Jeanne est fatiguée. Une longue vie derrière elle, heureuse, satisfaite, emplie d’une adorable famille, de belles rencontres, d’intérêt et de générosité, d’amour et de partage. Son petit appartement, toujours très coquet, situé au 2éme étage donne sur un square, des bancs, des pigeons. L’horizon se limite à l’espace laissé par la fenêtre mais ne contrarie pas Jeanne.
Une chambre spacieuse au lit de palissandre rend le lieu toujours chaleureux. Des photos, des souvenirs posés sur la commode résument les meilleurs moments de son existence. Le salon lui aussi est accueillant, chaud comme le cœur de Jeanne. Des tissus garnissent abondamment le canapé, les fauteuils. Les meubles respirent toujours l’encaustique d’antan. Une petite cuisine moderne, réalisée par son mari trop tôt disparu est facile et une minuscule salle de bain où il fait bon vivre.
Jeanne a des difficultés pour marcher, son assurance passée est loin, ses forces aussi et elle ne quitte plus cet endroit qui détient tant de secrets, tant de bonheur.
Les enfants s’inquiètent pour elle et viennent très régulièrement la voir, toujours pressés. Ces jeunes près de la retraite n’ont pas beaucoup de temps. Sa fille ne la laisse plus sans assistance et a fait appel à un organisme d’aide qui lui a envoyé une jeune dame qui cherche du travail. Martine est volontaire, énergique et très humaine. Jeanne accepte volontiers cette aide passagère, payante pour rassurer sa fille.
Martine arrive le matin, fait le café, le petit ménage, les courses et la cuisine. L’entente est correcte et Jeanne a la possibilité de parler un peu, de passer en revue ses souvenirs. Elle se décharge parfois de sa solitude et à son tour, compatie aux ennuis de Martine.
Un matin, celle-ci ne vient pas et renonce à ce travail pour un autre job mieux payé. Tout est à refaire se dit Jeanne. L’agence envoie une demoiselle plus jeune que Martine. Elle se présente. D’un abord direct, elle bombarde Jeanne de questions indiscrètes, des pourquoi, des comment et la tutoie. Jeanne se choque de ce tutoiement discourtois. Une fille désinvolte, un peu sans manière, brut de brut et qui finit par exaspérer Jeanne.
Jeanne, malgré son âge est toujours très raffinée, séduisante, spirituelle et elle se sent attaquée dans sa dignité par les paroles de cette assistante qui la saoule par un verbiage intempestif, parfois mal venu et incongru.
Cette demoiselle s’installe et se répand comme une calamité qui repousse Jeanne dans sa chambre. Tout est bougé, déplacé, commenté. Sa bibliothèque est malmenée. Les commentaires de cette personne ne font pas rire Jeanne qui se fâche. La jeune fille, nullement affolée par les paroles de Jeanne profite pour répondre et sortir un flot de paroles blessantes laissant Jeanne sans voix.
Un long silence s’installe entre elle et le vent de la discorde est entré dans cet appartement. Les portes claquent, le couple s’étripe et Jeanne s’épuise. Afin de ne pas contrarier sa fille, Jeanne ne dit rien de ce qu’elle vit. Après les paroles, les brimades font terriblement mal à Jeanne qui, souvent, pleure en silence. Reléguée dans sa chambre, Jeanne regarde par la fenêtre tristement et son esprit vagabonde et se vide ainsi.
Une après-midi d’automne, Martine est de passage dans son ancien quartier et vient rendre visite à Jeanne. Elle est dans sa chambre, fatiguée nerveusement et laisse échapper quelques larmes. Martine comprend vite la situation et téléphone à la fille de Jeanne qui arrive rapidement.
La jeune assistante, le verbe haut et le tutoiement déplacé assaillent l’assemblée de mots de couleur et s’en va.
Le calme tant aimé est revenu dans ce petit appartement cossu. Jeanne respire enfin cette liberté retrouvée. La fille de Jeanne est de nouveau désespérée et doit trouver une autre personne pour aider sa maman.
Martine promet de revenir. Son nouveau travail est loin de lui convenir, et d’être passionnant. Un manque de contact humain, dans cette société, la rend morose et décide de reprendre son ancien travail au grand bonheur de Jeanne.
