Arts et Lettres

Le réseau des Arts et des Lettres en Belgique et dans la diaspora francophone

L’incessant dialogue de l’immortelle innocence et de l’amour dans « Une Histoire de l' art » d’ Elie Faure

Oeuvre capitale d'Elie Faure (1873-1937), en quatre volumes: "L' art antique" (1909); "L' art médiéval" (1911); "L' art renaissant" (1914), et "L' art moderne" (1921), pour s'achever par l'admirable essai de "L'esprit des formes". Chaque volume, de 4 à 500 pages, est enrichi de nombreuses gravures, d'index et de tableaux synoptiques. Enfin les préfaces, augmentées lors des rééditions, précisent la pensée et l'humanisme de l'auteur. Ces préfaces se rectifient sévèrement l'une l'autre: le vrai courage étant pour Elie Faure de "laisser la vie aux témoignages matériels irréfutables des variations de son esprit". Ajoutons que ces livres sont d'un style plein de mouvement. Ils ne contiennent aucune idée qui ne soit abondamment et solidement documentée.

A vrai dire, cette "Histoire de l' art" n'est pas une Histoire, mais une recherche, d'ailleurs fructueuse. Elie Faure ne le cache pas: hormis les suites de tableaux synoptiques, où a-t-on vu un livre d'histoire qui ne soit une interprétation de l'historien? Une histoire de l' Art ne doit pas être un catalogue descriptif, mais une transposition vivante du poème plastique conçu par l'humanité. Il s'agit de restituer l'incessante germination des formes qu'engendre le jeu des forces du passé sur les forces du présent. Comment? "L' intuition seule décide, et le courage de s'en servir". Il s'agit d'écouter son coeur pour parler de l' art sans l'amoindrir. Il va de soi que ce point de vue n'a rien d'un sentimentalisme enfantin. Il s'agit du coeur éclairé. Ses émotions d'artiste ont mené Elie Faure à une philosophie de l' art a-dogmatique. Au lieu d'imposer aux idoles une religion apprise ailleurs, le philosophe leur demande de lui apprendre la religion -une religion impossible à fixer, car universelle et vivante. Cet effort de dégager des idoles quelques-uns des traits de Dieu définit la recherche qui sera couronnée par "L'esprit des formes".

L'homme poursuit une idole intérieure, il la fixe et la croit définitive, mais il ne l'achève jamais. Tel est le mouvement qu'Elie Faure nomme le "jeu". Ce jeu est ce qu'il y a de plus utile à l'homme: l'homme mouvant cherche sans cesse à s'adapter au monde mouvant. Ce jeu est la vie. Et l'amour du jeu mène à des états momentanés d'équilibre qu'on nomme "civilisation". Une civilisation est un style. On le devine, dans ce jeu, dans cet auto-mouvement, le mal, la méchanceté, l'erreur, la laideur et la sottise ont leur rôle -dynamique. La haine de la vie multiplie la puissance à vivre. L' humanisme d'Elie Faure est intégral. "Quel dommage, s'écrie Elie Faure, que l' Histoire soit si jeune, que nous ne puissions embrasser cent mille années ou plus de notre étonnante aventure, pour montrer que nous n'avons guère changé...". Le jeu de la vie est comme une danse, une alternance où l'emporte tantôt l' individu, tantôt la multitude, espèce ou groupe social. L'organisation collective mène à l' optimisme de celui qui crie fort dans le désert. La vie traverse tout cela et l'art exprime. Aussi est-il important de connaître les sources: l' archaïsme qui précède les grands rythmes collectifs, l' architecture et l' art primitif qui annonce les avènements de l' individu et, son expression, la peinture. De l'un à l'autre, la sculpture fait voir la statue, d'abord prisonnière du monument, s'en dégager, s'en séparer; puis descendre seule sur le forum et dans les jardins; puis s'évanouir en formes abstraites, sortes d'architecture en réduction et qui, peut-être, vont devenir colossales. Notre monde humain n'a probablement d'autre fin que cet incessant échange des formes de l'énergie et de l' amour. Les passages se peuvent d'ailleurs observer: quand le créateur est effacé par une école, le sentiment s'évanouit, une forme d'art cesse d'être sentie, et meurt. Ce qui vit, ce qui est jeune, c'est ce qui cherche- tel est l'état d' immortelle innocence, qui ne cesse ni d' apprendre, ni surtout de sentir ce qu'elle apprend. Ainsi Elie Faure poursuit-il à travers toute oeuvre, la vie; la vie interne de cette oeuvre qui témoigne, et de la vie de l' individu, oeuvre qui témoigne, et de la vie de l'individu, de l'homme qui ne change guère, et de celle de sa peu durable collectivité. Les passages à l'intérieur d'une oeuvre, comme les passages entre les oeuvres, font sentir l'harmonie de l'ensemble. L' harmonie est la loi profonde. Tout se mêle, se nourrit l'un et l'autre, et rend visible l'unité du monde.

