glisse du haut des arbres
Et commence à descendre et tinte dans les branches.
Les feuilles et les fleurs se pressent et s'entendent.
J'ai vu l'orvet glisser dans la douceur du soir.
Diane sur l'étang se penche et met son masque.
Un soulier de satin court dans la clairière
Comme un rappel de ciel qui rejoint l'horizon.
Les barques de la nuit sont prêtes à partir.

D'autres viendront s'asseoir sur la chaise de fer.
D'autres verront cela quand je ne serai plus.
La lumière oubliera ceux qui l'ont tant aimée.
Nul appel ne viendra rallumer nos visages.
Nul sanglot ne fera retentir notre amour.
Nos fenêtres seront éteintes.
Un couple d'étrangers longera la rue grise.
Les voix,
D'autres voix chanteront, d'autres yeux pleureront
Dans une maison neuve.
Tout sera consommé, tout sera pardonné,
La peine sera fraîche et la forêt nouvelle,
Et peut-être qu'un jour, pour de nouveaux amis,
Dieu tiendra ce bonheur qu'il nous avait promis.

(De Poèmes, NRF, Paris, 1919)

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