Commentaires
Encore une réflexion si vous le permettez :
La culpabilisation d'une victime, le fatal "C'est de votre faute, il n'y avait qu'à pas ...." est la pire des
réflexions, la plus déshumanisante et la plus délirante qui soit.
Bonne journée à toutes et merci à notre Josette.
Merci Sandra pour votre commentaire.
Amicalement Josette
Je ne considère pas du tout Jeanne responsable de cette situation.
Il est de notoriété publique que les personnes de plus de 80 sont souvent soumises à du harcèlement. Certains mêmes venant de leur propre famille. Dans des homes également.
Comme le dit Josette, il y a deux mondes et il faut avoir subi les aléas du mal pour en sortir griffée à jamais.
Ayant vécu certaines situations dites limites je sais que l'être humain est, hélas, capable du pire et, heureusement du meilleur aussi.
Tout comme Josette, rien ne m'étonnera jamais. Déjà la guerre m'en avait fait entrevoir pas mal là-dessus.
Bien que dans la rue où vivait ma grand-mère, la solidarité était devenu le maître mot.
J'y ai vu une famille chassée de chez elle avec tous les meubles déposés sur le trottoir en vue d'une vente publique. Tous les voisins s'étaient mis d'accord de ne pas faire monter les enchères. Les meubles ont ainsi été vendus avec possibilité pour la famille (une veuve avec enfants) de les récupérer à bon compte. D'autant plus que les habitants s'étaient cotisés pour les racheter.
Une très belle histoire, jamais oubliée.
Les personnes harcelées sont souvent trop gentilles, ce qu'il ne faut pas assimiler à de la faiblesse.
Malheureusement gentillesse et faiblesse semblent étroitement soudées. Or, c'est faux.
Autour de moi j'entends de plus en plus de récits de personnes âgées à qui on a volé la voiture .... dans le parking de cimetière, de faux policiers à qui on ouvre la porte .... etc. ...Le plus souvent des femmes.
J'ai été personnellement agressée avec violence à Bruxelles et j'ai rencontré peu de solidarité et compréhension. Pour un peu tout était de ma faute .... Un petit tour chez "l'aide aux victimes" m'a ouvert les yeux sur certaines réalités pénibles que subissent ..... surtout les femmes.
Nous devons toutes être solidaires devant ce genre de situation.
Bonne soirée quand même et allégeons nous l'esprit en visitant quelques vidéos de notre ami Robert Paul et autres.
Haut les cœurs Mesdames .... En ce moment je relis Teilhard de Chardin qui, malgré les persécutions, est resté fidèle et prêche la Joie ....Un Homme courageux et intègre ....
Bisous et amitiés à toutes. Rolande.
Merci pour votre carte de St Nicolas.
Maman a fait un AVC à 39 ans et n'a pas eu la chance de vivre vieille comme la vôtre. Il y a deux mondes, celui où tout est beau et celui où tout est laid..
Rien ne m'étonne jamais et même avec tout l'amour du monde, certaines personnes sont tristes et se sentent délaissées quoi qu'on fasse. C'est ainsi.
Excellente soirée
Je suis étonnée...
Il y a des personnes charmantes dans ce métier, et pourquoi Jeanne subit-elle ainsi cette situation?
Comme toujours, la loi du silence est destructrice. C'est aussi de la lâcheté.
On est toujours en droit de refuser la violence, la méchanceté, l'acharnement.
Pour moi, Jeanne est responsable de sa situation.
Certainement pas sa fille.
A 83 ans, maman vit seule, par choix, après un AVC à 82 ans, elle a fait sa convalescence chez moi et a tout récupéré.
Elle a eu de l'aide un moment, mais a renoncé à toute aide quand elle a estimé que c'était devenu inutile.
Et si elle avait eu un mauvais contact avec l'aide-ménagère, mes soeurs et moi l'aurions su le jour même !!!!!
Et nous serions illico intervenues.
Tout n'est pas noir en ce bas monde.
Mais il ne faut jamais subir.
Merci Yvette pour l'appréciation. Un sujet qui touche beaucoup de gens.
Amitié
Josette
Merci Adyne de ton passage pour commenter ce sujet.
Amitiés
Josette
Merci Nicole de ton commentaire. Un sujet qui touche beaucoup de personnes.
Amicalement
Josette
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