L' humanisme d'Elie Faure apparaît ainsi comme une acceptation totale de la vie de l'univers. Le vrai mysticisme est un espoir frénétique qui se rue à travers les champs de la sensation et de l' action. Les peuples ignorent leurs buts réels, cependant ils donnent à leurs croyances les formes de leurs désirs, Dieu serait la forme du désir total. La vie est un incessant effort d' adaptation, et les hommes trouvent belles les formes qui s'adaptent à leurs fonctions: arbre, fleuve, sein de femme, etc. Le sentiment de la beauté est attaché à toute chose, nous jugeons tout de ce point de vue. Les hommes se tournent vers telle ou telle forme d' art de telle ou telle époque selon leur besoin du moment, ce qui explique comment les plus diverses oeuvres d'art traversent les siècles, admirées par les humanistes, et parfois, pour la même raison profonde, abandonnées ou brisées par les barbares. Au total, la fin de la vie, c'est de vivre. L' art nous sert à vivre. Ainsi l' art qui exprime et résume la vie, qui raconte l'homme et l'univers et leurs relations, répond au "connais-les-autres" et au "connais-toi". L'art est donc la seule chose réellement utile à tous avec le pain. Il est à la fois l'appel à la communion des hommes et son expression visible. Qu'on n'objecte pas les batailles esthétiques: art classique ou romantique, concret ou abstrait, etc. Ce ne sont que des formes momentanées de notre action, que des apparences diverses de la même réalité. De plus, ces pseudo-batailles témoignent d' écoles et de systèmes qui sont justement la marque d'un art qui vient de mourir. L' art vivant est déjà plus loin.

Tout ceci mène, dans le présent, à reconnaître l' art à sa source: c'est-à-dire l' artiste. Un premier signe permet de le situer: l' artiste est celui qui, devant la vie, maintient l'état d' amour dans son coeur. Il souffre et fait, par son oeuvre, vivre l'idée humaine. Il console ainsi d'autres hommes de son temps et des siècles qui suivront. "Au moyen âge, l' artiste était un ouvrier perdu dans la foule ouvrière, aimant du même amour. Plus tard, sous la Renaissance, un aristocrate d' esprit, allant presque de pair avec l' aristocrate né. Plus tard encore, un manoeuvre accaparé par l' autocratie victorieuse. Et plus tard, quand l' autocratie achève d'écraser, sous ses ruines l' aristocratie, quand l' ouvrier est séparé de l' ouvrier par la mort des corporations, l' artiste se perd dans la foule qui l'ignore ou le méconnaît... Il n'y a dans la démocratie qu'un aristocrate, l' artiste. C'est pourquoi elle le hait. C'est pourquoi elle divinise l' esclave qui fait partie d'elle, celui qui ne sait plus sa tâche, qui n'aime plus, qui connaît l' art de tout repos convenant aux classes cultivées, et consent à régner sur les esclaves, un palmarès à la main". Elie Faure n'a pas à chercher bien loin les marques de mépris subies par les artistes: concours, prix et primes, et le douloureux chemin des Rembrandt, Vélasquez, Watteau, Beaudelaire, Daumier, Flaubert, Manet, Zola, Cézanne, Van Gogh. Or si les hommes cherchaient à s'élever au lieu de juger, ils voudraient comprendre. Ils voudraient se comprendre eux-mêmes et, partant, comprendre l' artiste. Car l' artiste, qui a tant besoin des hommes dans sa solitude peuplée par l'univers, l' artiste rend aux hommes ce qu'il en reçoit: il est nous-mêmes, nous tous. Et un simple coup de son ciseau, de sa brosse ou de sa plume, peut changer l'histoire. Comment, sans les artistes et leurs empreintes, les civilisations disparues agiraient-elles sur l'humanité?

Naturellement, toute cette recherche est concrète: Elie Faure traverse avec savoir-faire et précisions les époques artistiques. L' "Art antique": avant l'histoire, l' art naît quand l'ornement qui séduit ou épouvante s'ajoute à l' utile; puis le chemin passe par l' Egypte (inquiétude et mystère); l'ancien Orient (la brute, bâtir et tuer); les soucres de l' art grec (le naturisme); Phidias (la raison); le crépuscule des hommes (beauté et sérénité); la Grèce familière (les Tanagra, la femme ne se met plus nue, on la déshabille); Rome (ou la cité, l' allégorie, la muraille). Alors Elie Faure, qui a le sens des passages, montre comment les dieux renaissent, comment les barbares réintroduisent l' instinct et le sensualisme dans la volonté et le rationalisme. C'est l' "Art médiéval", soit dix siècles de dogme, d' interdictions, de machinerie sociale et religieuse, ce qui crée l' illusion collective, et ce grand murmure confus où architecture, sculpture, peinture, musique, chant et humains sont mêlés. Quand cette situation devient intolérable, c'est l' Art renaissant". L'individu se rue pour sa propre conquête. L' artiste veut tout juger, tout comprendre, tout dire par soi. L' Italie, psychiquement formée par deux siècles de guerre civile, devait fournir les hommes de ce mouvement. L' individu réclame le droit de mettre sa pensée au service des hommes. Enfin, c'est l' "Art moderne" et l' art contemporain: le romantisme et le matérialisme.

Que peut-on dire de notre époque si tragique et de l' art qu'elle suscite? Il semble qu'il y ait davantage de tout: sensualité, intellectualité, tragédie, mystère. La Révolution française a supprimé en droit les obstacles politiques et religieux entre l' intelligence et l' expérience. L'enquête totale est devenue concevable, sinon partout possible. Notre époque a repris le passé, meurtre et rut. Est-ce pour l'élever à la plus haute puissance, au plus haut amour? Nul ne le sait. Mais les maux dont nous souffrons ne peuvent que multiplier l'énergie de ce qui doit survivre et féconder. Parallèlement, Elie Faure constate qu'il n'y a plus d' art exotique. Les arts chinois, indien, mexicain, nègre, nous sont devenus un art mondial, que nous comprenons, et qui est comme l'expression d'un homme universel. Cet homme nouveau éprouve à la fois sur toute la terre les mêmes sentiments de terreur et d'ivresse -ne serait-ce que par le cinéma, dernier-né des arts. Ce psychisme unique est aussi formé par les presses mondiales, par les transports rapides, également par les grandes guerres et le brassage des races. L' unification est visible. Si Elie Faure est heureux de ce mouvement des hommes vers l'homme universel, il se refuse à croire qu'ils y parviennent jamais. Ce n'est pas la première fois qu'une telle unification a été tentée. Athènes, Alexandrie, Bruges, Florence, Rome, Paris furent des climats uniques -d'où jaillirent les plus divers styles. La fin de la sensibilité n'est pas à craindre. L' unification des intelligences est possible, mais pas celle des coeurs. "Que l'homme tende à faire de son domaine une ruche d'abeilles soit! Mais qu'il n'y parvienne nulle part... Car l'homme alors serait identique à l'abeille, un monstre surprenant, certes, mais dont l' automatisme morne inspire une sorte d'horreur". De plus en plus, l' intelligence se perfectionne et le coeur s'éclaire. Notre époque oscille entre le machinal et le sentimental, le réalisme et le romantisme. L'accord et la vérité se réaliseront plus haut. Et sans doute quelques artistes feront-ils deviner la forme de notre dieu unique. Quoi qu'il en soit, Elie Faure, après ses souhaits, ne peut que dire: "Où allons-nous? Où l'esprit de vie le voudra". Rappelons qu'Elie Faure, dans ses papiers intimes, conte l'origine de ses efforts et de sa recherche. L'idée lui en vint à l' Eglise basse d' Assise, à la vue du "Massacre des Innocents" de l'école de Giotto. Cette fresque fut pour lui le "spectacle singulier d'une harmonie souveraine jaillissant sans effort du carnage et de la cruauté, et le témoignage d'un Dieu joueur et indifférent". Un pareil consentement au destin n'est-il pas la plus haute et la plus vivante sagesse?

Vues : 181

Commenter

Vous devez être membre de Arts et Lettres pour ajouter des commentaires !

Rejoindre Arts et Lettres

Commentaire de Lansardière Michel le 14 décembre 2013 à 16:05

Le coeur et l'esprit.

Commentaire de chantal roussel le 25 juin 2013 à 14:01

Apprendre et découvrir moteurs essentiels à la vie!!! l'amour de l'art , merci pour ce beau partage que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt .

Chantal.

L'inscription sur le réseau arts et lettres est gratuite

  Arts et Lettres, l'autre réseau social,   créé par Robert Paul.  

Appel à mécénat pour aider l'éditeur de théâtre belge

Les oiseaux de nuit

   "Faisons vivre le théâtre"

Les Amis mots de compagnie ASBL

IBAN : BE26 0689 3785 4429

BIC : GKCCBEBB

Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Child Focus

Brussels Museums

      Musée belge de la franc-  maçonnerie mitoyen de l'Espace Art Gallery

Les rencontres littéraires de Bruxelles

Les rencontres littéraires de Bruxelles  que jai initiées sont annulées sine die. J'ai désigné Thierry-Marie Delaunois pour les mener. Il en assurera également les chroniques lors de leur reprise.
                Robert Paul

      Thierry-Marie Delaunois

Billets culturels de qualité
     BLOGUE DE              DEASHELLE

Quelques valeurs illustrant les splendeurs multiples de la liberté de lire

Sensus fidei fidelis . Pour J. enlevée à notre affection fin 2020

Bruxelles ma belle. Et que par Manneken--Pis, Bruxelles demeure!

Menneken-Pis. Tenue de soldat volontaire de Louis-Philippe. Le cuivre de la statuette provient de douilles de balles de la révolution belge de 1830.

(Collection Robert Paul).

© 2021   Créé par Robert Paul.   Sponsorisé par

Badges  |  Signaler un problème  |  Conditions d'utilisation